mercredi 31 octobre 2007

Quelquefois (Paul-Jean Toulet)

Quelquefois, après des ébats polis,

J'agitai si bien, sur la couche en déroute,

Le crincrin de la blague et le sinistre du doute

Que les bras t'en tombaient du lit.

Après ça, tu marchais, tu marchais quand même ;

Et ces airs, hélas, de doux chien battu,

C'est à vous dégoûter d'être tendre, vois-tu,

De taper sur les gens qu'on aime.

lundi 29 octobre 2007

Voix de l'orgueil : un cri puissant comme d'un cor (Paul Verlaine)

Voix de l'Orgueil : un cri puissant comme d'un cor,

Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or.

On trébuche à travers des chaleurs d'incendie ...

Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.

Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie

De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,

La vie a peur et court follement sur le quai

Loin de la cloche qui devient plus assourdie.

Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.

Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai.

Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces

Où vient mourir le gros tapage fatigué.

Voix d'Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces

Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces,

Et tout le cirque des civilisations

Au son trotte-menu du violon des noces.

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations

Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions

Pour l'assourdissement des silences honnêtes,

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,

Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,

Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,

Toute la rhétorique en fuite des péchés,

Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.

Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés

Que nourrit la douceur de la Parole forte,

Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez !

Mourez parmi la voix que la Prière emporte

Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte

Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,

Mourez parmi la voix que la Prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l'Amour !

dimanche 28 octobre 2007

Hier la nuit d'été qui nous prêtait ses voiles (Victor Hugo)

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,

Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !

Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !

Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !

Tant elle répandait d'amoureuses rosées

Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,

Car tu me regardais avec toute ton âme !

J'admirais la beauté dont ton front se revêt.

Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,

La tendre rêverie en ton coeur commencée

Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie

Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,

Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,

Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,

Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,

Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !

C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !

Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !

C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !

C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre

Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,

L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !

C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.

C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,

A versé la beauté, comme une coupe pleine,

Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.

C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie

Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.

Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.

La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :

Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,

Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,

Poussière que l'orgueil rapporte des combats,

Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,

Qui ronge tristement les écorces amères

Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,

Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,

Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,

Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,

Et toutes les chansons de cette douce lyre

Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,

Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,

Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;

Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,

Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,

Les âmes ont l'amour !

samedi 27 octobre 2007

Inscription (Charles Cros)

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;

Elle a des immensités mornes

Et d'innombrables soleils clairs ;

Aussi, malgré le mal, ma vie

De tant de diamants ravie

Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles

Mes visions qu'on croyait folles,

Ma réponse aux mondes lointains

Qui nous adressaient leurs messages,

Eclairs incompris de nos sages

Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière

Tous les secrets de la lumière,

Tous les mystères du cerveau,

J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,

Faire pleurer et faire rire

Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,

Tout ce que reflète une glace,

L'ivresse d'un bal d'opéra,

Les soirs de rubis, l'ombre verte

Se fixent sur la plaque inerte.

Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées

J'ai voulu que les voix aimées

Soient un bien, qu'on garde à jamais,

Et puissent répéter le rêve

Musical de l'heure trop brève ;

Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,

Diront que j'avais du génie

Et, dans les siècles apaisés,

Les femmes diront que mes lèvres,

Malgré les luttes et les fièvres,

Savaient les suprêmes baisers.

vendredi 19 octobre 2007

Le génie des forêts (Joseph Lenoir)

Il est dit qu'une fois, sur les arides plaines

Qui s'étendent là-bas dans les vieilles forêts,

L'esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines

Dormit à l'ombre d'un cyprès.

Mais il n'était pas seul : l'air pensif, en cadence,

Pressés autour de lui, des hommes s'agitaient ;

Un chant rompit bientôt leur lugubre silence :

Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme,

Tu t'engraissais des chairs de tes amis,

Et que jamais, chez toi, n'étincelle la flamme,

Qu'autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu peux, au seuil de nos cabanes,

Les pâles et rouges débris

Des chevelures et des crânes

Qu'en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc !l assouvis ta colère,

Tu ne m'entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées

A leurs pieds tombent en éclats ;

Ils frappent : leurs mains épuisées

Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible,

Le cou tendu, les yeux sans mouvement,

Sur le roc qui voyait cette lutte terrible,

Il s'asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc ! assouvis ta colère,

Tu n'entendras pas pousser de vains sanglots !

A la fin, bondissant de douleur et de rage,

L'esprit de la noire forêt

Jette dans l'air un cri rauque et sauvage,

Ecume, grince et disparaît.

Depuis, nul n'a foulé le morne solitaire,

Alors que les vents de la nuit

Aux horreurs qui couvrent la terre

Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine,

Hâve, dégoûtante de sang,

Accourt du milieu de la plaine,

Y dresser son front menaçant.

dimanche 7 octobre 2007

Toujours (Jean Lahor)

Tout est mensonge : aime pourtant,

Aime, rêve et désire encore ;

Présente ton coeur palpitant

À ces blessures qu'il adore.

Tout est vanité : crois toujours,

Aime sans fin, désire et rêve ;

Ne reste jamais sans amours,

Souviens-toi que la vie est brève.

De vertu, d'art enivre-toi ;

Porte haut ton coeur et ta tête ;

Aime la pourpre, comme un roi,

Et n'étant pas Dieu, sois poète !

Rêver, aimer, seul est réel :

Notre vie est l'éclair qui passe,

Flamboie un instant sur le ciel,

Et se va perdre dans l'espace.

Seule la passion qui luit

Illumine au moins de sa flamme

Nos yeux mortels avant la nuit

Éternelle, où disparaît l'âme.

Consume-toi donc, tout flambeau

Jette en brûlant de la lumière ;

Brûle ton coeur, songe au tombeau

Où tu redeviendras poussière.

Près de nous est le trou béant :

Avant de replonger au gouffre,

Fais donc flamboyer ton néant ;

Aime, rêve, désire et souffre !