samedi 19 janvier 2008

La belle Véronique (Théodore de Banville)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Théodore de Banville réussit un sommet d'art pompier.



Ce fut un beau souper, ruisselant de surprises.

Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas froids,

Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises

Et du johannisberg, ainsi que chez les rois.

Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices,

Se renvoyaient les mots comme un clair tambourin,

Les dames, cependant, suçaient des écrevisses

Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin.

Après avoir posé son verre encore humide,

Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux,

Beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide,

Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus.

Ce fut un grand régal pour la troupe savante

Que cette bergerie, et les meilleurs plaisants

Se délectaient de voir un fou croire vivante

Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans.

Mais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange,

L'impassibilité des Olympiens ; lui

Savourant la démence et versant la louange,

Elle, avalant sa perle avec un noble ennui.

L'ardente causerie agitait ses crécelles

Sur leurs têtes, pourtant, quoi qu'il en pût coûter,

Ils avaient les regards si chargés d'étincelles

Que chacun à la fin se tut pour écouter.

« Vraiment ? jusqu'à mourir ! » s'écriait Véronique,

En laissant flamboyer dans la lumière d'or

Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique,

Et si je vous disais : « Je veux le Kohinnor ? »

Elle jetait au vent sa tête fulgurante,

Pareille à la toison d'une angélique miss

Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente

Emporte avec fierté les cargaisons de lys !

« Chère âme, » répondit le rêveur sacrilège,

« J'irais la nuit, tremblant d'horreur sous un manteau,

Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussé-je

Ensuite dans le coeur m'enfoncer un couteau. »

Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire,

Sonore et convulsif, orageux et profond,

Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire,

Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond.

C'est un hôte ébloui, qui toujours nous invite.

La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié ;

Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite

Lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié :

« Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie.

Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.

Il fut supérieur en physiologie

Pour avoir bien connu le fond de notre sac.

Ici, comme partout, l'expérience est chère.

Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton

Si brillante jadis à mon doigt de vachère,

Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothon ! »

vendredi 18 janvier 2008

La prière d'Adam (Léon Dierx)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Léon Dierx nous gratifie d'un poème sur Adam qui a offert au patrimoine mondial de l'humanité le verre et la brosse éponymes.



Songe horrible ! La foule innombrable des âmes

M'entourait. Immobile et muet, devant nous,

Beau comme un dieu, mais triste et pliant les genoux,

L'ancêtre restait loin des hommes et des femmes.

Et le rayonnement de sa mâle beauté,

Sa force, son orgueil, son remords, tout son être,

Forme du premier rêve où s'admira son maître,

S'illuminait du sceau de la virginité.

Tous écoutaient, penchés sur les espaces blêmes,

Monter du plus lointain de l'abîme des cieux

L'inextinguible écho des vivants vers les dieux,

Les rires fous, les cris de rage et les blasphèmes.

Et plus triste toujours, Adam, seul, prosterné,

Priait et sa poitrine était rougie encore,

Chaque fois qu'éclatait dans la brume sonore

Ces mots sans trêve : "Adam, un nouvel homme est né !"

Seigneur ! Murmurait-il, qu'il est long, ce supplice !

Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.

N'entendrai-je jamais la nuit crier vers moi :

"Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse !"

mercredi 16 janvier 2008

Vénus Anadyomène (Arthur Rimbaud)

Après la série sur Evangeline, voici, déposée sur la carte du comptoir de la poésie, la suite de la brève série de poèmes avec le mot "mot".
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".

Dans cette livraison, Arthur Rimbaud nous gratifie d'une Vénus Anadyomène, poème totalement sordide et hideux dont la lecture pourrait heurter les âmes sensibles.

Si Clara Vénus Anadyomène ne vous réussit pas, la carte du comptoir des vers, sans commentaire, vous propose plutôt sa sélection :

- D'autres Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, voyelles, sensations, petites amoureuses, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, soleil et chair, tête de faune, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, Marizibill, Annie, l'adieu, la Victoire, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le soleil, à celle qui est trop gaie, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat

- José Maria de Heredia : les conquérants, soir de bataille, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, le voeu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête

De femme à cheveux bruns fortement pommadés

D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,

Avec des déficits assez mal ravaudés,

Puis le col gras et gris, les larges omoplates

Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort ;

Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor,

La graisse sous la peau paraît en feuilles plates,

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût

Horrible étrangement ; on remarque surtout

Des singularités qu'il faut voir à la loupe ...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus,

Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

mardi 15 janvier 2008

Première soirée (Arthur Rimbaud)

Après la publication intégrale d'Evangeline, voici, déposée sur le comptoir de la poésie, la suite de la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".

Contrairement à la précédente livraison, Arthur Rimbaud nous fournit ici un poème sensuel voire très délicatement érotique.

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,

Mi nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d'aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire,

Un petit rayon buissonnier

Papillonner dans son sourire

Et sur son sein, - mouche au rosier.

Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un doux rire brutal

Qui s'égrenait en claires trilles,

Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"

La première audace permise,

Le rire feignait de punir !

Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux :

Elle jeta sa tête mièvre

En arrière : "Oh ! c'est encore mieux ! ...

Monsieur, j'ai deux mots à te dire ... "

Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D'un bon rire qui voulait bien ...

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

samedi 12 janvier 2008

La fille de l'air (Jules Verne)

Après la série sur Evangeline, voici, déposée sur le comptoir de la poésie, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".



Je suis blonde et charmante,

Ailée et transparente,

Sylphe, follet léger, je suis fille de l'air,

Que puis-je avoir à craindre ?

Une nuit de m'éteindre ?

Qu'importe de mourir comme meurt un éclair !

Je vole sur la nue ;

Aux mortels inconnue,

Je dispute en riant la vitesse aux zéphirs !

Il n'est point de tempête

Qui pende sur ma tête ;

Je plane, et n'entends plus des trop lointains soupirs.

Je vais où va l'aurore,

On me retrouve encore

Aux mers où tout en feu se plonge le soleil !

Quand son tour le ramène,

Prompte, sans perdre haleine,

Je le joins, et c'est moi qu'on salue au réveil.

Qui suis je ? Où suis je ? Où vais je ?

N'ayant pour tout cortège

Que les oiseaux de l'air, les étoiles aux cieux ?

Je ne sais, mais tranquille,

Aux pensers indocile,

Je m'envole au zénith, au fronton radieux !

Parfois je suis contrainte,

Mais c'est la molle étreinte

De l'amour qui me berce en ses vives ardeurs !

J'en connais tous les charmes,

J'en ignore les larmes,

Et toujours en riant, je vais de fleurs en fleurs

Vive, alerte et folâtre

De l'air pur idolâtre

Je vole avec Iris aux couleurs sans pareil ;

Souvent je me dérobe

Dans les plis de sa robe

Faite d'un clair tissu des rayons du soleil.

Souvent dans mon courage,

Je rencontre au passage

Une âme qui s'envole au céleste séjour,

Je ne puis, bonne et tendre,

Lorsqu'elle peut m'entendre,

Ne pas lui souhaiter vers moi le gai retour !

Des échos la tristesse

M'apprend que l'allégresse

Ne règne pas toujours aux choses d'ici-bas,

Et que parfois la guerre

Va remuer la terre.

La faim, le froid, la soif ! Qu'on ne m'en parle pas !

Si jadis quelque chose

Me venait de la rose

C'était le doux parfum que le vent m'apportait !

Je croyais, pauvre folle,

La rose, le symbole

Du bonheur que la terre à mes yeux présentait !

La terre par l'espace

Dans l'ordre qu'elle trace

Traîne trop de malheurs et de peine en son vol ;

Le bruit souvent l'atteste,

Son spectacle est funeste,

Et certes ne vaut pas un détour de mon col !

Pourquoi m'occuper d'elle,

Je suis jeune, et suis belle ;

Mes lèvres sont de rose, et mes yeux sont d'azur :

A mes traits si limpides

L'honneur mettrait des rides,

La terre ternirait l'éclat de mon ciel pur !

Parfois vive et folette,

Poursuivant la comète,

Dans l'espace inconnu nous prenons notre essor !

A mon front je mesure

Sa blonde chevelure

Qui traîne dans les airs un ardent sillon d'or !

Lorsque je me promène,

Pour qu'elle m'entretienne,

Pourquoi pas de compagne aux mots doux et vermeils ?

Quoi ! N'en aurais-je aucune ?

Ah ! Pardon, j'ai la lune,

L'étoile, la planète, et mes mille soleils !

J'ai quelquefois des anges,

Car leurs saintes phalanges,

Je les suis en priant, plus prompte que l'éclair,

Sans leur porter envie,

Je préfère ma vie :

Rien n'est si doux aux sens que de nager dans l'air.

Si le sommeil me gagne,

Ma couche m'accompagne,

Couverte d'un manteau brodé de bleus saphirs ;

Dans les flots de lumière,

Je ferme ma paupière,

Laissant flotter ma robe entrouverte aux zéphirs.

vendredi 11 janvier 2008

Connaissez vous mon Andalouse ? (Jules Verne)

Après la série sur Evangeline, voici, sur le comptoir des vers, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".


Connaissez-vous mon Andalouse,

Plus belle que les plus beaux jours,

Folle amante, plus folle épouse,

Dans ses amours, toute jalouse,

Toute lascive en ses amours !

Vrai dieu ! De ce que j'ai dans l'âme,

Eussé je l'enfer sous mes pas,

Car un mot d'amour de ma dame

A seul allumé cette flamme,

Mon âme ne se plaindra pas !

C'est que ma belle amante est belle,

Lorsqu'elle se mire en mes yeux !

L'étoile ne luit pas tant qu'elle,

Et quand sa douce voix m'appelle,

Je crois qu'on m'appelle des Cieux !

C'est que sa taille souple et fine

Ondule en tendre mouvement,

Et parfois de si fière mine,

Que sa tête qui me fascine

Eblouit comme un diamant !

C'est que la belle créature

Déroule les flots ondoyants

D'une si noire chevelure

Qu'on la couvre, je vous jure,

De baisers tout impatients !

C'est que son oeil sous sa paupière

Lance un rayon voluptueux,

Qui fait bouillir en mon artère,

Tout ce que Vénus de Cythère

Dans son sein attise de feux !

C'est que sur ses lèvres de rose

Le sourire de nuit, de jour

Brille comme une fleur éclose

Et quand sur mon coeur il se pose,

Il le fait palpiter d'amour !

C'est que lorsqu'elle m'abandonne

Sa blanche main pour la baiser,

Que le ciel se déchaîne et tonne,

Que m'importe, - Dieu me pardonne,

Il ne peut autant m'embraser !

C'est que sa bouche bien-aimée

Laisse tomber comme une fleur

Douce haleine parfumée,

Et que son haleine embaumée

Rendrait aux roses leur couleur !

C'est que sa profonde pensée

Vient se peindre en son beau regard,

Et que son âme est caressée,

Comme la douce fiancée

Quand l'amant vient le soir bien tard !

Allons l'amour, les chants, l'ivresse !

Il faut jouir de la beauté !

Amie ! oh que je te caresse !

Que je te rende, ô ma maîtresse,

Palpitante de volupté !

Oh ! viens ! viens toute frémissante,

Qu'importe qu'il faille mourir,

Si je te vois toute expirante

Sous mes baisers, ma belle amante,

Si nous mourons dans le plaisir !

jeudi 10 janvier 2008

Dans la clairière (Charles Cros)

Après la série sur Evangeline, voici, sur le comptoir des vers, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" (voire avec la syllabe mo ...).
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
"C'est toute la musique que j'aime !"



Pour plus d'agilité, pour le loyal duel,

Les témoins ont jugé, qu'elles se battraient nues.

Les causes du combat resteront inconnues.

Les deux ont dit : Motif tout individuel.

La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel,

Le sang rougit ses seins blancs et ses lèvres charnues.

La brune a le corps d'ambre et des formes ténues ;

Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard cruel.

Cette haie où l'on a jeté chemise et robe,

Ce corps qui tour à tour s'avance ou se dérobe,

Ces seins dont la fureur fait se dresser les bouts,

Ces battements de fer, ces sifflantes caresses,

Tout paraît amuser ce jeune homme à l'oeil doux

Qui fume en regardant se tuer ses maîtresses.

mercredi 9 janvier 2008

Le Guignon (Stéphane Mallarmé)

Après la série sur Evangeline, voici, sur le comptoir des vers, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes". Yeah !!!



Au-dessus du bétail ahuri des humains

Bondissaient en clartés les sauvages crinières

Des mendieurs d'azur le pied dans nos chemins.

Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières

La flagellait de froid tel jusque dans la chair,

Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.

Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,

Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,

Mordant au citron d'or de l'idéal amer.

La plupart râla dans les défilés nocturnes,

S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,

Ô Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !

Leur défaite, c'est par un ange très puissant

Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :

Une pourpre se caille au sein reconnaissant.

Ils tètent la douleur comme ils tétaient le rêve

Et quand ils vont rythmant des pleurs voluptueux

Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.

Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;

Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,

Dérisoires martyrs de hasards tortueux.

Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,

Ils mangent de la cendre avec le même amour,

Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.

Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour

La servile pitié des races à voix ternes,

Egaux de Prométhée à qui manque un vautour !

Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,

Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,

Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.

Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !

Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare

Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.

Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,

Des enfants nous tordront en un rire obstiné

Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.

Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané

Par une rose qui nubile le rallume,

De la bave luira sur son bouquet damné.

Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume

Et botté, dont l'aisselle a pour poils vrais des vers,

Est pour eux l'infini de la vaste amertume.

Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,

Leur rapière grinçant suit le rayon de lune

Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.

Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,

Et tristes de venger leurs os de coups de bec,

Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.

Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,

Des marmots, des putains et de la vieille engeance

Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.

Les poètes bons pour l'aumône ou la vengeance,

Ne connaissant le mal de ces dieux effacés,

Les disent ennuyeux et sans intelligence.

Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,

Comme un vierge cheval écume de tempête

Plutôt que de partir en galops cuirassés.

Nous soûlerons d'encens le vainqueur dans la fête :

Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,

D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête !

Quand en face tous leur ont craché les dédains,

Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,

Ces héros excédés de malaises badins

Vont ridiculement se pendre au réverbère.

samedi 5 janvier 2008

Idylle des pauvres (Jean Richepin)

Après la série sur Evangeline, voici sur le comptoir des vers quelques rimes à la carte avec le mot "mot". Car comme proclame un chanteur inénarrable "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".


L'hiver vient de tousser son dernier coup de rhume

Et fuit, emmitouflé dans sa ouate de brume.

On ne reverra plus, avant qu'il soit longtemps,

Sur la vitre, allumée en prismes éclatants,

Fleurir la fleur du givre aux étoiles d'aiguilles.

Voici qu'un frisson monte à la gorge des filles !

C'est le printemps. Salut, bois verts, oiseaux chanteurs,

Ciel délicat ! La brise, où flottent des senteurs,

Apports on ne sait d'où les amoureuses fièvres ;

Et des baisers, errants dans l'air, cherchent des lèvres.

Mais le dur paysan retourne à ses travaux.

Pour lui, qu'importe avril et ses désirs nouveaux ?

Ce qu'il sait seulement, c'est qu'il faut quitter l'âtre,

Qu'il faut recommencer la lutte opiniâtre

Contre la terre en rut, buveuse de sueurs.

Et le chant des oiseaux, l'aube aux fraîches lueurs,

Les papillons, l'azur, lui disent : Prends ta blouse

Et travaille. La terre est ta femme jalouse

Et veut que tu sois tout à elle, et tout le jour.

Féconde-la, vilain, sans penser à l'amour.

Et le dur paysan baise la terre grise

Sans humer les senteurs qui flottent dans la brise,

Sans ouvrir sa poitrine aux souffles embrasés.

Où vous poserez-vous, vols errants de baisers,

Essaim tourbillonnant des amoureuses fièvres ?

Heureusement pour vous que les gueux ont des lèvres.

Ici deux gueux s'aimaient jusqu'à la pâmoison,

Et cela m'a valu trente jours de prison.

Ô gueux, enivrez-vous de l'amour printanière !

Allez, sous le buisson qui vous sert de tanière,

Personne ne vous voit que le bois et le ciel.

L'abeille, qui bourdonne en butinant son miel,

Ne racontera pas les choses que vous faites.

Le papillon, joyeux de voir les champs en fêtes,

Vole sans bruit parmi la plaine aux cent couleurs,

Et pour vous imiter conte fleurette aux fleurs.

Seul, un oiseau, perché sur la plus haute feuille,

Entend les mots qu'on dit et les baisers qu'on cueille,

Et semble se moquer de vous, le polisson !

Mais tout ce qu'il raconte en l'air n'est que chanson.

Aimez-vous ! Savourez, loin du monde et des hommes,

Ce qu'on a de meilleur sur la terre où nous sommes !

Pâmez-vous dans les bras l'un de l'autre sans fin !

Abreuvez votre soif d'aimer ! A votre faim

Repaissez vous longtemps de caresses trop brèves !

Vivez cette minute ainsi qu'on vit en rêves !

Dans le débordement de ce fleuve vermeil

Noyez les jours sans pain, et les nuits sans sommeil,

Et tout ce qui vous reste à vivre dans la dure !

Ô gueux, soyez heureux ! L'amour vous transfigure.

Malgré vos pauvretés, vous êtes riches, beaux.

De l'amour éternel vous portez les flambeaux.

Oui, l'amour qui fait battre à l'instant votre artère,

C'est celui qui féconde autour de vous la terre

C'est celui dont la brise apporte les senteurs,

C'est celui des bois verts et des oiseaux chanteurs,

Celui qui fait gonfler les seins comme des voiles,

Celui qui dans les cieux fait rouler les étoiles,

C'est l'amour éternel que tout veut apaiser

Et par qui l'univers n'est qu'un vaste baiser.

Les écrivains (Gérard de Nerval)

Après la série sur Evangeline, voici sur le comptoir des vers quelques rimes à la carte avec le mot "mot". Car comme proclame un chanteur inénarrable "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".


Où fuir ? Où me cacher ? Quel déluge d'écrits,

En ce siècle falot vient infecter Paris,

En vain j'ai reculé devant le Solitaire,

Ô Dieu du mauvais goût ! Faut-il donc pour te plaire

Entasser des grands mots toujours vides de sens,

Chanter l'homme des nuits, ou l'esprit des torrents,

Mais en vain j'ai voulu faire entrer dans ma tête,

La foudre qui soupire au sein de la tempête,

Devant le Renégat j'ai pâli de frayeur ;

Et je ne sais pourquoi les esprits me font peur.

Ô grand Hugo, poète et raisonneur habile,

Viens me montrer cet art et grand et difficile,

Par lequel, le talent fait admirer aux sots,

Des vers, peut-être obscurs, mais riches de grands mots.

Ô Racine, Boileau ! vous n'étiez pas poètes,

Déposez les lauriers qui parèrent vos têtes,

Laissez à nos auteurs cet encens mérité,

Qui n'enivra jamais la médiocrité ;

Que vos vers relégués avec ceux de Virgile,

Fassent encore l'ennui d'un Public imbécile,

lis sont plats, peu sonnants, et souvent ennuyeux,

C'était peut-être assez pour nos tristes aïeux,

Esprits lourds et bornés, sans goût et sans usage,

Mais tout se perfectionne avec le temps et l'âge.

C'est comme vous parlez, ô sublimes auteurs,

Il ne faut pas, dit-on, disputer des couleurs,

Cependant repoussant le style romantique

J'ose encor, malgré vous, admirer le classique

Je suis original, je le sais, j'en conviens,

Mais vous du eomantisme, ô glorieux soutiens,

Allez dans quelques clubs ou dans l'académie

Lire les beaux produits de votre lourd génie,

Sans doute ce jour-là vous serez mis à neuf,

Paré d'un long jabot et d'un habit d'Elbeuf

Vous ferez retentir dans l'illustre assemblée,

Les sons lourds et plaintifs d'une muse ampoulée.

Quoi, misérable auteur que vieillit le travail,

Voilà donc le motif de tout cet attirail,

Surnuméraire obscur du Temple de la gloire,

Tu cherches les bravos d'un nombreux auditoire.

Eh quoi, tu ne crains pas que quelques longs sifflets,

Remplissent le salon de leurs sons indiscrets

Couvrant ta lourde voix au sortir de l'exorde,

En te faisant crier, grâce, Miséricorde !

Et c'était pour l'appât des applaudissements ?

Que dans ton cabinet tu séchas si longtemps ;

Voilà donc le motif de ta longue espérance

Quoi tout fut pour la gloire, et rien pour la science ?

Le savoir n'aurait donc aucun charme puissant

S'il n'était pas suivi d'un triomphe brillant,

Et tu lui préféras une vaine fumée,

Qui n'est pas la solide et bonne renommée

Sans compter direz-vous combien il est flatteur

D'entendre murmurer : C'est lui, ce grand auteur,

D'entendre le public en citer des passages,

Et même après la mort admirer ses ouvrages ;

Pour le défunt, dis-tu, quel triomphe éclatant,

Sans doute pour le mort c'est un grand agrément

Sa gloire embellira sa demeure dernière,

La terre qui le couvre en est bien plus légère.

Ah ! C'est trop vous moquer de nos auteurs nouveaux,

Dis-tu, lorsque vous-même avez tous leurs défauts,

Mais en vain vous voulez censurer leurs ouvrages,

Vous les verrez toujours postuler des suffrages

Vous les verrez toujours occupés tout entiers,

A tirer leurs écrits des mains des épiciers.

Mais vous, qui paraissez faire le moraliste,

De l'état d'Apollon ennuyeux rigoriste

Que retirez-vous de vos discours moraux ?

La haine des auteurs, et l'amitié des sots.

Ô toi qui me tint lieu jusqu'ici d'auditoire

Me crois-tu donc vraiment insensible à la gloire !

Si ma Plume jamais produisait des écrits ;

Qui ravissent la palme à tous nos beaux esprits.

J'aimerais à gagner un hommage sincère,

Mais je plains ton orgueil, écrivain téméraire

Qui crois que les bravos qu'à dîner tu reçois,

Témoignent ton mérite, et sont de bon aloi.

Et cet auteur encore qui sur la place invite

A son maigre dîner, un maigre parasite

Et qui lui dit ensuite à la fin du repas,

"Amis, parlez sans fraude, et ne me flattez pas,

" Trouvez-vous mes vers bons ? Dites en conscience"

Peut-il à votre avis dire ce qu'il en pense ?

En plein barreau Damis est traité de voleur

Il prend pour sa défense un célèbre orateur

Comment défendra-t-il une cause pareille ?

Par des mots, de grands mots, et l'on dira, Merveille !

Eh ! Quoi peuple ignorant, vous gardez vos bravos,

Et vos cris répétés pour encenser les sots,

Croyez-vous qu'en chantant une chanson risible,

Un pauvre à ses malheurs me rende bien sensible

Non, à d'autres plus sots il pourra s'adresser,

Et le vrai, le vrai seul pourra m'intéresser.

vendredi 4 janvier 2008

Air de biniou (Jules Laforgue)

Encore un poème reprenant le vocable pause ...


Non, non, ma pauvre cornemuse,

Ta complainte est pas si oiseuse ;

Et Tout est bien une méprise,

Et l'on peut la trouver mauvaise ;

Et la Nature est une épouse

Qui nous carambole d'extases,

Et puis, nous occit, peu courtoise,

Dès qu'on se permet une pause.

Eh bien ! qu'elle en prenne à son aise,

Et que tout fonctionne à sa guise !

Nous, nous entretiendrons les Muses.

Les neuf immortelles Glaneuses !

Oh ! pourrions-nous pas, par nos phrases,

Si bien lui retourner les choses,

Que cette marâtre jalouse

N'ait plus sur nos rentes de prise?

jeudi 3 janvier 2008

Le petit chat (Edmond Rostand)

Après la très (trop ?) longue publication du poème kitsch Evangeline, une pause sur la carte du comptoir des vers s'imposait. Elle est désormais terminée avec un poème animalier reprenant ce vocable d'Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac.
Cet opus félin est à rapprocher du Chat de Charles Baudelaire
voire de la tirade des nez.

Si vous n'appréciez pas le chat au menu, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi sa sélection :

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, le chat, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, confession, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole,"j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil,

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, chant de l'horizon en Champagne, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, à la Santé

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, ô saisons ô chateaux, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, soleil et chair, tête de faune, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, les étrennes des orphelins

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, les mains d'Elsa, un jour un jour, la belle italienne, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, le vitrail, soir de bataille, le tepidarium, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


C'est un petit chat noir effronté comme un page,

Je le laisse jouer sur ma table souvent.

Quelquefois il s'assied sans faire de tapage,

On dirait un joli presse-papier vivant.

Rien en lui, pas un poil de son velours ne bouge ;

Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc,

A ces minets tirant leur langue de drap rouge,

Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.

Quand il s'amuse, il est extrêmement comique,

Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet.

Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique

Quand on met devant lui la soucoupe de lait.

Tout d'abord de son nez délicat il le flaire,

La frôle, puis, à coups de langue très petits,

Il le happe ; et dès lors il est à son affaire

Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis.

Il boit, bougeant la queue et sans faire une pause,

Et ne relève enfin son joli museau plat

Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose

Partout, bien proprement débarbouillé le plat.

Alors il se pourlèche un moment les moustaches,

Avec l'air étonné d'avoir déjà fini.

Et comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches,

Il se lisse à nouveau, lustre son poil terni.

Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates ;

Il les ferme à demi, parfois, en reniflant,

Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes,

Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.