samedi 30 juin 2007

Bien souvent je revois sous mes paupières closes (Théodore de Banville)

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,

La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,

Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,

Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,

Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,

Le ciel de mon enfance où volent des colombes,

Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené

Tout petit, la maison riante où je suis né

Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,

Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,

A qui mes souvenirs les plus doux sont liés.

Et son sorbier, son haut salon de peupliers,

Sa source au flot si froid par la mousse embellie

Où je m'en allais boire avec ma soeur Zélie,

Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons

Et les abeilles d'or qui volaient sur nos fronts,

Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures,

Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,

Et j'entends près de nous monter sur le coteau

Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !

Pas de poème ... mais des épingles en vrac

Dans ce message pas de poème en vrac mais des blogs en vrac !
Après tout, tout cela n'est que des lettres !

Rappel du principe du blogueur épinglé :
Chaque blogueur épinglé doit dévoiler 7 choses le concernant ainsi que le règlement.
Puis il doit taguer 7 blogueurs en les énumérant dans son article puis en laissant un message sur les blogs des 7 personnes choisies pour les inviter à participer.
Les personnes qui ont été taguées devront écrire à leur tour 7 choses personnelles sur leurs blogs...
Me voici donc en route pour relever ce petit défi amusant... si tout le monde joue le jeu, le tour de la blogosphère va être vite fait : un rapide calcul montre qu'au bout de 7 réactions en chaîne, on aura visité 823543 blogs, sous réserve bien sûr de ne pas tourner en rond.

Voici donc 7 informations personnelles (à défaut d'être vraiment utiles) :

Et voici 7 blogs :

mercredi 27 juin 2007

Quand dois je quitter les rochers (François Maynard)

Quand dois je quitter les rochers

Du petit Desert qui me cache,

Pour aller revoir les clochers

De Saint Pol, et de Saint Eustache ?

Paris est sans comparaison ;

Il n'est plaisir dont il n'abonde ;

Chacun y trouve sa maison.

C'est le pays de tout le monde.

Apollon, faut-il que Maynard

Avec les secrets de ton art

Meure en une terre sauvage,

Et qu'il dorme, apres son trépas,

Au cimetiere d'un Village

Que la Carte ne connoist pas ?

Le voyage (Charles Baudelaire)

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,

L'univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,

Le coeur gros de rancune et de désirs amers,

Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;

D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,

La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent

D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;

La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,

Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,

De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule

Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils

La Curiosité nous tourmente et nous roule,

Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,

Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !

Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,

Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;

Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'oeil ! "

Une voix de la hune, ardente et folle, crie .

" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie

Est un Eldorado promis par le Destin ;

L'Imagination qui dresse son orgie

Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !

Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,

Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques

Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,

Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;

Son oeil ensorcelé découvre une Capoue

Partout où la chandelle illumine un taudis.

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !

Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,

Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !

Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,

Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,

Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

" Nous avons vu des astres

Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;

Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,

Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,

La gloire des cités dans le soleil couchant,

Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète

De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,

Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux

De ceux que le hasard fait avec les nuages.

Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.

Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,

Cependant que grossit et durcit ton écorce,

Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace

Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,

Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,

Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;

Des trônes constellés de joyaux lumineux ;

Des palais ouvragés dont la féerique pompe

Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;

Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,

Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

Et puis, et puis encore ?

" Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,

Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,

Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,

Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;

L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,

Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;

La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;

Le poison du pouvoir énervant le despote,

Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,

Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,

Comme en un lit de plume un délicat se vautre,

Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,

Et, folle maintenant comme elle était jadis,

Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :

" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l'opium immense !

- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image

Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit

Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,

Nous pourrons espérer et crier : En avant !

De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,

Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres

Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.

Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,

Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange

Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;

Venez vous enivrer de la douceur étrange

De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

A l'accent familier nous devinons le spectre ;

Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.

" Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre ! "

Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

Qui voudrait figurer la romaine grandeur (Joachim du Bellay)

Qui voudrait figurer la romaine grandeur

En ses dimensions, il ne lui faudrait querre

A la ligne et au plomb, au compas, à l'équerre,

Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur :

Il lui faudrait cerner d'une égale rondeur

Tout ce que l'océan de ses longs bras enserre,

Soit où l'astre annuel échauffe plus la terre,

Soit où souffle Aquilon sa plus grande froideur.

Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome.

Et si par mêmes noms mêmes choses on nomme,

Comme du nom de Rome on se pourrait passer,

La nommant par le nom de la terre et de l'onde :

Ainsi le monde on peut sur Rome compasser,

Puisque le plan de Rome est la carte du monde.

J'ai dans mon coeur (Théophile Gautier)

J'ai dans mon coeur, dont tout voile s'écarte,

Deux bancs d'ivoire, une table en cristal,

Où sont assis, tenant chacun leur carte,

Ton faux amour et mon amour loyal.

J'ai dans mon coeur, dans mon coeur diaphane,

Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or ;

Prends-en la clef, car nulle main profane

Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.

Fouille mon coeur, ce coeur que tu dédaignes

Et qui pourtant n'est peuplé que de toi,

Et tu verras, mon amour, que tu règnes

Sur un pays dont nul homme n'est roi !

Au milieu des chaleurs de Juillet (Etienne La Boétie)

Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré,

Du nom de Marguerite une feste est chomee,

Une feste à bon droit de moy tant estimee :

Car de ce jour tout l'an ce me semble est paré.

Ce beau et riche nom, ce nom vrayment doré,

C'est le nom bienheureux dont ma Dame est nommée,

Le nom qui de son los charge la renommee,

Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré.

Ou l'encre et le papier en ma main faillira,

Ou ce nom en mes vers par tout le monde ira.

Il faut qu'elle se voye en cent cartes escripte.

Et qu'un jour nos nepveux, estonnez en tous temps,

Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps,

Voyent dans le papier fleurir la Marguerite.

Prose (Stéphane Mallarmé)

Hyperbole ! de ma mémoire

Triomphalement ne sais-tu

Te lever, aujourd'hui grimoire

Dans un livre de fer vêtu :

Car j'installe, par la science,

L'hymne des coeurs spirituels

En l'oeuvre de ma patience,

Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage

(Nous fûmes deux, je le maintiens)

Sur maints charmes de paysage,

Ô soeur, y comparant les tiens.

L'ère d'autorité se trouble

Lorsque, sans nul motif, on dit

De ce midi que notre double

Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site,

Ils savent s'il a bien été,

Ne porte pas de nom que cite

L'or de la trompette d'Eté.

Oui, dans une île que l'air charge

De vue et non de visions

Toute fleur s'étalait plus large

Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune

Ordinairement se para

D'un lucide contour, lacune

Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées

Tout en moi s'exaltait de voir

La famille des iridées

Surgir à ce nouveau devoir,

Mais cette soeur sensée et tendre

Ne porta son regard plus loin

Que sourire et, comme à l'entendre

J'occupe mon antique soin.

Oh ! sache l'Esprit de litige,

A cette heure où nous nous taisons,

Que de lis multiples la tige

Grandissait trop pour nos raisons

Et non comme pleure la rive,

Quand son jeu monotone ment

A vouloir que l'ampleur arrive

Parmi mon jeune étonnement

D'ouïr tout le ciel et la carte

Sans fin attestés sur mes pas,

Par le flot même qui s'écarte,

Que ce pays n'exista pas.

L'enfant abdique son extase

Et docte déjà par chemins

Elle dit le mot : Anastase !

Né pour d'éternels parchemins,

Avant qu'un sépulcre ne rie

Sous aucun climat, son aïeul,

De porter ce nom : Pulchérie!

Caché par le trop grand glaïeul.

L'ancienne gloire (Emile Verhaeren)

Dans le silence et la grandeur des cathédrales,

La cité, riche avait jadis, dressé vers Dieu

De merveilleux autels,, tordus comme des feux

Cuivres, bronzes, argents, cartes, rinceaux, spirales.

Les chefs vainqueurs et leurs soldats

Y suspendaient les vieux drapeaux de guerre ;

Et les autels décorés d'or,

Aux yeux de ceux qui sortaient des combats,

Apparaissaient alors

Comme un arrière immense de galère.

D'entre les hauts piliers, jaillissaient les buccins ;

Des archanges farouches

Y appuyaient leur bouche

Et dans un gonflement de la gorge et des seins

Sonnaient vers les vents de la Gloire

La vie ardente et la victoire.

Sur les marbres des escaliers,

Les bras géants des chandeliers

Dressaient leurs cires enflammées.

Les encensoirs volaient dans les fumées ;

Les ex-votos luisaient comme un fourmillement

D'yeux et de coeurs, dans l'ombre ;

L'orgue, ainsi qu'une marée, immensément

Grondait ; des rafales de voix sans nombre

Sortaient du temple et résonnaient jusqu'au beffroi

Et le prêtre vêtu d'orfroi

Au milieu des pennons brandis et des bombardes,

Levait l'épée et lentement traçait avec la garde

Sur le front des héros, le signe de la croix.

Oh ! ces autels pareils à des brasiers sculptés,

Avec leur flore énorme et leurs feux tourmentés ;

Massifs et violents, exorbitants et fous,

Ils demeurent encor, parmi les villes mortes.

Debout

Alors qu'on n'entend plus les chefs et leurs escortes

Sabres, clairons, soleils, lances, drapeaux, tambours,

Rentrer par les remparts et passer les faubourgs

Et revenir, comme autrefois, au coeur des places,

Planter leur étendard dont s'exalta l'espace.

La gloire est loin et son miracle :

Les Archanges qui couronnent le tabernacle,

Comme autant d'énormes Renommées,

Ne sonnent plus pour les armées.

Avec prudence, on a réfugié

L'emblématique et colossal lion,

Dans le blason de la cité ;

Et, vers midi, le carillon,

Avec ses notes lasses

Ne laisse plus danser

Sur la grand'place

Et s'épuiser,

Qu'un petit air estropié.

lundi 25 juin 2007

Ballade de Merci (François Villon)

A Chartreux et à Célestins,

A Mendiants et à Dévotes,

A musards et claquepatins,

A servants et filles mignottes

Portants surcots et justes cottes,

A cuidereaux d'amour transis,

Chaussant sans méhaing fauves bottes,

Je crie à toutes gens mercis.

A fillettes montrant tétins,

Pour avoir plus largement hôtes,

A ribleurs, mouveurs de hutins

A bateleurs trayant marmottes,

A fous, folles, à sots, à sottes,

Qui s'en vont sifflant six à six

A vessies et mariottes,

Je crie à toutes gens mercis,

Sinon aux traîtres chiens mâtins

Qui m'ont fait ronger dures crôtes,

Mâcher maints soirs et maints matins,

Qu'ores je ne crains trois crottes.

Je fisse pour eux pets et rottes ;

Je ne puis, car je suis assis.

Au fort, pour éviter riottes,

Je crie à toutes gens mercis.

Qu'on leur froisse les quinze côtes

De gros maillets forts et massis,

De plombées et tels pelotes.

Je crie à toutes gens mercis.

Ecrit sur l'album de Mme N. de V. (Paul Verlaine)

Des yeux tout autour de la tête

Ainsi qu'il est dit dans Murger.

Point très bonne. Un esprit d'enfer

Avec des rires d'alouette.

Sculpteur, musicien, poète

Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver

Nous passâmes ! Ce fut amer

Et doux. Un sabbat ! Une fête !

Ses cheveux, noir tas sauvage où

Scintille un barbare bijou,

La font reine et la font fantoche.

Ayant vu cet ange pervers,

" Oùsqu'est mon sonnet ? " dit Arvers,

Et Chilpéric dit : " Sapristoche ! "

Nobles et valets (Gérard de Nerval)

Ces nobles d'autrefois dont parlent les romans,

Ces preux à fronts de boeuf, à figures dantesques,

Dont les corps charpentés d'ossements gigantesques

Semblaient avoir au soi racine et fondements ;

S'ils revenaient au monde, et qu'il leur prît l'idée

De voir les héritiers de leurs noms immortels,

Race de Laridons, encombrant les hôtels

Des ministres, - rampante, avide et dégradée ;

Êtres grêles, à buscs, plastrons et faux mollets : -

Certes ils comprendraient alors, ces nobles hommes,

Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes

Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets !

dimanche 24 juin 2007

L'esclave (José Maria de Heredia)

Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets,

Esclave - vois, mon corps en a gardé les signes -

Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes

Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.

J'ai quitté l'île heureuse, hélas !... Ah ! si jamais

Vers Syracuse et les abeilles et les vignes

Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes,

Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.

Reverrai-je ses yeux de sombre violette,

Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète

Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir ?

Sois pitoyable ! Pars, va, cherche Cléariste

Et dis-lui que je vis encor pour la revoir.

Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.

Dédicace (Paul Verlaine)

Vous souvient-il, cocodette un peu mûre

Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise,

Du temps joli quand, gamine un peu sure,

Tu m'écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ?

Gardâtes-vous fidèle la mémoire,

O grasse en des jerseys de poult-de-soie,

De t'être plu jadis à mon grimoire,

Cour par écrit, postale petite oye ?

Avez-vous oublié, Madame Mère,

Non, n'est-ce pas, même en vos bêtes fêtes,

Mes fautes de goût, mais non de grammaire,

Au rebours de tes chères lettres bêtes ?

Et quand sonna l'heure des justes noces,

Sorte d'Ariane qu'on me dit lourde,

Mes yeux gourmands et mes baisers féroces

A tes nennis faisant l'oreille sourde ?

Rappelez-vous aussi, s'il est loisible

A votre coeur de veuve mal morose,

Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible,

Ce toi mignon prenant goût à la chose,

Et tout le train, tout l'entrain d'un manège

Qui par malheur devint notre ménage.

Que n'avez-vous, en ces jours-là, que n'ai-je

Compris les torts de votre et de mon âge !

C'est bien fâcheux : me voici, lamentable

Epave éparse à tous les flots du vice.

Vous voici, toi, coquine détestable,

Et ceci fallait que je l'écrivisse !

La pêche (Théodore de Banville)

Le pêcheur, vidant ses filets,

Voit les poissons d'or de la Loire

Glacés d'argent sur leur nageoire

Et mieux vêtus que des varlets.

Teints encor des ardents reflets

Du soleil et du flot de moire,

Le pêcheur, vidant ses filets,

Voit les poissons d'or de la Loire.

Les beaux captifs, admirez-les !

Ils brillent sur la terre noire,

Glorifiant de sa victoire,

Jaunes, pourprés et violets,

Le pêcheur vidant ses filets.

samedi 23 juin 2007

Les chevaux de bois (Paul Verlaine)

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,

Tournez cent tours, tournez mille tours,

Tournez souvent et tournez toujours,

Tournez, tournez au son des hautbois.




Le gros soldat, la plus grosse bonne

Sont sur vos dos comme dans leur chambre,

Car en ce jour au bois de la Cambre

Les maîtres sont tous deux en personne.



Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,

Tandis qu'autour de tous vos tournois


Clignote l'oeil du filou sournois,

Tournez au son du piston vainqueur.



C'est ravissant comme ça vous soûle

D'aller ainsi dans ce cirque bête :

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule.




Tournez, tournez sans qu'il soit besoin

D'user jamais de nuls éperons

Pour commander à vos galops ronds,

Tournez, tournez, sans espoir de foin



Et dépêchez, chevaux de leur âme :


Déjà voici que la nuit qui tombe

Va réunir pigeon et colombe

Loin de la foire et loin de madame.



Tournez, tournez ! le ciel en velours

D'astres en or se vête lentement.


Voici partir l'amante et l'amant.

Tournez au son joyeux des tambours !

mardi 19 juin 2007

Les étrennes des orphelins (Arthur Rimbaud)

La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement


De deux enfants le triste et doux chuchotement.

Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,

Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...

- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;

Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ;

Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,


Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,

Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...



II



Or les petits enfants, sous le rideau flottant,

Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.

Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...


Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or

Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor

Son refrain métallique en son globe de verre...

- Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,

Épars autour des lits, des vêtements de deuil


L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil

Souffle dans le logis son haleine morose !

On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...

- Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,

De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?

Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,


D'exciter une flamme à la cendre arrachée,

D'amonceler sur eux la laine et l'édredon

Avant de les quitter en leur criant : pardon.

Elle n'a point prévu la froideur matinale,

Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?...


- Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,

C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,

Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,

Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !...

- Et là, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,

Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;


Un nid que doit avoir glacé la bise amère...



III



Votre coeur l'a compris : - ces enfants sont sans mère.

Plus de mère au logis ! - et le père est bien loin !...


- Une vieille servante, alors, en a pris soin.

Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;

Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée

S'éveille, par degrés, un souvenir riant...

C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant :


- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !

Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes

Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,

Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,


Tourbillonner, danser une danse sonore,

Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !

On s'éveillait matin, on se levait joyeux,

La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...

On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,


Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,

Et les petits pieds nus effleurant le plancher,

Aux portes des parents tout doucement toucher...

On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise,

Les baisers répétés, et la gaîté permise !




IV



Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois !

- Mais comme il est changé, le logis d'autrefois :

Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,

Toute la vieille chambre était illuminée ;


Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,

Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...

- L'armoire était sans clefs !... sans clefs, la grande armoire !

On regardait souvent sa porte brune et noire...

Sans clefs !... c'était étrange !... on rêvait bien des fois

Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,


Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure

Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...

- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui

Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ;

Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises :

Partant, point de baisers, point de douces surprises !

Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux !

- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,


Silencieusement tombe une larme amère,

Ils murmurent : " Quand donc reviendra notre mère ? "



V



Maintenant, les petits sommeillent tristement :

Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,


Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !

Les tout petits enfants ont le coeur si sensible !

- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,

Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,

Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,

Souriante, semblait murmurer quelque chose...


- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,

Doux geste du réveil, ils avancent le front,

Et leur vague regard tout autour d'eux se pose...

Ils se croient endormis dans un paradis rose...

Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu...

Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;


La nature s'éveille et de rayons s'enivre...

La terre, demi-nue, heureuse de revivre,

A des frissons de joie aux baisers du soleil...

Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil

Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,

La bise sous le seuil a fini par se taire ...

On dirait qu'une fée a passé dans cela ! ...


- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,

Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,

De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;


Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or : " A NOTRE MÈRE ! "

Fenêtre qu'on cherche souvent (Rainer Maria Rilke)

Fenêtre, qu'on cherche souvent

pour ajouter à la chambre comptée

tous les grands nombres indomptés

que la nuit va multipliant.


Fenêtre, où autrefois était assise

celle qui, en guise de tendresse,

faisait un lent travail qui baisse

et immobilise ...



Fenêtre, dont une image bue

dans la claire carafe germe.

Boucle qui ferme

la vaste ceinture de notre vue.

lundi 18 juin 2007

Le loup et l'agneau (Jean de la Fontaine)

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait


Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.


- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,


Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?


Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts


Le Loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

jeudi 14 juin 2007

L'Escaut (Emile Verhaeren)

Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil,

Remue, en ses mains d'eau, du gel et du soleil ;

Et celui-là étale, entre ses rives brunes
,

Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune ;

Et cet autre se jette à travers le désert,

Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer

Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes

Et tout à coup s'allument,


Figure un Wahallah de verre et d'or,

Où des gnomes velus gardent les vieux trésors.

En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire.

Leurs noms ? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire.

Gestes de Dieux, cris de héros, marche de Rois,

Vous les solennisez du bruit de vos exploits.

Leurs bords sont grands de votre orgueil ; des palais vastes

Y soulèvent jusques aux nuages leur faste.

Tous sont guerriers : des couronnes cruelles

S'y reflètent - tours, bourgs, donjons et citadelles -

Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls.

Il n'est qu'un fleuve, un seul,


Qui mêle au déploiement de ses méandres

Mieux que de la grandeur et de la cruauté,

Et celui-là se voue au peuple - et aux cités

Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre !

Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant,

Escaut des Nords - vagues pâles et verts rivages -

Route du vent et du soleil, cirque sauvage

Où se cabre l'étalon noir des ouragans,

Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides,

Où l'été luit dans l'or des facettes rapides

Que remuaient les bras nerveux de tes courants.

T'ai-je adoré durant ma prime enfance !

Surtout alors qu'on me faisait défense

De manier

Voile ou rames de marinier,

Et de rôder parmi tes barques mal gardées.

Les plus belles idées

Qui réchauffent mon front,

Tu me les as données :

Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond,

Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées,

Au va-et-vient de tes marées,

Je l'ai appris par ta grandeur.

Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières,

Des plus rouges lumières,

Dans les plaines de ta splendeur.

Tes brouillards roux et farouches furent les tentes

Où s'abrita la douleur haletante

Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert ;

Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers ;

Tu m'as pétri le corps, tu m'as exalté l'âme ;

Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes,

Ont traversé comme un crible, ma chair ;

Tu m'as trempé, tel un acier qu'on forge,

Mon être est tien, et quand ma voix

Te nomme, un brusque et violent émoi

M'angoisse et me serre la gorge.

Escaut,

Sauvage et bel Escaut,

Tout l'incendie

De ma jeunesse endurante et brandie,

Tu l'as épanoui :

Aussi,

Le jour que m'abattra le sort,

C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,

Qu'on cachera mon corps,

Pour te sentir, même à travers la mort, encor !

mercredi 13 juin 2007

Une heure du soir (Emile Verhaeren)

En ces heures de soirs et de brumes ployés

Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,

Si mornement tristes contre les quais si mornes,

Luisent encor des flots comme des yeux broyés.

Comme des yeux broyés luisent des flots encor,

Tandis qu'aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,

Quels heurts mous et pourris d'abandonnés cadavres

Et de sabords de bateaux morts au Nord ?

La brume est fauve et pleut dans l'air rayé,

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s'en va du ciel, que l'on emporte,

Lamentable, comme un soleil noyé.

Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,

Pour ceux du lendemain qui s'en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,

Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.


Et des vaisseaux s'en vont, sans même, un paraphe d'éclair,

Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,

Sans même un cri de gouvernail qui bouge

Et tourne, au long des chemins d'eau, qu'ils tracent vers la mer.

Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,

Avec au bout des croix emblématiques,

Par à travers l'embu des quais hiératiques,

Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :

La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,

En cette fin de jour et de soir reployé,

Et du ciel noir, comme un soleil noyé,

Lamentable, c'est tout mon cœur que l'on emporte.

lundi 11 juin 2007

Le Lac (Alphonse de Lamartine)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes


Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre


Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.


" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !


Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !

dimanche 10 juin 2007

Chanson de Gavroche (Victor Hugo)

Monsieur Prudhomme est un veau

Qui s'enrhume du cerveau

Au moindre vent frais qui souffle.

Prudhomme, c'est la pantoufle


Qu'un roi met sous ses talons

Pour marcher à reculons.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !




Ce Prudhomme est un grimaud

Qui prend sa pendule au mot

Chaque fois qu'elle retarde.

Il contresigne en bâtarde

Coups d'état, décrets, traités,

Et toutes les lâchetés.




Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !



Il enseigne à ses marmots

Comment on rit de nos maux ;


Pour lui, le peuple et la France,

La liberté, l'espérance,

L'homme et Dieu, sont au-dessous

D'une pièce de cent sous.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.


Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !



Le Prudhomme a des regrets ;

Il pleure sur le progrès,

Sur ses loyers qu'on effleure,

Sur les rois, fiacres à l'heure,


Sur sa caisse, et sur la fin

Du monde où l'on avait faim.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !

samedi 9 juin 2007

Fleurs de feu (José Maria de Heredia)

Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,

La flamme par torrents jaillit de ce cratère,


Et le panache igné du volcan solitaire

Flamba plus haut encor que les Chimborazos.



Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos.

Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère ;


Le sol est immobile et le sang de la Terre,

La lave, en se figeant, lui laissa le repos.



Pourtant, suprême effort de l'antique incendie,

A l'orle de la gueule à jamais refroidie,

Éclatant à travers les rocs pulvérisés,




Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,

Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance

S'épanouit la fleur des cactus embrasés.

mercredi 6 juin 2007

Les belles passantes (Antoine Pol)

Je veux dédier ce poème

A toutes les femmes qu'on aime

Pendant quelques instants secrets

A celles qu'on connaît à peine

Qu'un destin différent entraîne

Et qu'on ne retrouve jamais


A celle qu'on voit apparaître


Une seconde à sa fenêtre

Et qui, preste, s'évanouit

Mais dont la svelte silhouette

Est si gracieuse et fluette

Qu'on en demeure épanoui


A la compagne de voyage

Dont les yeux, charmant paysage

Font paraître court le chemin

Qu'on est seul, peut-être, à comprendre


Et qu'on laisse pourtant descendre

Sans avoir effleuré sa main


A celles qui sont déjà prises

Et qui, vivant des heures grises

Près d'un être trop différent

Vous ont, inutile folie,

Laissé voir la mélancolie

D'un avenir désespérant


Chères images aperçues


Espérances d'un jour déçues

Vous serez dans l'oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne

Il est rare qu'on se souvienne

Des épisodes du chemin


Mais si l'on a manqué sa vie

On songe avec un peu d'envie

A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu'on n'osa pas prendre


Aux coeurs qui doivent vous attendre

Aux yeux qu'on n'a jamais revus


Alors, aux soirs de lassitude

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l'on n'a pas su retenir

mardi 5 juin 2007

Ballade des dames du temps jadis (François Villon)

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d'antan ?

En automne (François Copée)

Quand de la divine enfant de Norvège,

Tout tremblant d'amour, j'osai m'approcher,

Il tombait alors des flocons de neige.

Comme un martinet revole au clocher,

Quand je la revis, plein d'ardeurs plus fortes,

Il tombait alors des fleurs de pêcher.

Ah ! je te maudis, exil qui l'emportes

Et me veux du coeur l'espoir arracher !

Il ne tombe plus que des feuilles mortes.

lundi 4 juin 2007

Le chateau de cartes (Florian)

Un bon mari, sa femme et deux jolis enfants
Coulaient en paix leurs jours dans le simple ermitage
Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parents.
Ces époux, partageant les doux soins du ménage,
Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons ;
Et le soir, dans l'été, soupant sous le feuillage,
Dans l'hiver, devant leurs tisons,
Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse,
Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours.
Le père par un conte égayait ses discours,
La mère par une caresse.
L'aîné de ces enfants, né grave, studieux,
Lisait et méditait sans cesse ;
Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse,
Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux.
Un soir, selon l'usage, à côté de leur père,
Assis près d'une table où s'appuyait la mère,
L'aîné lisait Rollin ; le cadet, peu soigneux
D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes,
Employait tout son art, toutes ses facultés,
A joindre, à soutenir par les quatre côtés
Un fragile château de cartes.
Il n'en respirait pas d'attention, de peur.
Tout à coup voici le lecteur
Qui s'interrompt. " Papa, dit-il, daigne m'instruire
Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérants,
Et d'autres fondateurs d'empire ;
Ces deux noms sont-ils différents ? "
Le père méditait une réponse sage,
Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir,
Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
A placer son second étage,
S'écrie : " Il est fini ! " Son frère, murmurant,
Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage ;
Et voilà le cadet pleurant.
" Mon fils, répond alors le père,
Le fondateur c'est votre frère,
Et vous êtes le conquérant. "

samedi 2 juin 2007

Complainte d'un certain dimanche (Jules Laforgue)

L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère.

Ah ! fous dont au casino battent les talons,

Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

Nous sommes tous filials, allons!

Mais quoi! les Destins ont des partis-pris si tristes,

Qui font que, les uns loin des autres, l'on s'exile,


Qu'on Se traite à tort et à travers d'égoïstes,

Et qu'on s'use à trouver quelque unique Évangile.

Ah! jusqu'à ce que la nature Soit bien bonne,


Moi je veux vivre monotone.



Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,

Je redescends dévisagé par les enfants

Qui S'en vont faire bénir de tièdes brioches ;

Et rentré, mon Sacré-Coeur Se fend !


Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,

Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

Des âmes d'amis morts les habitent peut-être ?

Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !


Ah ! jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.



Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle ?

Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !


Son mouchoir me flottait sur le Rhin....

Seul. -- Le Couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moucherons danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s'afflige... Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence...

Ah ! jusqu'à cc que la nature soit bien bonne,

Faudra-t-il vivre monotone ?




Que d'yeux, en éventail, en ogive, ou d'inceste,

Depuis que l'Etre espère, ont réclamé leurs droits !

Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

Oh ! qu'il fait seul ! oh ! fait-il froid !

Oh ! que d'après-midi d'automne à vivre encore !


Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !

Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Tâchons de vivre monotone

vendredi 1 juin 2007

Sur la carte de Tendre ( Jean Regnault de Segrais)

Estimez-vous cette carte nouvelle
Qui veut de Tendre apprendre le chemin ?
Pour adoucir une beauté cruelle
Je m'en servais encore ce matin.
Mais, croyez-moi, ce n'est que bagatelle.
Ces longs détours n'ont souvent point de fin,
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.
Sur cette carte on marque un certain fleuve,
Le premier but d'un désir amoureux ;
Mais par Bijoux aisément il se treuve
Et c'est par là qu'il n'est point dangereux ;
Demandez-vous une plus forte preuve,
Pour faire voir que, de ce Tendre heureux,
Le grand chemin et le plus sûr de tous
C'est par Bijoux ?
Si quelquefois sur Estime on s'avance,
C'est quand on peut faire estimer ses dons,
Car Petits Soins ne vont qu'à Révérence,
Et Jolis Vers pris souvent pour chanson
Malaisément vont à Reconnaissance,
Mais bien plutôt aux Petites-Maisons ;
Le grand chemin et le plus court de tous,
C'est par Bijoux.
Oubliez donc cette trop longue route
Et retenez le chemin de Bijoux ;
Avec lui seul vous parviendrez sans doute
Et si d'abord Tendre ne s'offre à vous,
Séjournez-y quoique le séjour coûte ;
Tendre viendra jusques au rendez-vous ;
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.