dimanche 26 août 2007

L'étoile de Vénus (Raymond Radiguet)

Après d'Avril la verte douche,

Dans ton hamac, dans ton étoile,

Au milieu du ciel tu te sèches.

Recommence ! d'une fessée,

Insolente, récompensée,

Sous l'étoile des maraîchers,

Leurs tombereaux de grosses roses

Que par gourmandise l'on baise,

Joues jalouses du châtiment

Que, jaillie hors du gant, ma main,

Frais jet d'eau, inflige à leurs soeurs,

Les fruits qui fondent dans la bouche

Avec le sucre du péché,

Les transporte sur nos marchés

Conduit, Vénus, par ton étoile,

En charrette, un de nos rois mages.

Ils ne t'auront pas empêchée

De prendre du ciel le chemin.

mardi 21 août 2007

Soir de bataille (José Maria de Heredia)

Le choc avait été très rude. Les tribuns

Et les centurions, ralliant les cohortes,

Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes

La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts,

Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,

Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes ;

Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches,

Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,

Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,

Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,

Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.

dimanche 19 août 2007

Dimanches (Georges Rodenbach)

Morne l'après-midi des dimanches, l'hiver,

Dans l'assoupissement des villes de province,

Où quelque girouette inconsolable grince

Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !

Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !

De très rares passants s'en vont sur les trottoirs :

Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,

Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés

Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,

Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,

Achèvent de mourir sur les châssis voilés.

Et par l'écartement des rideaux des fenêtres,

Dans les salons des grands hôtels patriciens

On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,

Dans de vieux cadres d'or, les portraits des ancêtres,

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,

Avec leur blason peint dans un coin de la toile,

Qui regardent au loin s'allumer une étoile

Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes ;

Le moyen âge mort se réfugie en eux,

C'est ainsi que, le soir, le soleil lumineux

Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

Ô lanternes, gardant le souvenir du feu,

Le souvenir de la lumière disparue,

Si tristes dans le vide et le deuil de la rue

Qu'elles semblent brûler pour le convoi d'un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées

Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,

Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil

Descendent lentement comme des pelletées !

jeudi 9 août 2007

L'alchimiste (Paul Jean Toulet)

Satan, notre meg, a dit

Aux rupins embrassés des rombières :

Icicaille est le vrai paradis

Dont les sources nous désaltèrent.

La vallace couleur du ciel

Y lèche le long des allées

Le pavot chimérique et le bel

Iris, et les fleurs azalées.

La douleur, et sa soeur l'Amour,

La luxure aux chemises noires

Y préparent pour vous, loin du jour,

Leurs poisons les plus doux à boire.

Et tandis qu'aux portes de fer

Se heurte la jeune espérance,

Une harpe dessine dans l'air

Le contour secret du silence.

Ainsi (à voix basse) parla

Le sorcier subtil du Grand Oeuvre,

Et Lili souriait, dont les bras

Sont plus frais que la peau des couleuvres.

mardi 7 août 2007

Harmonie imitative de la langue française [extrait] (Antoine Pierre Augustin de Piis)

L'R en roulant, approche et tournant à souhait,

Reproduit le bruit sourd du rapide rouet ;

Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre,

La course d'un torrent, le cours d'une rivière ;

Et d'un ruisseau qui fuit sous les saules épars,

Elle promène en paix les tranquilles écarts.

Voyez-vous l'Éridan, la Loire, la Garonne,

L'Euphrate, la Dordogne et le Rhin et le Rhône,

D'abord avec fureur précipitant leurs flots


S'endormir sur les prés qu'ont ravagés leurs eaux ?

L'R a su par degrés vous décrire leur rage...

Elle a de tous les chars, la conduite en partage ;

Par-tout, vous l'entendrez sur le pavé brûlant

Presser du fier Mondor le carosse brillant,

Diriger de Phryné la berline criarde,

Et le cabriolet du fat qui se hasarde ;

La brouette en bronchant lui doit son soubressaut,

Et le rustre lui fait traîner soin chariot ;

Le barbet irrité contre un pauvre en désordre,

L'avertit par une R avant que de le mordre ;

L'R a cent fois rongé, rouillé, rompu, raclé,

Et le bruit du tambour par elle est rappellé.

lundi 6 août 2007

Ballade de frère Lubin (Clément Marot)

Pour courir en poste à la ville

Vingt fois, cent fois, ne sais combien ;

Pour faire quelque chose vile,

Frère Lubin le fera bien ;

Mais d'avoir honnête entretien

Ou mener vie salutaire,

C'est à faire à un bon chrétien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre, comme un homme habile

Le bien d'autrui avec le sien,

Et vous laisser sans croix ni pile,

Frère Lubin le fera bien :

On a beau dire, je le tien :

Et le presser de satisfaire,

Jamais ne vous en rendra rien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher par un doux style

Quelque fille de bon maintien,

Point ne faut de vieille subtile,

Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien,

Mais pour boire de belle eau claire,

Faites-la boire à votre chien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour faire plutôt mal que bien,

Frère Lubin le fera bien ;

Et si c'est quelque bonne affaire,

Frère Lubin ne le peut faire.

samedi 4 août 2007

Une gravure fantastique (Charles Baudelaire)

Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,

Grotesquement campé sur son front de squelette,

Qu'un diadème affreux sentant le carnaval.

Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,

Fantôme comme lui, rosse apocalyptique

Qui bave des naseaux comme un épileptique.

Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,

Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.

Le cavalier promène un sabre qui flamboie

Sur les foules sans nom que sa monture broie,

Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,

Le cimetière immense et froid, sans horizon,

Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,

Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.