vendredi 30 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [douzième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Tout à coup, dans la foule, on voit le vieux Basile,
Frémissant, agité comme le mât fragile
Que fouette sur la mer un souffle violent,
Lever son large poing et, l'oeil étincelant,
Crier : "A bas ! ces gueux ! Ils ne sont pas nos maîtres.
"A bas ! ces étrangers, ces perfides, ces traîtres
"Qui veulent nous chasser de nos humbles maisons !
"Nous n'avons pas trahi. Quelles sont leurs raisons ?
Mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage ;
Un soldat riposta:
-"Tiens! voilà ton partage. . .
On a, vil paysan, sur nous assez bavé."
Et d'un coup sur la bouche il le cloue au pavé.

Or, pendant que les cris de ceux qu'on brutalise
Font ainsi retentir la voûte de l'église,
Abîmé de chagrin, le vieux et saint pasteur
Jusqu'au pied de l’autel s’avance avec lenteur,
Et fait signe des mains à cette haîne folle
Qu'il veut parler. Alors tout se tait. Sa parole
Retentit comme un glas quand vient le jour des morts.

«Hélas! que faites-vous, et pourquoi ces transports ?
«Pourquoi ces cris ? pourquoi cette aveugle colère ?
«N'avez-vous pas compris ma bonté tutélaire,
«Alors que j’ai voulu vous rendre humbles de coeur ?
«Quand vous osez maudire un barbare vainqueur,
«Aux âmes des paysans vos âmes sont pareilles. . .
«J'ai perdu quarante ans d'oraisons et de veilles,
«Si vous n'êtes meilleurs; si vous ne savez plus
«Pardonner aux méchants comme font les élus;
«Si, loin de pardonner, vous cherchez la vengeance.

«C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence,
«Ne la profanez point par d’aveugles excès.
«La haîne ici doit-elle, hélas ! avoir accès ?
«Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple !
«Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple
«Il souffre sans se plaindre. Imitez sa douceur.
«Du complot qui le tue il connaît la noirceur;
«Il se soumet pourtant. Voyez ! sa lèvre pâle
«Semble jeter encore, au moment où s'exhale,
«Dans un dernier frisson, sa dernière douleur,
«Ce cri d'amour divin:
«Père, pardonnez-leur !»
«les enfants. disons donc, nous que la peine accable
«Nous qui sommes l'objet d'une haîne implacable:
«Père, pardonnez-leur!»
Quand l'orage a cessé,
On entend la chanson dans le nid oppressé,
On voit le pré verdir et le calme renaître;
Tels les coeurs abattus, aux paroles de prêtre
Retrouvèrent la force et la tranquillité.
Tous ces bons villageois, avec humilité
Levèrent sur le Christ des regards d'espérance;
Ils s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance
À genoux et plaintifs dans leur profond malheur:
«Pitié, pitié, mon Dieu! mon Dieu, pardonnez-leur !»

Le jour baisse, et Grand-Pré si riant agonise !
Pendant que le départ en hâte s'organise,
Un clerc vient allumer les cierges de l'autel,
Et le pasteur, cachant son malaise mortel,
Chante un hymne divin. La foule, agenouillée,
Répond. Sa voix est forte, et les pleurs l'ont mouillée.
Sur l'aile de l'amour elle montait vers Dieu,
Comme monta jadis Élie en char de feu.

Un affreux désespoir du village s'empare,
Alors que des Anglais la conduite barbare
Est connue. Et l'on voit tremblants, épouvantés,
Les femmes, les enfants, courir de tous côtés.

Pendant qu'au temple saint l'iniquité s'opère,
Évangéline, en pleurs, attend son pauvre père.
Elle est dehors, la main au-dessus de ses yeux,
Afin de se garer du soleil radieux,
Qui verse, tout à coup, des torrents de lumière
À l'arbre du chemin, au toit de la chaumière.
Elle avait mis déjà sur la nappe de lin,
Pour le repas du soir, la corbeille de pain,
Et le flacon de cidre, et le nouveau fromage,
Et le miel odorant comme la fleur sauvage,
Puis, elle avait ensuite approché le fauteuil.

Ainsi l'infortunée attendit sur le seuil,
Jusqu'à l'heure tardive où loin, dans les prairies,
Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries
S'allongent vers le soir. Et, comme une ombre aussi,
Descendit la terreur dans son coeur tout transi.
Elle était accablée. et pourtant sa jeune âme,
Comme un jardin céleste, exhalait le dictame
De l'espérance douce et de la charité.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

lundi 26 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [onzième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


Avec le vieux LeBlanc, dans l'ombre du portique,
Le prêtre vint s'asseoir sur un siège rustique;
Et de leurs chers enfants s'entretenant tous deux,
Basile et le fermier se placèrent près d'eux.
Joueur de violon, le vieux Michel se juche,
Gilet neuf et pimpant, à côté d'une ruche.
Le violon vibra. Le barde, sans façon,
Dit les bourgeois de Chartres, et mainte autre chanson.
Sa voix un peu tremblante était encore sure,
Et son sabot de bois battait bien la mesure.
Descendant mollement des arbres d'alentour,
Une ombre, un rayon d'or se jouaient tour à tour
Sur ses longs cheveux blancs qui flottaient à la brise.

Sa face, rose encore malgré sa barbe grise,
Brillait comme un charbon dans le fond du foyer,
Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer.

Et gaîment, et toujours, sur les cordes vibrantes
Il promenait l'archet. Les rondes enivrantes
Continuaient sur l'herbe, à l'ombre du verger.
Le gazon s'inclina sous le pied tout léger
Des jeunes et des vieux, confondus dans la danse.
Les joyeux tourbillons roulèrent en cadence
Sur le rustre parquet, sans trêve, sans repos,
Au milieu du franc rire et des tendres propos.
La plus jolie alors, et pourtant la moins vaine,
C'était la douce enfant du vieux Bellefontaine;
Le garçon le plus sage et le moins fanfaron,
C'était bien Gabriel, le fils du forgeron.

Le matin passait vite, on était dans l'ivresse :
Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse.
Soudain l'on entendit les appels du tambour :
La cloche, au même instant, gémit dans l'humble tour,
Et l'église bientôt se remplit tout entière.

Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,
Les femmes du village, en pleurs et longuement,
Attendirent la fin du triste événement.
Et, dans leur foi touchante, aux sépulcrales pierres,
Elles allaient offrir des rameaux et des lierres,
Qu'elles avaient coupés dans la forêt, là-bas.

Voilà que sur les bords descendent ces soldats
Que l'histoire implacable à jamais stigmatise.
Ils marchent fièrement et, dans leur vaillantise,
Ils battent le tambour sous les sacrés arceaux.
Devant cette imprudence et devant ces assauts,
Une instinctive peur s'empare de la foule.

Elle veut s'échapper, sortir. On la refoule;
Et la porte se ferme au râle des verroux.
Il passe sous la voûte un frisson de courroux;
Mais qu'importe l'effort que la ruse devance?

Bientôt le commandant avec orgueil s'avance,
Monte jusqu'à l’autel, se tourne et parle ainsi:

"C'est par l'ordre du roi que vous êtes ici. . ..
"Il me faut, paysans, exécuter cet ordre,
"Comme il me faut aussi réprimer le désordre.
"Notre roi fut pour vous généreux et clément,
"Cela, vous le savez. Et cependant comment
"A ses bienfaits nombreux osez-vous donc répondre?
"Consultez votre coeur il pourra vous confondre.
"Paysans, il me reste un devoir à remplir,
"Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir?
"Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne ?
"Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,
"Vos terres, vos maisons, et tous vos bestiaux.
"On va vous transporter, grâce aux décrets royaux,
"Sur un autre rivage où vous serez, j'espère,
"Un peuple obéissant, travailleur et prospère . . .
"Vous êtes prisonniers, au nom du Souverain."

En été, quelquefois, après un jour serein,
On voit, à l'horizon, un nuage s'étendre.
Un grondement lointain se fait alors entendre,
Et le soleil, pâli, semble hâter son cours.
Tout s'agite un moment, tout cherche du secours,
puis tout se tait. L'oiseau sous la forêt s'envole,
Et vers les bords ombreux s'élance la gondole.
La feuille est immobile et l'air est étouffant.
Mais voilà que soudain le nuage se fend,
Le ciel vomit la flamme; et la pluie et la grêle,
Sous leurs fouets crépitants, brisent l'arbuste frêle,

Le chaume d'or des toits, et les fleurs et les blés.
Alors les bestiaux se regardent troublés.
Ils ont peur. Puis ensemble, oubliant la pâture,
Ils s'élancent, beuglants, le long de la clôture,
Pour s'ouvrir un passage et chercher des abris.
Ainsi les villageois se regardent surpris,
A cette heure fatale où le cruel ministre
Ose leur faire part de cet arrêt sinistre.
Inclinant leurs fronts nus, mornes de désespoir,
Ils semblent se soumettre au suprême pouvoir.
Mais la pensée enfin d'un si profond outrage,
Les pousse à secouer, dans un accès de rage,
Ce joug qui n'est pas fait pour un peuple humble et doux.
Ils attaquent la porte, elle résiste aux coups.
Elle ne s'ouvre plus ! Des sanglots, des prières,
Des imprécations et des menaces fières
Font bien haut retentir, en cet affreux moment,
Le lieu de la prière et du recueillement.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :


dimanche 25 novembre 2007

Evangeline (Henry Wadsworth Longfellow) [dixième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

La lutte commença. Leurs anxieux regards
Voyaient avec plaisir les pions faire un siège,
Et les dames tomber dans un perfide piège.
Également adroits, ils s'amusaient beaucoup
D'une manoeuvre habile ou d'un malheureux coup.

Les fiancés, assis dans la fenêtre ouverte.
Écoutaient, sur la rive, expirer l'onde verte,
Murmuraient quelques mots, ou paraissaient rêver,
Pendant que devant eux la lune, à son lever,
Glissait un rayon rose en la pâleur des vagues,
Un rayon rose encore dans les bruines vagues
Qui flottaient mollement sur le gazon jauni.
Quelques étoiles d'or luirent dans l'infini,
Comme des fleurs de feu, des fleurs qui sont, sans doute,
Les "ne m'oubliez pas" de la céleste voûte.

Ainsi passa le soir, et s'apaisa l'effroi.
La cloche retentit dans son léger beffroi.
Lentement dans l'air calme elle sonna neuf heures;
C'était le couvre-feu; l'on fermait les demeures.
Alors chacun se lève et les adieux se font,
Et sous le toit bientôt le silence est profond.
Évangéline est seule, et bien close est la porte;
Mais dans l'enivrement du rêve qui l'emporte
Elle entend murmurer la voix du fiancé,
Et son coeur plein d'amour vers lui s'est élancé.

Les charbons du foyer furent mis sous la cendre,
Et plus sombre soudain la nuit parut descendre.
Le pas quelque peu lourd de l'honnête fermier
Fit résonner alors le solide escalier.
Et puis on entendit la jeune ménagère,
Car elle aussi montait. Dans sa marche légère,
Elle semblait glisser sur les degrés de bois.

Une douce lueur éclaira les parois,
Et dora tour à tour les barreaux de la rampe;
Ce n'était point alors sa radieuse lampe,
Mais c'était son regard qui versait la clarté.
Traversant le couloir, chaste dans sa fierté,
Elle entra dans sa chambre; une chambre modeste,
Un nid blanc, le plus beau de ce séjour agreste:
Rideau blanc à la vitre et rideau blanc
Sur le mur, une croix et le rameau béni.
On voyait cependant, en rang sur des tablettes,
Dans une armoire, au fond, maintes pièces complètes:
Des flanelles, des draps, tissus fins et parfaits
Que son habile main au métier avait faits,
Et qu'elle aurait pour dot. C'était un apanage
Qui, bien sûr, prouverait la femme de ménage
Mieux que les gras troupeaux et le grain des sillons.

Elle éteignit sa lampe. Aussitôt des rayons
Qui descendaient du ciel, suaves comme l'ambre,
Par la fenêtre close inondèrent la chambre;
Et son coeur, débordant de tendresse et d'espoir,
Au pouvoir merveilleux du bel astre du soir,
Obéit doucement comme l'onde et la nue.
Elle buvait alors une ivresse inconnue.

De son soulier léger sortit son beau pied blanc;
Ses cheveux dénoués, se moulant à son flanc,
Lui firent un long voile. Elle était vraiment belle.
Elle s'imagina qu'alors, sous la tonnelle,
Le jeune fiancé, plus troublé, plus aimant,
En silence épiait le fortuné moment
Où, devant les rideaux de la haute fenêtre,
Il verrait son image un instant apparaître.

Sa fidèle pensée allait toujours vers lui,
Et parfois cependant la tristesse et l'ennui
Jetaient l'ombre en son coeur.

Voilant la lune d'ambre,
Des nuages ainsi jetaient l'ombre en sa chambre.
Attendrie et rêveuse, à sa fenêtre alors
Elle vint s'accouder pour regarder dehors.
Des plis mystérieux d'un vagabond nuage,
La lune s'échappait, souriante et volage.
Une étoile aux cils d'or la suivait dans le ciel,
Comme, aux jours d'autrefois, le petit Ismael
Suivait Agar, sa mère, en sa lointaine marche,
Après qu'elle eût quitté le toit du patriarche.

La nuit s'enfuit. Le jour se leva calme et pur.
Grand-Pré s'enveloppait de soleil et d'azur;
Une rose buée entourait les collines;
Les ruisseaux babillaient et le Bassin de Mines,
Légèrement ridé par l’haleine du vent,
Agitait dans ses plis les lueurs du levant.
A l'ancre, près des bords, les barques aux flancs sombres
Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.

De ses nombreuses mains le travail fécondant
Frappait aux portes d'or de l'aube. Cependant
Ouvriers et fermiers, en habits des dimanches,
Le rire épanoui sur leurs figures franches,
Arrivèrent bientôt des villages voisins.
Ici, quelques vieillards sur le bord des chemins
S'aidant de leurs bâtons venaient par petits groupes;
Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes,
Passaient à travers champs, suivant, le long des clos
Le sillon, qu'avaient fait les pesants chariots,
Aux jours de la moisson, en roulant dans l'éteule.

A son foyer désert la femme restait seule.
Toute la matinée, inquiets ou bavards,
Des groupes empressés venant de toutes parts,
Arrivaient à la fois par la route commune.
Et les maisons semblaient des auberges. Chacune
Pouvait voir, en effet, des hommes bons et francs
Assis devant sa porte, au soleil, sur des bancs.
Car aux bourgs on chômait comme au jour d'une fête.

Benoît n'attendait rien que de juste et d'honnête,
Et chez lui plus qu'ailleurs s'exhalait la gaieté,
On voyait en entrant s'enfuir l'anxiété.
Avec un air modeste et des grâces naïves,
La jeune Évangéline accueillait les convives.
Elle avait, à cette heure, à leurs yeux plus d'attrait
Que le cidre mousseux que sa main leur offrait.

On fit dans le verger les chastes fiançailles.
Le soleil était chaud comme au temps des semailles;
De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé.
Le hameau s'envirait du calme accoutumé.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [neuvième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Cependant, aussitôt que LeBlanc arriva,
De son siège, au foyer, Basile se leva.

Il lui tendit la main. Puis, la voix animée,
Et faisant de sa pipe onduler la fumée:
-"Allons! père LeBlanc, commença-t-il alors,
"Vous avez entendu, ce qu'on dit au-dehors.
"Sait-on bien ce qu'ici les vaisseaux viennent faire?
"Avez-vous du nouveau?"
"Je ne sais quelle affaire,
"Lui répondit LeBlanc d'un ton de bonne humeur,
"Amène ces vaisseaux. Je connais la rumeur,
"Et j'ai glané, ma foi, mainte chose au passage,
"Mais ne répétons rien, c'est peut-être plus sage.
"Je ne puis, toutefois, croire que ces bateaux
"Viennent pour ravager nos fertiles côteaux.
"Les Anglais voudraient-ils nous déclarer la guerre ?
"Il faut un bon motif. Pour moi, je ne crains guère.

"Nom de Dieu! s'écria le bouillant forgeron,
"Qui parfois décochait joliment un juron,
"Il nous faut donc alors chercher, en toute chose,
"Le pourquoi, le comment ? Il n'est rien que l'on n'ose.
"L'injustice est partout, et personne n'a tort;
"Tout le droit maintenant appartient au plus fort".

Sans paraître observer la chaleur de Basile,
LeBlanc continua d'une voix fort tranquille:
"L'homme est injuste, soit : le bon Dieu ne l'est pas
"La justice triomphe à son tour ici-bas,
"Et, pour preuve, je vais vous redire une histoire
'Qui ne s'efface point de ma vieille mémoire,
"Elle me consolait de mon sort déloyal,
Lorsque j'étais captif au fort de Port-Royal,

Le vieillard aimait bien cette histoire touchante.
A ceux que maltraitait quelque langue méchante,
A ceux qui sur l'honneur ne voulaient plus compter,
D'une voix tout émue il allait la conter.

"Que la crainte de Dieu, dit-il, se perpétue!
"Jadis, dans une ville, était une statue:
"La Justice. De bronze, au piédestal d'airain,
"Elle avait bel aspect, et son regard serein
"Aux désirs criminels imposait le silence.
"Sa droite tient le fer, sa gauche, la balance,
"Emblèmes éloquents de l'équitable loi
"Qui veillait sur les biens, sur les moeurs, sur la foi.
"Et des oiseaux, nichaient dans les plateaux sans craindre
"Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre.

"Pourtant il arriva, dans la suite des temps,
"Qu'on vit se pervertir les moeurs des habitants:
"Et le faible, sans cesse en butte à l'ironie,
"Dut subir du plus fort la lâche tyrannie.
"On afficha le vice, et plus d'un tribunal
"Outragea l'innocence et protégea le mal.

"Un collier disparut de la maison d'un noble.
"On conclut aussitôt à quelque vol ignoble,
"Et l'on chercha partout, mais en vain, des témoins.
"On voulut sur quelqu'un se venger néanmoins.
"Devant un intrigant revêtu de l'hermine,
"On accusa, sans honte, une pauvre orpheline
'Qui depuis de longs jours servait fidèlement.
"Le procès, pour la forme, eut lieu fort promptement,
'Et le juge pervers, d'une voix émouvante,
"A mourir au gibet condamna la servante.

"Autour de l'échafaud on vit les curieux,
"Pressés, impatients, inonder tous les lieux.
"Par le triste chemin que la foule jalonne,
"La victime s'avance au pied de la colonne.
"Le bourreau la saisit. Au moment solennel
"Où son âme montait vers le Juge éternel,
"Un orage, soudain, gronde, éclate. La foudre
"Descend sur la statue et la réduit en poudre.
"Or, la balance tombe avec un grand fracas,
"Et, dans l'un des plateaux qui se brisent en bas,
"On voit un nid brillant. C'était un nid de pie
"Dont les parois d'argile, avec coquetterie,
"Retenaient encastré le collier précieux.
"C'est ainsi qu'éclata la Justice des cieux."

Quand la père LeBlanc eut fini son histoire,
Basile ne dit mot. Mais il était notoire
Qu'il ne s'inclinait pas devant son argument.
Il voulait répliquer et ne savait comment.
De ces luttes de mots il avait peu l'usage,
Et ses pensées restaient empreintes sur son visage,
Comme, sur une vitre, au souffle des hivers,
Les bizarres profils de cent dessins divers.

Alors Évangéline, à la braise de l'âtre,
S'empresse d'allumer la lampe au pied d'albâtre,
Car la nuit qui descend répand l'obscurité.
Puis, lorsque la maison est pleine de clarté,
Elle va, souriant, déposer sur la table,
Un pot d'étain rempli d'un cidre délectable.

Prenant, bientôt après, son encre et son papier,
Le vieux notaire écrit, d'un style régulier,
Les noms des contractants, la date, et puis leur âge.
La dot qu'Évangéline apporte en mariage,
Et maints autres détails, sans en oublier un.
Et, quand tout fut écrit comme voulait chacun,
Que le sceau de la loi fut mis, brillant et large
Comme un soleil levant, sur le blanc de la marge,
L'équitable fermier, toujours simple et courtois,
Tira de son gousset sa bourse de chamois
Et paya, tout joyeux, comme une chose exacte,
En beaux écus sonnants, trois fois le prix de l'acte.
Se levant, le notaire ému, mais enchanté,
Embrasse les promis et boit à leur santé.

Il assèche sa lèvre où le vieux cidre écume;
Derrière son oreille il enfonce sa plume;
Il roule son papier, puis à tous dit bonsoir.

Alors ceux qui restaient vinrent, sans bruit, s'asseoir
Devant la cheminée où rayonnait la braise.
Évangéline prend, dès qu'ils sont à leur aise,
Le damier redoutable, et le porte aux vieillards.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

samedi 24 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [huitième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Elle était au rouet, et lui, dans son fauteuil,
Quand un lourd bruit de pieds fit résonner le seuil.
Une main se posa sur la clenche de chêne,
Et la porte s'ouvrit. On arrivait sans gêne.
Benoît le savait bien, c'était le forgeron;
Les clous de ses souliers martelaient le perron.
De même Évangéline, au trouble de son âme
Où s'était allumée une suave flamme,
Devinait sûrement qui venait avec lui.

"Toujours le bienvenu, mais surtout aujourd'hui
"Dit aussitôt Benoît. Devant la cheminée
"Prends, continua-t-il, ta place accoutumée.

"Elle est vide, tu sais, lorsque tu n'es pas là.
"Prends ta pipe de plâtre et le pot à tabac,
"Au bout de la tablette où galope l'horloge,
"Car c'est dans la fumée, ou de pipe ou de forge,
'Qu'on voit avec plaisir se dessiner tes traits.
"Alors ton gai visage, et si rond et si frais,
"Brille comme la lune en ces légers nuages
"Qui s'élèvent, l'automne, au bord des marécages. "

Le vieillard souriait. Du foyer, sans façon,
Basile s'approcha, suivi de son garçon.
Il répondit gaîment:
"Mon cher Bellefontaine,
"Tu chantes et tu ris toujours. Chose certaine
"D'autres sont obsédés de noirs pressentiments,
"Et ne font que rêver malheurs et châtiments.
"Toi, tu parais heureux. Sur la route où tu passes
"S'il est un fer perdu, c'est toi qui le ramasses."

Alors Evangéline, avec un geste bon,
S'en vint lui présenter la pipe et le charbon.
Et lui, très lentement:
-"Je n'aime pas pour hôtes,
"Ces navires anglais mouillés près de nos côtes.
"Leurs énormes canons, qui sont braqués sur nous,
"Ne nous annoncent point les desseins le plus doux.
"Mais quels sont ces desseins? Hélas! on les ignore
"On sait bien qu'il faudra, quand la cloche sonore
'Appellera le peuple à l'église, demain,
"Entendre lire haut - puisse-t-il être humain !-
"Un mandat qui sans doute émane du roi George.
'Or, plus d'un paysan soupçonne un coupe-gorge;
"Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs."

Le fermier répondit:
- "On ne sait les motifs,

"Mais doit-on soupçonner de lâches tentatives?. . .
"La pluie, en Angleterre, ou des chaleurs hâtives
"Ont peut-être détruit la moisson sur les champs;
"Et, pour donner du pain à leurs petits enfants,
"Du foin à leurs troupeaux, les grands propriétaires
"Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.

- "Au village, plus d'un qui n'est pas un poltron,
"Pense bien autrement, reprit le forgeron,
"En secouant la tête avec un air de doute.
Puis, poussant un soupir:
- "Bellefontaine, écoute,
"On n'a pas, chez l'Anglais, oublié Louisbourg,
"Pas plus que Port-Royal, pas plus que Beauséjour. . .
"Déjà des paysans, redoutant ces croisières,
"Ont fui vers les forêts, et là, sur les lisières,
"Ils attendent, prudents, avec anxiété,
"Cet ordre qui bientôt, doit être exécuté.
"Voilà qu'on nous a pris, pour combler nos alarmes.

"Tous nos outils de fer avec toutes nos armes;
"Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux,
"Et l'humble moissonneur, ses inutiles faux."
Un sourire sur la lèvre, et le regard oblique,
Le jovial vieillard à son ami réplique:

"Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux,
"Sans armes, nous vivons dans un profond repos.
"Nous sommes mieux encore par derrière nos digues,
'Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues,
"Dans leurs murs qu'ébréchaient les canons ennemis.
"D'ailleurs, dans l'infortune il faut être soumis.
"Vais-je donc retenir, Basile, pour hôtesse,
"Ce soir, à mon foyer, la vilaine tristesse?
"C'est le contrat, ce soir, et qu'importe demain ?
"Les jeunes gens du bourg ont bâti, de leur main,

Tous l'estimaient, petits et grands. Il racontait
Pourquoi le loup-garou vers les bois remontait,
Et pourquoi les lutins chevauchaient dans la friche.
Et puis, il rappelait le sort du blanc Létiche,
Enfant mort sans baptême, esprit doux, soucieux,
Qui voltige toujours, cherchant toujours les cieux,
Et de l'enfant qui dort s'en vient baiser les lèvres.
Et puis qu'une araignée est un remède aux fièvres,
Quand on la porte au cou dans l'écale des noix.
Que la nuit de Noël, au bon temps d'autrefois,
La génisse et le boeuf causaient dans les étables.
Il leur disait aussi les vertus véritables
Que le peuple, partout simple autant que loyal,
Prétendait découvrir dans le fer à cheval,
Et dans le trèfle blanc à la quadruple feuille,
Et biens d'autres récits que le peuple recueille.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [septième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Le soleil, souriant à cette joie étrange,
Traverse, radieux, la vapeur qui s'effrange
Et plane mollement sur les humbles chalets.
Une tiède buée inonde de reflets
Tout le feuillage. Et vert, safran ou diaphane,
Chaque arbre resplendit comme le fier platane
Que le Perse, jadis, encore simple et doux,
Couvrait d'un manteau pourpre et de riches bijoux.

Le calme doucement s'étendit sur les plaines.
Avec le jour tomba le lourd fardeau des peines,
Et l'ombre qui montait dans les champs du ciel bleu,
Tour à tour ramena les étoiles de feu,
Ramena tour à tour, aux portes de l'étable,
Les bestiaux repus d'une herbe délectable.
Et les naseaux ouverts pour humer la fraîcheur,
En avant du troupeau, luisante de blancheur,
S'avançait d'un pas lent une grasse génisse,
Celle d'Évangéline, avec son beau poil lisse,
Sa clarine sonore et son joli collier.

Et puis, on vit le pâtre à travers le hallier,
Ramener en chantant les agneaux de la rive.
Près de lui, le gros chien à la mine pensive,
Berçant sa large queue, et fier de sa valeur,
Trottinait pesamment, jappant pour faire peur
Aux jeunes étourdis qui restaient en arrière.
C'était lui qui gardait les timides brebis;
Et la nuit, quand les loups, affamés, plus hardis
Dans les bois d'alentour venaient hurler de rage
Il sentait redoubler sa force et son courage.

Quand la lune, plus tard, éclaira l'horizon,
Que sa molle lueur argenta le gazon,
Les chars de foin salin, jetant un âcre arôme.
Montèrent des marais à la grange de chaume.
Sous leurs selles de bois, peintes de tons choisis,
Et d'où tombaient, flottants, de longs glands cramoisis,
Qui rappelaient l'éclat de la rose trémière.
Humides de vapeurs, secouant leur colère,
Les chevaux hennissaient. Et, dans un coin du clos,
La bouche ruminante et les yeux demi-clos,
Les génisses rêvaient pendant que la laitière
En écume d'argent, dans sa lourde chaudière,
Faisait couler le lait. Puis, dans la basse-cour,
Répétés par l'écho des granges d'alentour,
L'on entendit encore, comme dans un délire,
Des bêlements, des cris et des éclats de rire,
Mais ce bruit, toutefois s'éteignit promptement.
Un grand calme se fit. Tout à coup seulement,
En roulant sur leurs gonds, les portes de la grange
Firent dans le silence un grincement étrange.

Assis dans son fauteuil, en face du foyer,
Le fermier regardait les flammes ondoyer.
Ces flèches, ces tisons, ces orbes de fumée
Dont il suivait, rêveur, la lutte accoutumée,
Lui semblaient une ville où vaincus et vainqueurs,
A la lueur des feux, mouraient dans les horreurs.
Et sa tête, penchée un peu sur son épaule,
Dans la clarté du mur s'estompait grande et drôle,
Pendant qu'à la lueur du foyer pétillant,
Prenant un air fripon, un regard sémillant,
Chaque face sculptée au dossier de sa chaise,

Semblait s'épanouir et sourire à son aise,
Et que, sur le buffet, les assiettes d'étain
Brillaient comme au soleil un bouclier d'airain.

Cependant le vieillard, en des accents rustiques,
Fredonnait des chansons et des Noëls antiques,
Que longtemps avant lui, sous un ciel radieux,
Chantaient dans leurs vergers, ses honnêtes aïeux,
Là-bas, en Normandie. Et son Evangéline,
Assise à ses côtés dans la vaste cuisine,
Filait, en l'écoutant, une filasse d'or.
Dans un coin, le métier était muet encore;
Mais le rouet actif mêlait, avec constance,
Son ronflement sonore à la naïve stance
Des l'humble laboureur assis devant le feu.
Comme au temple sacré, quand le chant cesse un peu,
On entend, à l'autel, l'écho d'une voix sainte,
Ou le bruit d'un pas lent dans la divine enceinte,
Ainsi, quand le fermier, penchant son front serein,
S'arrêtait un instant à la fin d'un refrain,
Ou entendait toujours, réguliers et funèbres,
Les tic tac de l'horloge au milieu des ténèbres.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :


Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [sixième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Ainsi, loin des ennuis,
Comme un songe doré leurs jours s'étaient enfuis.
Ils n'étaient plus enfants à l'époque où se passe
Le récit douloureux qu'il faut que je vous fasse.
Gabriel revêtait la fraîcheur des matins,
Et son front réjoui rêvait d'heureux destins.
Dans ses chastes espoirs, ses douces clartés d'âme,
Évangéline aimait et se révélait femme.
On l'avait à bon droit surnommée, au hameau,
Le soleil de la Sainte-Eulalie. Au rameau
Ce soleil fait mûrir les fruits en abondance,
Disaient les paysans; elle, par sa prudence,
Elle saura remplir le foyer de l'époux
De gaieté, de vertus, et d'enfants blonds et doux.

Déjà l'on arrivait à ce temps de l'année
Où plus rien ne fleurit sur la plaine fanée,
Où le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
En bandes réunis, les oiseaux de passage
Sous un ciel noir et lourd volaient comme un nuage,
Des régions de glace où tout sombre et périt,
Aux îles où toujours un ciel d'azur sourit.

La moisson était faite; elle emplissait la grange.
Arbres et vents luttaient comme Jacob et l'ange.
Tout disait que l'hiver allait être cruel:
La ruche était fermée. Elle gardait le miel
Butiné sur les fleurs par les abeilles sages.
Le chasseur indien, qui connaît les présages,
Annonçait de grands froids, parce que nulle part
Sans un pelage épais se montrait le renard.

Après l'été brûlant, ainsi venait l'automne.
Mais ce temps enchanteur dont la clémence étonne,
Et qu'on nomme, au hameau, l'été de la Toussaint,
Ranima le coeur triste et le soleil éteint.
Une douce lumière où s'échauffaient les rêves,
Descendait sur les bois, sur les champs, sur les grèves.
L'univers rayonnant semblait, dans sa splendeur,
Nouvellement sorti des mains du Créateur.
Une volupté pure inondait notre monde :
On entendait passer le souffle qui féconde.
L'océan s'endormait en berçant des flots verts.
Un hymne harmonieux de tous ces bruits divers
S'était formé. Les cris des enfants dans leurs courses,
Le chant du coq jaloux, le murmure des sources,
Et les roucoulements des fidèles pigeons,
Le babil des oiseaux au milieu des ajoncs,

Les plaintes de la brise, et les battements d'ailes
Derrière les replis des sylvestres dentelles,
Dans un réveil d'aurore ou dans un vol d'amour
De ces jours enchanteurs tout fêtait le retour.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

mercredi 21 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [cinquième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Une estime profonde, une amitié durable
Liaient donc l'ouvrier et le fermier. Ainsi
Leurs deux enfants aimés étaient liés aussi.
Et le père Félix, en son hameau champêtre,
Depuis longtemps déjà maître d'école et prêtre,
Leur avait, dans son livre, en même temps, montré
A lire une prière, à dire un chant sacré.
Ils paraissaient deux fleurs d'un même souffle issues.

Les cantiques chantés et les leçons bien sues,
Ils couraient tout joyeux à la forge, pour voir
Basile, les bras nus et le visage non,
Un tablier de cuir autour de la ceinture,
Prendre comme un jouet, d'une main forte et sure,
Le sabot d'un cheval, puis y clouer le fer.
Et, pendant ce temps-là, dans un vrai feu d'enfer,
Près de lui rougissait un grand cercle de roue,
Tel un souple serpent qui se courbe et se noue
Au milieu des tisons qui l'ont emprisonne.

Quand la cloche du soir, l'automne, avait sonné,
Que le calme régnait, et que la forge sombre
Menaçait d'éclater, sous les éclairs sans nombre
Qui sortaient des carreaux et des trous du lambris,
Ils venaient regarder avec des yeux surpris,
Le soufflet haletant qui ranimait la braise,
Et dans l'effluve chaud ils causaient à leur aise.
Puis, quand le grand soufflet cessait de bourdonner,
Et qu'ils n'entendaient plus l'enclume résonner,
Riant, ils comparaient à de pieuses vierges,
Qui rentrent lentement, avec de pâles cierges,
Dans leur chapelle sainte, au milieu de la nuit,
Les étincelles d'or qui retombaient sans bruit,
Et mouraient tour à tour dans les cendres éteintes.

Quand l'hiver déployait son voile, blanches teintes,
Sur un traîneau léger, on les voyait tous deux
Descendre vitement les grands côteaux neigeux.
Et souvent, à la grange, avec un soin bizarre,
Ils cherchaient, dans les nids, cette pierre si rare
Que l'hirondelle trouve au bord du flot mouvant,
Et qu'elle apporte alors à son nid, sous l'auvent,
Pour redonner la vue à sa chère couvée.
La chance souriait a qui l'avait trouvée,
Cette Pierre étonnante.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

lundi 19 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [quatrième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


Elle était belle à voir au temps de la moisson,
Et comme la génisse elle avait douce haleine,
Quand elle s'en allait, en corsage de laine,
Porter aux moissonneurs, dans les champs plantureux,
Le midi, des flacons de cidre généreux.
Mais, les jours de dimanche, elle était bien plus belle.
Quand la cloche faisait, du haut de sa tourelle,
Pleuvoir les sons bénis dans l'air frais et vibrant,
Comme de l'aspersoir du pieux célébrant
Tombe, après l'oraison, l'eau sainte en gouttes drues,
On la voyait venir par les ombreuses rues,
Simple en sa jupe bleue, et tenant à la main
Un chapelet de verre ou le missel romain.
Sous son bonnet léger, bonnet de Normandie,
Luisaient des boucles d'or, qu'aux bords de l'Acadie
Une aïeule de France autrefois apporta,
Que la mère, en mourant, à sa fille quitta
Comme un gage sacré, comme un noble héritage.

On voyait cependant briller bien davantage
Sa grâce et sa candeur que rien ne surpassait,
Quand, venant de confesse émue, elle passait
Adorant dans son coeur Dieu qui l'avait bénie.
On aurait dit alors qu'une molle harmonie,
Comme les blés au vent, sur ses pas ondoyait.

Vaste était la maison. De loin, on la voyait
Sur le flanc d'un côteau, dont les gras pâturages
Hardiment descendaient jusque sur les rivages.
Le chemin pour s'y rendre était bordé d'ormeaux;
Un sycomore ombreux voilait, de ses rameaux,
Les bancs auprès du seuil et la haute toiture.
Le portique était fier de sa rude sculpture.
Dans la large prairie un sentier se perdait,
Qui trouait le verger
. Une vigne pendait,
Guirlande glorieuse, au tronc du sycomore,
Et protégeait l'essaim d'une ruche sonore.
Dans le bourdonnement, sous l'arbre qui tremblait,
En son rustique abri, la ruche ressemblait
Aux niches de la Vierge, aux troncs des faméliques
Que met la charité sur les routes publiques.

Plus bas, sur le côteau qui regardait la mer,
C'étaient le puits moussu, le seau cerclé de fer,
Et l'auge où s'abreuvaient chevaux, boeufs et génisses.
Puis, du côté du nord, plusieurs longues bâtisses:
Des granges, des hangards
, en la froide saison,
Contre les ouragans protégeaient la maison.

C'est là qu'on remisait les voitures diverses,
Les harnais, les outils, la charrue et les herses.
Là qu'on voyait aussi le bercail de moutons,
Et le sérail de plume où régnaient les dindons,
Où le coq orgueilleux chantait d'une voix fière,
Comme au jour où sa voix troubla l'âme de Pierre.

Et tout cela semblait un village, de loin.
Les granges, en été, se remplissaient de foin.
Leurs toits proéminents étaient couverts de chaume,
Et le trèfle fané remplissait de son baume
Le fenil où montait un solide escalier.
Là se trouvait aussi l'amoureux colombier,
Avec ses nids moelleux, ses tendres créatures,
Ses roucoulements longs, ses folles aventures,
Et mainte girouette, au moindre essor des vents,
Criait du haut des toits le changement du temps.
En paix avec le ciel, en paix avec le monde,
C'est ainsi que vivait, dans sa terre féconde
,
Le fermier de Grand-Pré. Sa joie et son appui,
Toujours Évangéline était auprès de lui,
Et sagement toujours gouvernait le ménage.
A l'église, souvent, les gars du voisinage
Tenaient ouvert leur livre, ou priaient à genoux,
En reposant sur elle un oeil un peu jaloux,
Comme si, dans un nimbe, elle eut été la sainte
Qu'ils venaient invoquer en la pieuse enceinte.

Heureux qui par hasard touchait sa blanche main,
Voyait sourire un peu ses lèvres de carmin !
Ceux qui frappaient, le soir, à sa porte, dans l'ombre,
En entendant ses pas dans le corridor sombre
Résonner tout à coup, se demandaient en vain
Lequel battait plus fort, du lourd marteau d'airain
Ou de leur coeur, parfois, hélas! un peu volage.

Et gaîment on fêtait le patron du village.
Les jeunes et les vieux descendaient au vallon,
Pour y danser sur l'herbe, au son du violon.
Bien des garçons alors, débordants de tendresse,
Tour à tour lui disaient des mots si pleins d'ivresse,
Qu'ils semblaient un écho de l'agreste concert,
Mais pour Gabriel seul son coeur s'était ouvert,
Gabriel Lajeunesse, un garçon de Basile.

Or, ce Basile était un forgeron habile,
Un homme aimé de tous, et des plus importants.
Le peuple n'a-t-il pas proclamé de tout temps,
L'état de forgeron un état honorable ?

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [troisième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


Quand le soleil, au bourg, sur le large chemin
Donnait à la poussière un reflet de carmin,
Et quand, par son éclat, sur l'humble cheminée
Soudain la girouette était illuminée,
C'était là, sur le seuil, à l'approche du soir,
Que les femmes ensemble allaient toutes s'asseoir.
Jupon vert, rouge ou bleu, bonnet d'un blanc de neige,
Vieilles ou jeunes, là, chacune avait son siège,
Chacune, son rouet. Au tisserant malin
Il fallait bien fournir ou le chanvre, ou le lin.

La quenouille semblait un drapeau qu'on arbore.
La navette, en glissant sur le métier sonore,
Le fuseau qui tournait avec un gai frisson,
Au chant de la fileuse unissaient leur chanson.
Le pasteur du village, un modeste et saint prêtre,
Ne tardait pas longtemps d'ordinaire à paraître.
S'ils le voyaient venir sur le chemin poudreux,
Les enfants l'acclamaient et suspendaient leurs jeux.
Ils couraient au-devant, et puis, l'un après l'autre,
Pour se faire bénir, baisaient sa main d'apôtre -
Les femmes poliment se levaient tour à tour,
Heureuses de lui dire un bienveillant bonjour.

Fatigués, mais contents et remplis de courage,
Les paysans alors revenaient de l'ouvrage.
Le soleil émaillait la pente du côteau,
Et ses derniers rayons, comme des filets d'eau,
Jusqu'au fond du val glissaient de roche en roche.
De sa voix argentine, au même instant, la cloche
Annonçait l'Angélus et le retour du soir.
Molles vagues d'encens montant d'un encensoir,
Aussitôt, la fumée en colonnes bleuâtres,
Bien au-dessus des toits, montait de tous ces âtres
Où l'on goûtait la paix, le plus divin des biens.
Ainsi vivaient alors ces laboureurs chrétiens.
Ils servaient le Seigneur, et leur vie était sainte.
Ignorant les tyrans, ils ignoraient la crainte.

Des fausses libertés les enivrants banquets
Ne les séduisaient point. Ni verrous, ni loquets
Ne fermaient, dans la nuit, leur modeste demeure,
Et la porte s'ouvrait, comme l'âme, à toute heure.
Là, le riche était pauvre en son honnêteté,
Et le pauvre ignorait ce qu'est la pauvreté.

Sur le bord du Bassin qui baignait le village,
Au milieu de son champ, dans un nid de feuillage,
Demeurait un fermier, un vieillard au coeur droit,
Et le plus riche alors de cet heureux endroit.
Cet homme, il avait nom Benoît Bellefontaine.
Près de lui grandissait, dans ce joli domaine,
Sa fille, Évangéline, une adorable enfant.

Badinant à son tour, parfois philosophant,
Ce paysan plaisait. Il avait un air grave,
La stature et le bras que personne ne brave,
Une démarche ferme et soixante-dix ans.
Avec son teint de bronze et ses longs cheveux blancs,
Il était comme un chêne au milieu d'une lande,
Un chêne que la neige orne d'une guirlande.
Et son Évangéline, elle était belle à voir
Avec ses dix-sept ans, et son brillant oeil noir
Qu'ombrageait quelque peu sa brune chevelure,
Son oeil qu'on eut dit fait du velours de la mûre
Qui luit, près du chemin, aux branches d'un buisson.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :