dimanche 29 juin 2008

La vigne et la maison (Alphonse de Lamartine)

Désepérement en rupture chronique d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers revient, avec cet opus de Lamartine, aux fondamentaux : le logement et la boisson !


Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné,

Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme

Impatient de naître et pleurant d'être né ?

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore !

Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.

Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison !

Vois comme aux premiers vents de la précoce automne

Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,

S'envole brin à brin le duvet du chardon !

Vois comme de mon front la couronne est fragile !

Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs pareils à la toison que file

La vieille femme assise au seuil de sa maison !

Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule,

L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit !

Moi qui par des concerts saluait ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d'espérance,

Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d'un Saül qui veille,

Je chante encor pour t'assoupir ?

dimanche 22 juin 2008

Les pêcheurs à cheval (Emile Verhaeren)

La carte du comptoir des vers propose ce soir un petit Mimile Verhaeren pour faire face au manque désormais chronique d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane.

Vagues d'argent et beau ciel clair

Le flot sur les grèves se vide.

Les cinq pêcheurs équestres de Coxyde

Pèchent nonchalamment, sur le bord de la mer.

Dans les lueurs et dans les moires

Des vagues pâles, passent,

Allant, venant,

Leurs silhouettes noires

Les chevaux vieux, les chevaux las,

Parfois lèvent la tête, et regardent là-bas,

L'espace ...

Les mailles traînent

Lentes et pesantes ; dans le remous,

Les bêtes vont, les rênes

Tombantes sur le cou,

Et monotones ;

Le corps houleux, au rythme de leur dos,

Leur cavalier les yeux mi-clos,

Siffle ou chantonne.

Une heure passe, une heure ou deux,

On est heureux ou malchanceux,

Le poisson vient ou bien se cache,

On travaille par les temps chauds, par les temps froids,

Toujours, et néanmoins, on retourne chez soi,

Oh ! que de fois !

Les paniers creux, sonnants et lâches.

Ainsi peinent les pêcheurs vieux,

Contents de rien, contents de peu,

Usant dans le malheur ou dans la chance,

Dans la contrainte et dans l'effort,

Les sabots de l'existence

Qui se brisent un jour et réveillent la mort,

Pourtant, tels soirs d'été, quand, aux heures de lune

Sur leurs chevaux pesants, ils remontent les dunes

Et apparaissent, au loin, sur les crêtes, à contre-ciel,

Chargés de filets et de toiles,

On croirait voir de grands insectes irréels

Qui reviennent de l'infini

Après besogne faite et butin pris,

Dans les étoiles.

samedi 21 juin 2008

Lazzara (Victor Hugo)

La carte du comptoir des vers se tourne vers un Victor Hugo oriental pour pallier le manque d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles ainsi même que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane.

Et cette femme était fort belle.

Comme elle court ! Voyez par les poudreux sentiers,

Par les gazons tout pleins de touffes d'églantiers,

Par les blés où le pavot brille,

Par les chemins perdus, par les chemins frayés,

Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez

Comme elle court, la jeune fille !

Elle est grande, elle est svelte, et quand, d'un pas joyeux,

Sa corbeille de fleurs sur la tête, à nos yeux

Elle apparaît vive et folâtre,

A voir sur son beau front s'arrondir ses bras blancs,

On croirait voir de loin, dans nos temples croulants,

Une amphore aux anses d'albâtre.

Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson,

Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson,

Poursuit les vertes demoiselles.

Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.

Elle va, court, s'arrête et vole, et les oiseaux

Pour ses pieds donneraient leurs ailes.

Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,

A l'heure où l'on entend lentement revenir

Les grelots du troupeau qui bêle,

Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,

Elle arrive, et la fleur qu'elle attache à son front

Nous semble toujours la plus belle.

Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,

Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont,

Foudroyantes artilleries,

Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,

Et son rouge turban de soie, et ses habits

Tout ruisselants de pierreries ;

Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,

Et leurs pommeaux d'argent par sa main rude usés,

Et ses sonores espingoles,

Et son courbe damas, et, don plus riche encor,

La grande peau de tigre où pend son carquois d'or,

Hérissé de flèches mogoles.

Il eût donné sa housse et son large étrier ;

Donné tous ses trésors avec le trésorier ;

Donné ses trois cents concubines ;

Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil ;

Donné ses albanais, brûlés par le soleil,

Avec leurs longues carabines.

Il eût donné les Francs, les Juifs et leur rabbin ;

Son kiosque rouge et vert, et ses salles de bain

Aux grands pavés de mosaïque ;

Sa haute citadelle aux créneaux anguleux ;

Et sa maison d'été qui se mire aux flots bleus

D'un golfe de Cyrénaïque.

Tout ! jusqu'au cheval blanc, qu'il élève au sérail,

Dont la sueur à flots argente le poitrail ;

Jusqu'au frein que l'or damasquine ;

Jusqu'à cette espagnole, envoi du dey d'Alger,

Qui soulève, en dansant son fandango léger,

Les plis brodés de sa basquine !

Ce n'est point un pacha, c'est un klephte à l'oeil noir

Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour l'avoir ;

Car la pauvreté l'accompagne ;

Un klephte a pour tous biens l'air du ciel, l'eau des puits,

Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis

La liberté sur la montagne.

Les souvenirs (Henri Bataille)

La carte du comptoir des vers est prise d'un accès de nostalgie faute d'un retour d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane.


Les souvenirs, ce sont les chambres sans serrures,

Des chambres vides où l'on n'ose plus entrer,

Parce que de vieux parents jadis y moururent.

On vit dans la maison où sont ces chambres closes.

On sait qu'elles sont là comme à leur habitude,

Et c'est la chambre bleue, et c'est la chambre rose...

La maison se remplit ainsi de solitude,

Et l'on y continue à vivre en souriant ...

lundi 9 juin 2008

Gente dame (Tristan Corbiere)

La carte du comptoir des vers propose un petit coup de Corbiere pour attendre l'hypothétique retour d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane.

Il n'est plus, ô ma Dame,

D'amour en cape, en lame,

Que Vous ! ...

De passion sans obstacle,

Mystère à grand spectacle,

Que nous ! ...

Depuis les Tours de Nesle

Et les Châteaux de Presle,

Temps frais,

Où l'on couchait en Seine

Les galants, pour leur peine ...

Après.

Quand vous êtes Frisette,

Il n'est plus de grisette

Que Toi ! ...

Ni de rapin farouche,

Pur Rembrandt sans retouche,

Que moi !

Qu'il attende, Marquise,

Au grand mur de l'église

Flanqué,

Ton bon coupé vert-sombre,

Comme un bravo dans l'ombre,

Masqué.

A nous ! J'arme en croisière

Mon fiacre-corsaire,

Au vent,

Bordant, comme une voile,

Le store qui nous voile :

Avant ! ...

Quartier dolent tourelle

Tout au haut de l'échelle ...

Quel pas !

Au sixième Eh ! madame,

C'est tomber, sur mon âme !

Bien bas !

Au grenier poétique,

gîte le classique

Printemps,

Viens courre, aventurière,

Ce lapin de gouttière :

Vingt ans !

Ange, viens pour ton hère

Jouer à la misère

Des dieux !

Pauvre diable à ficelles,

Lui, joue avec tes ailes,

Aux cieux !

Viens, Béatrix du Dante,

Mets dans ta main charmante

Mon front ...

Ou passe, en bonne fille,

Fière au bras de ton drille,

Le pont.

Demain, ô mâle amante,

Reviens-moi Bradamante !

Muguet !

Eschôlier en fortune,

Narguant, de vers la brune,

Le guet !

Fuite en Sologne (Victor Hugo)

La carte du comptoir des vers, désespérement en panne d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, se rabat sur une valeur sure : Victor Hugo !

Ami, viens me rejoindre.

Les bois sont innocents.

Il est bon de voir poindre

L'aube des paysans.

Paris, morne et farouche,

Pousse des hurlements

Et se tord sous la douche

Des noirs événements.

Il revient, loi sinistre,

Etrange état normal !

A l'ennui par le cuistre

Et par le monstre au mal.

J'ai fui, viens. C'est dans l'ombre

Que nous nous réchauffons.

J'habite un pays sombre

Plein de rêves profonds.

Les récits de grand-mère

Et les signes de croix

Ont mis une chimère

Charmante, dans les bois.

Ici, sous chaque porte,

S'assied le fabliau,

Nain du foyer qui porte

Perruque in-folio.

L'elfe dans les nymphées

Fait tourner ses fuseaux ;

Ici l'on a des fées

Comme ailleurs des oiseaux.

Le conte, aimé des chaumes,

Trouve au bord des chemins,

Parfois, un nid de gnomes

Qu'il prend dans ses deux mains.

Les follets sont des drôles

Pétris d'ombre et d'azur

Qui font aux creux des saules

Un flamboiement obscur.

Le faune aux doigts d'écorce

Rapproche par moments

Sous la table au pied torse

Les genoux des amants.

Le soir un lutin cogne

Aux plafonds des manoirs,

Les étangs de Sologne

Sont de pâles miroirs.

Les nénuphars des berges

Me regardent la nuit ;

Les fleurs semblent des vierges,

L'âme des choses luit.

Cette bruyère est douce ;

Ici le ciel est bleu,

L'homme vit, le blé pousse

Dans la bonté de Dieu.

J'habite sous les chênes

Frémissants et calmants ;

L'air est tiède, et les plaines

Sont des rayonnements.

Je me suis fait un gîte

D'arbres, sourds à nos pas ;

Ce que le vent agite,

L'homme ne l'émeut pas.

Le matin, je sommeille

Confusément encor.

L'aube arrive vermeille

Dans une gloire d'or.

Ami, dit la ramée,

Il fait jour maintenant.

Une mouche enfermée

M'éveille en bourdonnant.

Viens, loin des catastrophes,

Mêler sous nos berceaux

Le frisson de tes strophes

Au tremblement des eaux.

Viens, l'étang solitaire

Est un poème aussi.

Les lacs ont le mystère,

Nos coeurs ont le souci.

Tout comme l'hirondelle,

La stance quelquefois

Aime à mouiller son aile

Dans la mare des bois.

C'est, la tête inondée

Des pleurs de la forêt,

Que souvent le spondée

A Virgile apparaît.

C'est des sources, des îles,

Du hêtre et du glaïeul

Que sort ce tas d'idylles

Dont Tityre est l'aïeul.

Segrais, chez Pan son hôte,

Fit un livre serein

Où la grenouille saute

Du sonnet au quatrain.

Pendant qu'en sa nacelle

Racan chantait Babet,

Du bec de la sarcelle

Une rime tombait.

Moi, ce serait ma joie

D'errer dans la fraîcheur

D'une églogue où l'on voie

Fuir le martin-pêcheur.

L'ode même, superbe,

Jamais ne renia

Toute cette grande herbe

Où rit Titania.

Ami, l'étang révèle

Et mêle, brin à brin,

Une flore nouvelle

Au vieil alexandrin.

Le style se retrempe

Lorsque nous le plongeons

Dans cette eau sombre où rampe

Un esprit sous les joncs.

Viens, pour peu que tu veuilles

Voir croître dans ton vers

La sphaigne aux larges feuilles

Et les grands roseaux verts.

dimanche 8 juin 2008

Spleen : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle (Charles Baudelaire)

Pour continuer dans la joie et la bonne humeur, la carte du comptoir des vers s'étoffe d'un poème rigolard de l'impayable Charles Baudelaire car le réapprovisionnement du stock en Arthur Rimbaud et en voyelles ainsi qu'en Guillaume Apollinaire, en pont Mirabeau et en Nuit Rhénane se fait toujours attendre ...

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l'horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits,

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l'Espérance, comme une chauve-souris,

S'en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris,

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D'une vaste prison imite les barreaux,

Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,

Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

La maison de ma mère (Marceline Desbordes-Valmore)

En ce dimanche où le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, faute de réapprovisionnement en Arthur Rimbaud et en voyelles ainsi qu'en Guillaume Apollinaire, en pont Mirabeau et en Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers propose en remplacement une oeuvre triste à pleurer d'une poétesse française manifestement atteinte de neurasthénie et d'excès religieux. Youpi !

Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !

Ô premier univers où nos pas ont tourné !

Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde,

Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.

Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte,

Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.

Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte !

Je n'y pus vivre enfant, j'y voudrais bien mourir,

Marcher dans notre cour où croissait un peu d'herbe,

Où l'oiseau de nos toits descendait boire et puis,

Pour coucher ses enfants, becquetait l'humble gerbe,

Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !

De sa fraîcheur lointaine il lave encore mon âme,

Du présent qui me brûle il étanche la flamme,

Ce puits large et dormeur au cristal enfermé

Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.

Lorsqu'elle berçait l'air avec sa voix rêveuse,

Qu'elle était calme et blanche et paisible le soir,

Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir

Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse !

Elle avait des accents d'harmonieux amour

Que je buvais du coeur en jouant dans la cour.

Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante

Pour aider le sommeil à descendre au berceau ?

Dieu mit-il plus de grâce au souffle d'un ruisseau ?

Est-ce l'éden rouvert à son hymne touchante,

Laissant sur l'oreiller de l'enfant qui s'endort,

Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ?

Et l'enfant assoupi, sous cette âme voilée,

Reconnaît-il les bruits d'une vie écoulée ?

Est-ce un cantique appris à son départ du ciel,

Où l'adieu d'un jeune ange épancha quelque miel ?

Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde,

Pleurante encore en moi dans les rires du monde,

Alors que je m'assieds à quelque coin rêveur

Pour entendre ma mère en écoutant mon coeur :

Ce lointain au revoir de son âme à mon âme

Soutient en la grondant ma faiblesse de femme ;

Comme au jonc qui se penche une brise en son cours

A dit : " Ne tombe pas ! J'arrive à ton secours. "

Elle a fait mes genoux souples à la prière.

J'appris d'elle, seigneur, d'où vient votre lumière,

Quand j'amusais mes yeux à voir briller ses yeux,

Qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux.

A l'heure du travail qui coulait pleine et pure,

Je croyais que ses mains régissaient la nature,

Instruite par le Christ, à sa voix incliné,

Qu'elle écoutait priante et le front prosterné.

Vraiment, je le croyais ! Et d'une foi si tendre

Que le Christ au lambris me paraissait l'entendre :

Je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu,

Mais ma mère, après lui, l'enseignait en tout lieu.

L'ardent soleil de juin qui riait dans la chambre,

L'âtre dont les clartés illuminaient décembre,

Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour,

Ma mère créait tout du fond de son séjour.

C'était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes !

Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ;

Laissez ces songes d'or éclairer les vieux murs

Des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ;

Laissez, puisqu'ici-bas nous nous perdons sans elles,

Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes.

Quand la mienne avait dit : " Vous êtes mon enfant ! "

Le ciel, c'était mon coeur à jour et triomphant !

Elle se défendait de me faire savante :

" Apprendre, c'est vieillir, disait-elle, et l'enfant

Se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,

Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.

L'enfant sait tout qui dit à son ange gardien :

" Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ! "

C'est assez demander à cette vie amère,

Assez de savoir suivre et regarder sa mère,

Et nous aurons appris pour un long avenir

Si nous savons prier, nous soumettre et bénir ! "

Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse,

Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs ;

Rien, durant ma croissance aigue et douloureuse,

Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.

Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière.

Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,

J'écoutais notre-dame et j'épelais les cieux,

Et la vague harmonie inondait ma paupière ;

Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu'un jour

On m'entendrait aimer pour me répondre : amour !

Les psaumes de l'oiseau caché dans le feuillage,

Ce qu'il raconte au ciel par le ciel répondu,

Mon âme qu'on croyait indolente ou volage,

L'a toujours entendu !

Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l'espérance,

Dieu montrait l'arc-en-ciel aux pèlerins errants,

S'il avait ruisselé sur ma vierge souffrance,

La nuit se sillonnait de songes transparents ;

Et sur l'onde qui glisse et plie, et s'abandonne,

Quand j'avais amassé des parfums purs et frais,

En voyant fuir mes fleurs que n'attendait personne,

Je regardais ma mère et je les lui montrais.

Et ma mère disait : " C'est une maladie,

Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie :

C'est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard,

Vous trouverez l'amour et la vie... autre part. "

Innocence ! Innocence ! éternité rêvée !

Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ?

Etes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ?

Ma mère ! Est-ce la mort ? ... je voudrais bien mourir !

samedi 7 juin 2008

L'oasis (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le comptoir des vers étant toujours en rupture d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane, aujourd'hui sur la carte suggère un poème parnassien où il est question du Darfour bien avant que ce territoire fasse tristement l'actualité.

Derrière les coteaux stériles de Kobbé

Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé,

Un vol de vautours passe et semble le poursuivre.

Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ;

Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor,

Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or.

Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses

Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses,

A travers la vapeur de ses marais malsains

Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins.

La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres.

Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres,

De buissons en buissons se glissent en râlant.

L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase,

Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase.

Autour des flaques d'eau saumâtre où les chacals

Par bandes viennent boire, en longeant les nopals,

L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles

S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ;

Tandis que, du désert en Nubie emporté,

Un vent âcre, chargé de chaude humidité,

Avec une rumeur vague et sinistre, agite

Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant tes souples reins fatigués du repos,

Et ta crinière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique,

Et, le front haut, les yeux à l'horizon dormant,

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide,

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs.

Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argente l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays ;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes,

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes,

Ruminent lentement sur leur lit de graviers.

À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers !

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche ;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

Et tu plonges dans l'ombre en quelques bonds nerveux.