samedi 26 juillet 2008

La grande chambre (Emile Verhaeren)

Le comptoir des vers, dont la carte manque toujours d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, propose avant de fermer pour 3 semaines un petit Emile Verhaeren de derrière les fagots.


Et voici quelle était la chambre hospitalière

l'étranger trouvait bon gîte et réconfort,

Où les fils étaient nés, où l'aïeul était mort,

Où l'on avait tassé ce grand corps dans sa bière.

Aux kermesses, aux jours de foire et de décor,

La ferme y célébrait la fête coutumière,

Et jadis, quand vivait encore la fermière,

Elle y trônait, au centre, avec ses pendants d'or.

Les murs étaient crépis, deux massives armoires

Étalaient dans les coins leur bois zébré de moires ;

Au fond, un Christ en plâtre expirait sous un dais,

Le front troué, les yeux ouverts sur les ivresses,

Et le parfum des lards et la senteur des graisses

Montaient vers son coeur nu, comme un encens mauvais.

mardi 22 juillet 2008

Le mois d'août (Auguste Brizeux)

Un poème de saison d'un type surtout connu de sa famille sur le comptoir des vers dont la carte s'étiole sans Arthur Rimbaud , sans Vénus Anadyomène, sans Sensation et sans voyelles ni Guillaume Apollinaire, pont Mirabeau et Nuit Rhénane.

Ô mes frères, voici le beau temps des vacances !

Le mois d'août, appelé par dix mois d'espérances !

De bien loin votre aîné, je ne puis oublier

Août et ses jeux riants ; alors, pauvre écolier,

Je veux voir mon pays, notre petit domaine ;

Et toujours le mois d'août au logis nous ramène,

Tant un coeur qui nourrit un regret insensé,

Un coeur tendre s'abuse et vit dans le passé !

Voici le beau mois d'août : en courses, camarades !

La chasse le matin, et le soir les baignades !

Vraiment, pour une année, à peine nos parents

Nous ont-ils reconnus : vous si forts et si grands,

Moi courbé, moi pensif - Ô changements contraires !

La jeunesse vous cherche, elle me fuit, mes frères ;

Gaîment vous dépensez vos jours sans les compter,

Econome du temps je voudrais l'arrêter.

Mais aux pierres du quai déjà la mer est haute :

Toi, mon plus jeune frère, allons ! gagnons la côte,

En chemin par les blés tu liras tes leçons,

Ou bien tu cueilleras des mûres aux buissons.

Hâtons-nous ! le soleil nous brûle sur ces roches !

Ne sens-tu pas d'ici les vagues toutes proches ?

Et la mer ! l'entends-tu ? Vois-tu tous ces pêcheurs ?

N'entends-tu pas les cris et les bras des nageurs ?

Ah ! rendez-moi la mer et les bruits du rivage :

C'est là que s'éveilla mon enfance sauvage ;

Dans ces flots, orageux comme mon avenir,

Se reflètent ma vie et tout mon souvenir !

La mer ! J'aime la mer mugissante et houleuse,

Ou, comme en un bassin une liqueur huileuse,

La mer calme et d'argent ! Sur ses flancs écumeux

Quel plaisir de descendre et de bondir comme eux,

Ou, mollement bercé, retenant son haleine,

De céder comme une algue au flux qui vous entraîne !

Alors on ne voit plus que l'onde et que les cieux,

Les nuages dorés passant silencieux,

Et les oiseaux de mer, tous allongeant la tête

Et jetant un cri sourd en signe de tempête...

Ô mer, dans ton repos, dans tes bruits, dans ton air,

Comme un amant, je t'aime ! et te salue, ô mer !

Assez, assez nager ! L'ombre vient, la mer tremble ;

Contre les flots, mon frère, assez lutter ensemble !

Retrempés dans leur sel, assouplis et nerveux,

Partons ! Le vent du soir séchera nos cheveux.

Quelle joie en rentrant, mais calme et sans délire,

Quand, debout sur la porte et tâchant de sourire,

Une mère inquiète est là qui vous attend,

Vous baise sur le front, et pour vous à l'instant

Presse les serviteurs, quand le foyer pétille,

Et que nul n'est absent du repas de famille !

Monotone la veille, et vide, la maison

S'anime : un rayon d'or luit sur chaque cloison ;

Le couvert s'élargit ; comme des fruits d'automne,

D'enfants beaux et vermeils la table se couronne,

Et puis mille babils, mille gais entretiens,

Un fou rire, et souvent de longs pleurs pour des riens.

Mais plus tard, lorsqu'on touche aux soirs gris de septembre,

En cercle réunis dans la plus grande chambre,

C'est alors qu'il est doux de veiller au foyer !

On roule près du feu la table de noyer,

On s'assied ; chacun prend son cahier, son volume ;

Grand silence ! on n'entend que le bruit de la plume,

Le feuillet qui se tourne, ou le châtaignier vert

Qui craque, et l'on se croit au milieu de l'hiver.

Les yeux sur ses enfants, et rêveuse, la mère

Sur leur sort à venir invente, une chimère,

Songe à l'époux absent depuis la fin du jour,

Et prend garde que rien ne manque à son retour.

L'aïeule cependant sur sa chaise se penche,

Et devant le Seigneur courbe sa tête blanche.

Ecoutez-la, Seigneur, et pour elle, et pour nous !

Cette femme, ô mon Dieu, qui vous prie à genoux,

Ne la repoussez pas ! Soixante ans à la gêne,

Et toujours courageuse, elle a porté sa chaîne :

Une heure de repos avant le grand sommeil !

Avant le jour sans fin, quelques jours au soleil !

lundi 21 juillet 2008

Complainte sur la mort du feu Roy (Jean Bertaut)

L'été rend l'approvisionnement du comptoir des vers difficile.
La
carte - toujours en manque d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensations et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane - propose l'oeuvre sinistre d'un illustre inconnu du seizième siècle qui de surcroît écrit dans une langue pratiquement incompréhensible !



Helas, il me souvient que quand son pasle corps

Fut mis à reposer en la couche des morts

J'entray dedans la chambre où le plomb qui l'enserre

Gisoit sans nulle pompe estendu contre terre,

Pendant que l'artizan à cet oeuvre empesché,

De maint ais resonnant l'un à l'autre attaché,

Formoit la triste chambre où la fatale marque

Des fourriers de la mort logeoit ce grand monarque.

Et lors ramentevant que celuy dont les os

Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,

Naguere estoit au monde et mon Prince et mon maistre,

Celuy d'où tout mon heur se promettoit de naistre,

Et de qui le trespas me venoit de ravir

L'espoir de tout le bien qu'à le suivre et servir

J'avoy peu meriter d'un coeur si debonnaire,

D'un tel coup de douleur dedans l'aine frappé

Par le triste penser qui m'avoit occupé,

Que presque evanoüy je tombay sur la place,

En paleur une pierre, en froideur de la glace,

Et tel qu'aux yeux humains se feroit admirer

Un marbre qu'on oirroit gemir et souspirer.

Dieu ! qu'il roula de pleurs sur mon visage blesme

Quand apres ce transport je revins à moy-mesme,

Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit

Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !

Long temps je ressemblay ceste Nymphe affligée

Qui fut par trop pleurer en fontaine changée :

Puis commençant l'humeur de manquer à mon oeil,

Tourné vers l'artizan ouvrier de ce cercueil :

Ô toy (lui dy-je alors d'une voix triste et basse)

Qui de la main celeste as receu ceste grace

D'enfermer au cercueil les os d'un si grand Roy,

Pour Dieu, ne vueille point envier à ma foy

L'honneur de t'assister en ce piteux office

Que luy rend maintenant ton fidelle service.

Permets moy de tenir le sapin que tu couds,

Que j'en touche les ais, que j'en touche les clouds :

Que ma tremblante main un à un te les donne,

Et que de ce devoir en pleurant je couronne

Les services passez qu'à luy seul j'ay rendus,

Et qu'helas par sa mort pour jamais j'ay perdus.

Je l'ay servy treize ans, dont mon attente morte,

Apres tant d'espérance, autre fruit ne rapporte

Que ces cuisans souspirs, que cet honneur amer

De pouvoir maintenant au cercueil l'enfermer :

Et si, j'estimeray la fatale inclemence

Ne m'avoir point du tout laissé sans recompense

M'accordant ceste grace, ains beniray mon sort

De l'avoir peu servir encor apres sa mort ...

samedi 19 juillet 2008

Plus mille fois que nul or terrien (Pierre de Ronsard)

Un petit Ronsard pour la route, à peu près incompréhensible !
Pendant l'été, la
carte du comptoir
des vers manque toujours d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensations et de voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane.


Plus mille fois que nul or terrien,

J'aime ce front où mon tyran se joue

Et le vermeil de cette belle joue,

Qui fait honteux le pourpre Tyrien.

Toutes beautés à mes yeux ne sont rien,

Au prix du sein qui lentement secoue

Son gorgerin, sous qui doucement noue

Un petit flot que Vénus dirait sien.

Ne plus, ne moins, que Jupiter est aise,

Quand de son chant une Muse l'apaise,

Ainsi je suis de ses chansons épris,

Lorsqu'à son luth ses doigts elle embesogne,

Et qu'elle dit le branle de Bourgogne,

Qu'elle disait, le jour que je fus pris.

mardi 15 juillet 2008

La panthère noire (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le manque désepérant de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane ainsi que d'Arthur Rimbaud et de voyelles, amènela carte du comptoir des vers à se rabattre sur les animaux de cirque comme cette panthère de Leconte de Lisle.

Une rose lueur s'épand par les nuées ;

L'horizon se dentelle, à l'Est, d'un vif éclair ;

Et le collier nocturne, en perles dénouées,

S'égrène et tombe dans la mer.

Toute une part du ciel se vêt de molles flammes

Qu'il agrafe à son faîte étincelant et bleu.

Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames

D'une pluie aux gouttes de feu.

Des bambous éveillés où le vent bat des ailes,

Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers

Pétille la rosée en gerbes d'étincelles,

Montent des bruits frais, par milliers.

Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses,

Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté,

S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces,

Plein de fièvre et de volupté.

Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges

Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin ;

Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges,

Sous de verts arceaux de rotin ;

La reine de Java, la noire chasseresse,

Avec l'aube, revient au gîte où ses petits

Parmi les os luisants miaulent de détresse,

Les uns sous les autres blottis.

Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,

Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.

Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches,

Mouillent sa robe de velours.

Elle traîne après elle un reste de sa chasse,

Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit ;

Et sur la mousse en fleur une effroyable trace

Rouge, et chaude encore, la suit.

Autour, les papillons et les fauves abeilles

Effleurent à l'envi son dos souple du vol ;

Les feuillages joyeux, de leurs mille corbeilles ;

Sur ses pas parfument le sol.

Le python, du milieu d'un cactus écarlate,

Déroule son écaille, et, curieux témoin,

Par-dessus les buissons dressant sa tête plate,

La regarde passer de loin.

Sous la haute fougère elle glisse en silence,

Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparaît.

Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense

Endort le ciel et la forêt.

lundi 14 juillet 2008

Marthe filait, assise en haut sur le palier (Alphonse de Lamartine)

Faute d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers propose un opus à connotation domestique de Lamartine.

Marthe filait, assise en haut sur le palier.

Son fuseau de sa main roula sur l'escalier ;

Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;

Et, comme si son oeil dans mon coeur eût pu lire,

Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas.

Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas,

Bondit autour de moi de joie et de tendresse,

Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,

Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,

Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,

Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime ;

Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,

Me couva d'un regard dans le mien suspendu.

Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terre

Pas même cet ami du pauvre solitaire ?

Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,

Fit monter de mon coeur des larmes dans le mien.

J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;

Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :

O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous !

Car partout où Dieu mit deux coeurs, s'aimer est doux !

Le tepidarium (José Maria de Heredia)

La panne récurente d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, conduit la carte du comptoir des vers à publier ce petit poème pompier de José Maria de Heredia.

La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis ;

Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre,

Et le brasier de bronze illuminant la chambre

Jette la flamme et l'ombre à leurs beaux fronts pâlis.

Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits,

Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre

Ou se soulève à peine ou s'allonge ou se cambre ;

Le lin voluptueux dessine de longs plis.

Sentant à sa chair nue errer l'ardent effluve,

Une femme d'Asie, au milieu de l'étuve,

Tord ses bras énervés en un ennui serein ;

Et le pâle troupeau des filles d'Ausonie

S'enivre de la riche et sauvage harmonie

Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain.