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jeudi 30 août 2012

Prière de Socrate (Gérard de Nerval)

Poème dont l'essence est consacrée au philosophe amateur de tisanes


O toi dont le pouvoir remplit l'immensité,
Suprême ordonnateur de ces célestes sphères
Dont j'ai voulu jadis, en ma témérité,
Calculer les rapports et sonder les mystères ;
Esprit consolateur, reçois du haut du ciel
L'unique et pur hommage
D'un des admirateurs de ton sublime ouvrage,
Qui brûle de rentrer en ton sein paternel !

Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre, 
Accuse d'être athée et rebelle à la foi
Le philosophe ardent qui seul connaît ta loi,
Et bientôt cesserait de l'être,
S'il doutait un moment de toi.

Eh ! comment, voyant l'ordre où marche toute chose,
Pourrais-je, en admirant ces prodiges divers,
Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers,
En admettre l'effet, en rejeter la cause ?

Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j'ai goûté,
Et le bien que j'espère ;
A m'appeler ton fils j'ai trop de volupté
Pour renier mon père.

Mais qu'es-tu cependant, être mystérieux ?
Qui jamais osera pénétrer ton essence,
Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux,
Et montrer au grand jour ta gloire et ta puissance ?

Sans cesse dans le vague on erre en te cherchant,
Combien l'homme crédule a rabaissé ton être !
Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre,
Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant.
Les imposteurs sacrés qui vivent de ton culte,
Te prodiguent sans cesse et l'outrage et l'insulte ;
Ils font de ton empire un éternel enfer,
Te peignent gouvernant de tes mains souveraines
Un stupide ramas de machines humaines,
Avec une verge de fer.

A te voir de plus près en vain il veut prétendre ;
Le sage déraisonne en croyant te comprendre,
Et, d'après lui seul te créant,
En vain sur une base il t'élève, il te hausse ;
Mais ton être parfait n'est qu'un homme étonnant,
Et son Jupiter un colosse.

Brûlant de te connaître, ô divin Créateur !
J'analysai souvent les cultes de la terre,
Et je ne vis partout que mensonge et chimère ;
Alors, abandonnant et le monde et l'erreur,
Et cherchant, pour te voir, une source plus pure,
J'ai demandé ton nom à toute la nature
Et j'ai trouvé ton culte en consultant mon coeur.

Ah ! ta bonté, sans doute, approuva mon hommage,
Puisqu'en toi j'ai goûté le plaisir le plus pur ;
Qu'en toi, pour expirer, je puise mon courage
Dans l'espoir d'un bonheur futur !
Réveillé de la vie, en toi je vais renaître.
A tous mes ennemis je pardonne leurs torts,
Et, puisque je me crois digne de te connaître,
Je descends dans ton sein, sans trouble et sans remords.

vendredi 18 janvier 2008

La prière d'Adam (Léon Dierx)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Léon Dierx nous gratifie d'un poème sur Adam qui a offert au patrimoine mondial de l'humanité le verre et la brosse éponymes.



Songe horrible ! La foule innombrable des âmes

M'entourait. Immobile et muet, devant nous,

Beau comme un dieu, mais triste et pliant les genoux,

L'ancêtre restait loin des hommes et des femmes.

Et le rayonnement de sa mâle beauté,

Sa force, son orgueil, son remords, tout son être,

Forme du premier rêve où s'admira son maître,

S'illuminait du sceau de la virginité.

Tous écoutaient, penchés sur les espaces blêmes,

Monter du plus lointain de l'abîme des cieux

L'inextinguible écho des vivants vers les dieux,

Les rires fous, les cris de rage et les blasphèmes.

Et plus triste toujours, Adam, seul, prosterné,

Priait et sa poitrine était rougie encore,

Chaque fois qu'éclatait dans la brume sonore

Ces mots sans trêve : "Adam, un nouvel homme est né !"

Seigneur ! Murmurait-il, qu'il est long, ce supplice !

Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.

N'entendrai-je jamais la nuit crier vers moi :

"Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse !"