vendredi 3 août 2018

L'arc de Civa (Charles Marie Lecomte de Lisle)

Un poème long, trop long, bien trop long...

Le vieux Daçaratha, sur son siège d'érable,
Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits,
Immobile, l'oeil cave et lourd d'amers ennuis,
Courbe sa tête vénérable.

Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs,
Et sa robe est souillée. Il l'arrache et la froisse.
Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse
Son coeur de ses deux bras tremblants.

A l'ombre des piliers aux lignes colossales,
Où le lotus sacré s'épanouit en fleurs,
Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs,
Muets, assis autour des salles.

Le vieux Roi dit : Je meurs de chagrin consumé.
Qu'on appelle Rama, mon fils plein de courage !
Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage.
Il dit : O mon fils bien aimé !

Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales
Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois.
Va ! Parcours les cités, les montagnes, les bois,
Au bruit éclatant des cymbales.

Dis à Rama qu'il vienne. Il est mon fils aîné,
Le plus beau, le plus brave, et l'appui de ma race.
Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace,
Malheureux ! n'être jamais né.

Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte,
Franchit en bondissant les larges escaliers ;
Il monte sur son char avec deux cymbaliers,
Et fuit hors de la Cité sainte.

Tandis que l'attelage aux jarrets vigoureux
Hennit et court, il songe en son âme profonde :
Que ferai-je ? Où trouver, sur la face du monde,
Rama, mon frère généreux ?

Certes, la terre est grande, et voici bien des heures
Que l'exil l'a chassé du palais paternel,
Et que sa douce voix, par un arrêt cruel,
N'a retenti dans nos demeures.

Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit,
Il traverse cités, vallons, montagne et plaine.
Chaque cavale souffle une brûlante haleine,
Et leur poil noir écume et luit.

Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes ?
Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons ?
Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts,
Chasseurs des hautes solitudes ?

Non ! nous étions courbés sur le sol nourricier.
Non ! nous lavions nos corps dans l'eau qui rend plus belles.
Non, Radjah ! nous percions les daims et les gazelles
Et le léopard carnassier.

Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route.
Il a franchi les champs où germe et croît le riz ;
Il s'enfonce au hasard dans les sentiers fleuris
Des bois à l'immobile voûte.

Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux,
L'archer certain du but, brave entre les plus braves ?
Non ! le rêve éternel a fermé nos yeux caves,
Et nous n'avons vu que les Dieux !

A travers les nopals aux tiges acérées,
Et les buissons de ronce, et les rochers épars,
Et le taillis épais inaccessible aux chars,
Il va par les forêts sacrées.

Mais voici qu'un cri rauque, horrible, furieux,
Trouble la solitude où planait le silence.
Le jeune homme frémit dans son coeur, et s'élance,
Tendant l'oreille, ouvrant les yeux.

Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage,
Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier.
Il porte une massue et la fait tournoyer,
Et sa bouche écume de rage.

En face, roidissant son bras blanc et nerveux,
Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie,
Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie
L'épaisseur de ses longs cheveux.

Un pied sur un tronc d'arbre échoué dans les herbes,
L'autre en arrière, il courbe avec un mâle effort
L'arme vibrante, où luit, messagère de mort,
La flèche aux trois pointes acerbes.

Soudain, du nerf tendu part en retentissant
Le trait aigu. L'éclair a moins de promptitude.
Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude,
Sa vie immonde avec son sang.
Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes,
Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc,
Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant
De toutes les races profanes !

Salut, mon frère aîné, toi qui n'as point d'égal !
O purificateur des forêts ascétiques,
Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques,
Gémit sur son siège royal.

Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ;
La pâleur de la mort couvre son noble front.
Il t'appelle : ses pleurs ont lavé ton affront,
Mon frère, et sa douleur te venge.

Rama lui dit : J'irai. Tous deux sortent des bois
Où gît le noir Rakças dans les herbes humides,
Et montent sur le char aux sept jantes solides,
Qui crie et cède sous leur poids.

La forêt disparaît. Ils franchissent vallées,
Fleuves, plaines et monts ; et, tout poudreux, voilà
Qu'ils s'arrêtent devant la grande Mytila
Aux cent pagodes crénelées.

D'éclatantes clameurs emplissent la cité,
Et le Roi les accueille et dit : Je te salue,
Chef des guerriers, effroi de la race velue
Toute noire d'iniquité !

Puisses-tu, seul de tous, tendre, à Daçarathide,
L'arc immense d'or pur que Civa m'a donné !
Ma fille est le trésor par les Dieux destiné
A qui ploîra l'arme splendide.

Je briserai cet arc comme un rameau flétri ;
Les Dêvas m'ont promis la plus belle des femmes !
Il saisit l'arme d'or d'où jaillissent des flammes,
Et la tend d'un bras aguerri.

Et l'arc ploie et se brise avec un bruit terrible.
La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit :
Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit,
Tomber sous ta flèche invincible !

Sois mon fils. - Et l'époux immortel de Sita,
Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes,
Plein de gloire, revit ses demeures augustes
Et le vieux roi Daçaratha.

Litanies des derniers quartiers de la lune (Jules Laforgue)

Ce brave Jules devait avoir des soucis d'approvisionnement en encre...

Eucharistie
De l'Arcadie,

Qui fais de l'œil
Aux cœurs en deuil,

Ciel des idylles
Qu'on veut stériles,

Fonts baptismaux
Des blancs pierrots,

Dernier ciboire
De notre Histoire,

Vortex-nombril
Du Tout-Nihil,

Miroir et Bible
Des Impassibles,

Hôtel garni
De l'infini,

Sphinx et Joconde
Des défunts mondes,

Ô Chanaan
Du bon Néant,

Néant, La Mecque
Des bibliothèques

Promenade galante (Théodore de Banville)

Encore un poète ayant abusé du dictionnaire...

Dans le parc au noble dessin
Où s'égarent les Cidalises
Parmi les fontaines surprises
Dans le marbre du clair bassin,

Iris, que suit un jeune essaim,
Philis, Églé, nymphes éprises,
Avec leurs plumes indécises,
En manteau court, montrant leur sein,

Lycaste, Myrtil et Sylvandre
Vont, parmi la verdure tendre,
Vers les grands feuillages dormants.

Ils errent dans le matin blême,
Tous vêtus de satin, charmants
Et tristes comme l'Amour même.

mercredi 13 juin 2018

Ah ne me baisez plus ! (Isaac Habert)

Les poètes de la Renaissance étaient-ils plus directs qu'aujourd'hui ou bien notre belle langue française a-t-elle évolué ? Je lance le débat...

Ah ! ne me baisez plus, ah ! mon coeur, je me meurs,
Doucement je languis, doucement je me pâme,
Dessus ta lèvre molle erre et flotte mon âme
Saoule de la douceur des plus douces humeurs.

Je la vois qui volète entre les vives fleurs
Et ne craint tes beaux yeux clairs et ardents de flamme ;
Sur ton bord soupirant la cannelle et le bame,
Altérée elle boit au fleuve des odeurs,

Au paradis d'amour elle est ores ravie,
Je ne sais si je suis ou mort ou bien en vie,
Car ce baiser me donne et la vie et la mort.

Cà que je baise encor ces fleurettes écloses,
Ah ne me baisez plus, hé rebaisez encor,
Trop heureux si je meurs sur ces lèvres de roses.

dimanche 20 mai 2018

La nymphe de la fontaine (Louis-Honoré Fréchette)

Poète et poème canadiens sans intérêt : amour toujours & tutti quanti...

Baigne mes pieds du cristal de tes ondes,
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir,
Laisse tomber mes longues tresses blondes
Flottant au gré de la brise du soir !

Nymphe des bois, sur ton bassin penchée,
J'aime à rêver à l'ombre des roseaux,
Quand une feuille à sa tige arrachée,
Ride en tombant la nappe de tes eaux.

J'aime à plonger ma taille gracieuse
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls,
Quand de la nuit l'ombre silencieuse
Etend son aile au-dessus des tilleuls.

Oh ! j'aime à voir tes vagues miroitantes
Multiplier les flambeaux de la nuit !
Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes,
Le voile bleu d'une ondine qui fuit !

Tombe toujours en cascade légère !
Roule toujours en bouillons écumeux !
Baise en passant les touffes de fougère
Et porte au loin tes flots harmonieux.

Pour t'écouter, la nuit calme et sereine
Semble endormir les derniers bruits du jour...
Coule toujours, enivrante fontaine !
Coule toujours, fontaine, mon amour !

mercredi 9 mai 2018

Chemins qui ne mènent nulle part (Rainer Maria Rilke)

Ce poète n'était surement pas payé à la ligne, on frise le haiku !

Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l'on dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui souvent n'ont
devant eux rien d'autre en face
que le pur espace
et la saison.

mardi 1 mai 2018

La cigale (Charles-Marie Lecomte de Lisle)

Encore un qui a essayé de plagier La Fontaine...
Il aurait mieux d'ouvrir une bouteille de pastis qu'une bouteille d'encre...


Ô Cigale, née avec les beaux jours,
Sur les verts rameaux dès l'aube posée,
Contente de boire un peu de rosée,
Et telle qu'un roi, tu chantes toujours !
Innocente à tous, paisible et sans ruses,
Le gai laboureur, du chêne abrité,
T'écoute de loin annoncer l'été ;
Apollôn t'honore autant que les Muses,
Et Zeus t'a donné l'Immortalité !
Salut, sage enfant de la Terre antique,
Dont le chant invite à clore les yeux,
Et qui, sous l'ardeur du soleil Attique,
N'ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux !

vendredi 27 avril 2018

Détresse (Léon Deubel)

Encore un poète neurasthénique !

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c'était écrit
Et j'ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !

Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m'est une pentecôte,
Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.

Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,
Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !

mardi 17 avril 2018

Conseil du soir (Éphraïm Mikhaël)

Conseil du soir, espoir semble dire ce poète mystique surtout connu de sa famille et de son confesseur...

Nulle pourpre aujourd'hui dans le gris vespéral ;
Le jour meurt simplement comme une âme lassée,
Et voici que du ciel uniforme et claustral
Une paix de couvent tombe sur ma pensée.

J'accepte le conseil religieux du soir
Qui m'édifie un pacifique monastère,
Et mon rêve, oublieux et calme, ira s'asseoir
Au jardin monacal plein de chaste mystère.

Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil :
Trop d'autres ont usé l'or de son insolence.
Et je dépouillerai la vanité du deuil :
Tant d'ennuis ont crié que je veux le silence.

Comme un captif hanté par l'espoir suborneur,
Je ne monterai plus sur la Tour idéale
Épier le galop mensonger du Bonheur
Qui vient dans un brouillard de clarté liliale ;

Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers,
Sera pareil aux doux moines mélancoliques
Errants dans les jardins graves des bons moûtiers
Et vieillissant parmi les roses symboliques.

Sonnets spirituels #1 (Anne de Marquets)

Encore un poème bizarre et mystique (en toc) du 16ème siècle

Prenez ores courage, ô craintifs, car voici
Votre Dieu qui vient faire ici son domicile,
Lequel vous sauvera de la puissance hostile,
Et par lui se feront ces belles oeuvres-ci

Les aveugles verront, les sourds oiront aussi,
Le boiteux marchera d'un pied ferme et agile,
La langue des muets sera prompte et facile,
Et vous serez en paix hors de crainte et souci.

Si qu'il faudra changer en coutre les épées,
Pour bêches et hoyaux lances seront coupées,
Ne se trouvant plus lors qui nous vienne assaillir

Bref, nous serons certains d'être heureux à toute heure
Quelle félicité, quel bien peut défaillir
A l'homme, auprès duquel Dieu choisit sa demeure ?

mercredi 11 avril 2018

Les trois dames d'Albi (Paul-Jean Toulet)

Dans cette livraison, un haïku sponsorisé par un office de tourisme 

Filippa, Faïs, Esclarmonde,
Les plus rares, que l'on put voir,
Beautés du monde ;

Mais toi si pâle encor d'avoir
Couru la lune l'autre soir
Aux quatre rues,

Écoute : au bruit noir des chansons
Satan flagelle tes soeurs nues ;
Viens, et dansons.

mardi 3 avril 2018

Le jeune homme et le vieillard (Jean-Pierre Claris de Florian)

Encore un auteur surtout connu de sa famille qui a glosé sur le conflit de générations, la vertu, le vice, le travail et l'imbécilité...

De grâce, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
Demandait à son père un jeune ambitieux.
Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux :
C'est de se rendre utile à la cause commune,
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,
Au service de la patrie.
Oh ! trop pénible est cette vie ;
Je veux des moyens moins brillants.
Il en est de plus sûrs, l'intrigue... Elle est trop vile ;
Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
Eh bien ! sois un simple imbécile,
J'en ai vu beaucoup réussir.