samedi 10 novembre 2018

Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile (André Chénier)

Vous ne couperez pas à ce poème agricole d'André Chénier, pas plus que vous ne couperez la main agile de la fille du vieux pasteur !

Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile
Le soir emplis de lait trente vases d'argile,
Crains la génisse pourpre, au farouche regard,
Qui marche toujours seule, et qui paît à l'écart.
Libre, elle lutte et fuit intraitable et rebelle.
Tu ne presseras point sa féconde mamelle,
A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié
Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

dimanche 21 octobre 2018

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple (Joachim du Bellay)

Un petit du Bellay pour la route...

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple
D'un faible vol au ciel s'aventurer,
Et peu à peu ses ailes assurer,
Suivant encor le maternel exemple.

Je le vis croître, et d'un voler plus ample
Des plus hauts monts la hauteur mesurer,
Percer la nue, et ses ailes tirer
Jusqu'au lieu où des dieux est le temple.

Là se perdit : puis soudain je l'ai vu
Rouant par l'air en tourbillon de feu,
Tout enflammé sur la plaine descendre.

Je vis son corps en poudre tout réduit,
Et vis l'oiseau, qui la lumière fuit,
Comme un vermet renaître de sa cendre.

lundi 3 septembre 2018

Ode à Alcippe (François Maynard)

Ce François Maynard devait avoir un sacré béguin pour cet Alcippe...

Alcippe, reviens dans nos bois.
Tu n'as que trop suivi les rois,
Et l'infidèle espoir dont tu fais ton idole.
Quelque bonheur qui seconde tes voeux,
Ils n'arrêteront pas le temps qui toujours vole
Et qui d'un triste blanc va peindre tes cheveux.

La Cour méprise ton encens.
Ton rival monte, et tu descends,
Et dans le cabinet le favori te joue.
Que t'a servi de fléchir le genou
Devant un Dieu fragile et fait d'un peu de boue,
Qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ?

Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
Fuis les injustes adorés,
Et descends dans toi-même à l'exemple du sage.
Tu vois de près ta dernière saison
Tout le monde connaît ton nom et ton visage
Et tu n'es pas connu de ta propre raison.

Ne forme que des saints désirs,
Et te sépare des plaisirs
Dont la molle douceur te fait aimer la vie.
Il faut quitter le séjour des mortels,
Il faut quitter Philis, Amarante et Sylvie,
 qui ta folle amour élève des autels.

Il faut quitter l'ameublement
Qui nous cache pompeusement,
Sous de la toile d'or, le plâtre de ta chambre.
Il faut quitter ces jardins toujours verts,
Que l'haleine des fleurs parfume de son ambre,
Et qui font des printemps au milieu des hivers.

C'est en vain que loin des hasards
Où courent les enfants de Mars,
Nous laissons reposer nos mains et nos courages ;
Et c'est en vain que la fureur des eaux
Et l'insolent Borée, artisan des naufrages,
Font à l'abri du port retirer nos vaisseaux.

Nous avons beau nous ménager
Et beau prévenir le danger,
La mort n'est pas un mal que le prudent évite ;
Il n'est raison, adresse, ni conseil
Qui nous puisse exempter d'aller où le Cocyte [leucocyte ?]
Arrose des pays inconnus au soleil.

Le cours de nos ans est borné,
Et quand notre heure aura sonné,
Clotho ne voudra plus grossir notre fusée.
C'est une loi, non pas un châtiment,
Que la nécessité qui nous est imposée
De servir de pâture aux vers du monument.

Résouds-toi d'aller chez les morts ;
Ni la race ni les trésors
Ne sauraient t'empêcher d'en augmenter le nombre,
Le potentat le plus grand de nos jours
Ne sera rien qu'un nom, ne sera rien qu'une ombre,
Avant qu'un demi-siècle ait achevé son cours.

On n'est guère loin du matin
Qui doit terminer le destin
Des superbes tyrans du Danube et du Tage.
Ils font les Dieux dans le monde chrétien :
Mais ils n'auront sur toi que le triste avantage
D'infecter un tombeau plus riche que le tien.

Et comment pourrions-nous durer ?
Le Temps, qui doit tout dévorer,
Sur le fer et la pierre exerce son empire ;
Il abattra ces fermes bâtiments
Qui n'offrent à nos yeux que marbre et que porphyre,
Et qui jusqu'aux Enfers portent leurs fondements.

On cherche en vain les belles tours
Où Pâris cacha ses amours,
Et d'où ce fainéant vit tant de funérailles.
Rome n'a rien de son antique orgueil,
Et le vide enfermé de ses vieilles murailles
N'est qu'un affreux objet et qu'un vaste cercueil.

Mais tu dois avecque mépris
Regarder ces petits débris :
Le Temps amènera la fin de toutes choses ;
Et ce beau ciel, ce lambris azuré,
Ce théâtre où l'Aurore épanche tant de roses,
Sera brûlé des feux dont il est éclairé.

Le grand astre qui l'embellit
Fera sa tombe de son lit
L'air ne formera plus ni grêles, ni tonnerres :
Et l'univers, qui dans son large tour
Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres,
Sans savoir où tomber, tombera quelque jour.

lundi 20 août 2018

Poésie verticale (Roberto Juarroz)

Ce poète vertical et argentin aurait peut-être été plus inspiré de rester couché...
Personnellement, je préfère Georges Brassens et sa belle horizontale déçue.


Commencer alors sa conversion
jusqu'à le mettre fermement debout
comme un arbre ou un amour en éveil
et changer l'horizon en verticale
en une fine tour
qui nous sauve au moins le regard,
vers le haut, ou vers le bas.

vendredi 3 août 2018

L'arc de Civa (Charles Marie Lecomte de Lisle)

Un poème long, trop long, bien trop long...

Le vieux Daçaratha, sur son siège d'érable,
Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits,
Immobile, l'oeil cave et lourd d'amers ennuis,
Courbe sa tête vénérable.

Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs,
Et sa robe est souillée. Il l'arrache et la froisse.
Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse
Son coeur de ses deux bras tremblants.

A l'ombre des piliers aux lignes colossales,
Où le lotus sacré s'épanouit en fleurs,
Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs,
Muets, assis autour des salles.

Le vieux Roi dit : Je meurs de chagrin consumé.
Qu'on appelle Rama, mon fils plein de courage !
Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage.
Il dit : O mon fils bien aimé !

Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales
Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois.
Va ! Parcours les cités, les montagnes, les bois,
Au bruit éclatant des cymbales.

Dis à Rama qu'il vienne. Il est mon fils aîné,
Le plus beau, le plus brave, et l'appui de ma race.
Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace,
Malheureux ! n'être jamais né.

Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte,
Franchit en bondissant les larges escaliers ;
Il monte sur son char avec deux cymbaliers,
Et fuit hors de la Cité sainte.

Tandis que l'attelage aux jarrets vigoureux
Hennit et court, il songe en son âme profonde :
Que ferai-je ? Où trouver, sur la face du monde,
Rama, mon frère généreux ?

Certes, la terre est grande, et voici bien des heures
Que l'exil l'a chassé du palais paternel,
Et que sa douce voix, par un arrêt cruel,
N'a retenti dans nos demeures.

Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit,
Il traverse cités, vallons, montagne et plaine.
Chaque cavale souffle une brûlante haleine,
Et leur poil noir écume et luit.

Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes ?
Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons ?
Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts,
Chasseurs des hautes solitudes ?

Non ! nous étions courbés sur le sol nourricier.
Non ! nous lavions nos corps dans l'eau qui rend plus belles.
Non, Radjah ! nous percions les daims et les gazelles
Et le léopard carnassier.

Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route.
Il a franchi les champs où germe et croît le riz ;
Il s'enfonce au hasard dans les sentiers fleuris
Des bois à l'immobile voûte.

Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux,
L'archer certain du but, brave entre les plus braves ?
Non ! le rêve éternel a fermé nos yeux caves,
Et nous n'avons vu que les Dieux !

A travers les nopals aux tiges acérées,
Et les buissons de ronce, et les rochers épars,
Et le taillis épais inaccessible aux chars,
Il va par les forêts sacrées.

Mais voici qu'un cri rauque, horrible, furieux,
Trouble la solitude où planait le silence.
Le jeune homme frémit dans son coeur, et s'élance,
Tendant l'oreille, ouvrant les yeux.

Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage,
Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier.
Il porte une massue et la fait tournoyer,
Et sa bouche écume de rage.

En face, roidissant son bras blanc et nerveux,
Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie,
Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie
L'épaisseur de ses longs cheveux.

Un pied sur un tronc d'arbre échoué dans les herbes,
L'autre en arrière, il courbe avec un mâle effort
L'arme vibrante, où luit, messagère de mort,
La flèche aux trois pointes acerbes.

Soudain, du nerf tendu part en retentissant
Le trait aigu. L'éclair a moins de promptitude.
Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude,
Sa vie immonde avec son sang.
Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes,
Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc,
Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant
De toutes les races profanes !

Salut, mon frère aîné, toi qui n'as point d'égal !
O purificateur des forêts ascétiques,
Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques,
Gémit sur son siège royal.

Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ;
La pâleur de la mort couvre son noble front.
Il t'appelle : ses pleurs ont lavé ton affront,
Mon frère, et sa douleur te venge.

Rama lui dit : J'irai. Tous deux sortent des bois
Où gît le noir Rakças dans les herbes humides,
Et montent sur le char aux sept jantes solides,
Qui crie et cède sous leur poids.

La forêt disparaît. Ils franchissent vallées,
Fleuves, plaines et monts ; et, tout poudreux, voilà
Qu'ils s'arrêtent devant la grande Mytila
Aux cent pagodes crénelées.

D'éclatantes clameurs emplissent la cité,
Et le Roi les accueille et dit : Je te salue,
Chef des guerriers, effroi de la race velue
Toute noire d'iniquité !

Puisses-tu, seul de tous, tendre, à Daçarathide,
L'arc immense d'or pur que Civa m'a donné !
Ma fille est le trésor par les Dieux destiné
A qui ploîra l'arme splendide.

Je briserai cet arc comme un rameau flétri ;
Les Dêvas m'ont promis la plus belle des femmes !
Il saisit l'arme d'or d'où jaillissent des flammes,
Et la tend d'un bras aguerri.

Et l'arc ploie et se brise avec un bruit terrible.
La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit :
Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit,
Tomber sous ta flèche invincible !

Sois mon fils. - Et l'époux immortel de Sita,
Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes,
Plein de gloire, revit ses demeures augustes
Et le vieux roi Daçaratha.

Litanies des derniers quartiers de la lune (Jules Laforgue)

Ce brave Jules devait avoir des soucis d'approvisionnement en encre...

Eucharistie
De l'Arcadie,

Qui fais de l'œil
Aux cœurs en deuil,

Ciel des idylles
Qu'on veut stériles,

Fonts baptismaux
Des blancs pierrots,

Dernier ciboire
De notre Histoire,

Vortex-nombril
Du Tout-Nihil,

Miroir et Bible
Des Impassibles,

Hôtel garni
De l'infini,

Sphinx et Joconde
Des défunts mondes,

Ô Chanaan
Du bon Néant,

Néant, La Mecque
Des bibliothèques

Promenade galante (Théodore de Banville)

Encore un poète ayant abusé du dictionnaire...

Dans le parc au noble dessin
Où s'égarent les Cidalises
Parmi les fontaines surprises
Dans le marbre du clair bassin,

Iris, que suit un jeune essaim,
Philis, Églé, nymphes éprises,
Avec leurs plumes indécises,
En manteau court, montrant leur sein,

Lycaste, Myrtil et Sylvandre
Vont, parmi la verdure tendre,
Vers les grands feuillages dormants.

Ils errent dans le matin blême,
Tous vêtus de satin, charmants
Et tristes comme l'Amour même.

mercredi 13 juin 2018

Ah ne me baisez plus ! (Isaac Habert)

Les poètes de la Renaissance étaient-ils plus directs qu'aujourd'hui ou bien notre belle langue française a-t-elle évolué ? Je lance le débat...

Ah ! ne me baisez plus, ah ! mon coeur, je me meurs,
Doucement je languis, doucement je me pâme,
Dessus ta lèvre molle erre et flotte mon âme
Saoule de la douceur des plus douces humeurs.

Je la vois qui volète entre les vives fleurs
Et ne craint tes beaux yeux clairs et ardents de flamme ;
Sur ton bord soupirant la cannelle et le bame,
Altérée elle boit au fleuve des odeurs,

Au paradis d'amour elle est ores ravie,
Je ne sais si je suis ou mort ou bien en vie,
Car ce baiser me donne et la vie et la mort.

Cà que je baise encor ces fleurettes écloses,
Ah ne me baisez plus, hé rebaisez encor,
Trop heureux si je meurs sur ces lèvres de roses.

dimanche 20 mai 2018

La nymphe de la fontaine (Louis-Honoré Fréchette)

Poète et poème canadiens sans intérêt : amour toujours & tutti quanti...

Baigne mes pieds du cristal de tes ondes,
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir,
Laisse tomber mes longues tresses blondes
Flottant au gré de la brise du soir !

Nymphe des bois, sur ton bassin penchée,
J'aime à rêver à l'ombre des roseaux,
Quand une feuille à sa tige arrachée,
Ride en tombant la nappe de tes eaux.

J'aime à plonger ma taille gracieuse
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls,
Quand de la nuit l'ombre silencieuse
Etend son aile au-dessus des tilleuls.

Oh ! j'aime à voir tes vagues miroitantes
Multiplier les flambeaux de la nuit !
Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes,
Le voile bleu d'une ondine qui fuit !

Tombe toujours en cascade légère !
Roule toujours en bouillons écumeux !
Baise en passant les touffes de fougère
Et porte au loin tes flots harmonieux.

Pour t'écouter, la nuit calme et sereine
Semble endormir les derniers bruits du jour...
Coule toujours, enivrante fontaine !
Coule toujours, fontaine, mon amour !

mercredi 9 mai 2018

Chemins qui ne mènent nulle part (Rainer Maria Rilke)

Ce poète n'était surement pas payé à la ligne, on frise le haiku !

Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l'on dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui souvent n'ont
devant eux rien d'autre en face
que le pur espace
et la saison.

mardi 1 mai 2018

La cigale (Charles-Marie Lecomte de Lisle)

Encore un qui a essayé de plagier La Fontaine...
Il aurait mieux d'ouvrir une bouteille de pastis qu'une bouteille d'encre...


Ô Cigale, née avec les beaux jours,
Sur les verts rameaux dès l'aube posée,
Contente de boire un peu de rosée,
Et telle qu'un roi, tu chantes toujours !
Innocente à tous, paisible et sans ruses,
Le gai laboureur, du chêne abrité,
T'écoute de loin annoncer l'été ;
Apollôn t'honore autant que les Muses,
Et Zeus t'a donné l'Immortalité !
Salut, sage enfant de la Terre antique,
Dont le chant invite à clore les yeux,
Et qui, sous l'ardeur du soleil Attique,
N'ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux !

vendredi 27 avril 2018

Détresse (Léon Deubel)

Encore un poète neurasthénique !

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c'était écrit
Et j'ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !

Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m'est une pentecôte,
Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.

Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,
Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !