mercredi 13 juin 2018

Ah ne me baisez plus ! (Isaac Habert)

Les poètes de la Renaissance étaient-ils plus directs qu'aujourd'hui ou bien notre belle langue française a-t-elle évolué ? Je lance le débat...

Ah ! ne me baisez plus, ah ! mon coeur, je me meurs,
Doucement je languis, doucement je me pâme,
Dessus ta lèvre molle erre et flotte mon âme
Saoule de la douceur des plus douces humeurs.

Je la vois qui volète entre les vives fleurs
Et ne craint tes beaux yeux clairs et ardents de flamme ;
Sur ton bord soupirant la cannelle et le bame,
Altérée elle boit au fleuve des odeurs,

Au paradis d'amour elle est ores ravie,
Je ne sais si je suis ou mort ou bien en vie,
Car ce baiser me donne et la vie et la mort.

Cà que je baise encor ces fleurettes écloses,
Ah ne me baisez plus, hé rebaisez encor,
Trop heureux si je meurs sur ces lèvres de roses.

dimanche 20 mai 2018

La nymphe de la fontaine (Louis-Honoré Fréchette)

Poète et poème canadiens sans intérêt : amour toujours & tutti quanti...

Baigne mes pieds du cristal de tes ondes,
O ma fontaine ! et sur ton frais miroir,
Laisse tomber mes longues tresses blondes
Flottant au gré de la brise du soir !

Nymphe des bois, sur ton bassin penchée,
J'aime à rêver à l'ombre des roseaux,
Quand une feuille à sa tige arrachée,
Ride en tombant la nappe de tes eaux.

J'aime à plonger ma taille gracieuse
Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls,
Quand de la nuit l'ombre silencieuse
Etend son aile au-dessus des tilleuls.

Oh ! j'aime à voir tes vagues miroitantes
Multiplier les flambeaux de la nuit !
Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes,
Le voile bleu d'une ondine qui fuit !

Tombe toujours en cascade légère !
Roule toujours en bouillons écumeux !
Baise en passant les touffes de fougère
Et porte au loin tes flots harmonieux.

Pour t'écouter, la nuit calme et sereine
Semble endormir les derniers bruits du jour...
Coule toujours, enivrante fontaine !
Coule toujours, fontaine, mon amour !

mercredi 9 mai 2018

Chemins qui ne mènent nulle part (Rainer Maria Rilke)

Ce poète n'était surement pas payé à la ligne, on frise le haiku !

Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l'on dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui souvent n'ont
devant eux rien d'autre en face
que le pur espace
et la saison.

mardi 1 mai 2018

La cigale (Charles-Marie Lecomte de Lisle)

Encore un qui a essayé de plagier La Fontaine...
Il aurait mieux d'ouvrir une bouteille de pastis qu'une bouteille d'encre...


Ô Cigale, née avec les beaux jours,
Sur les verts rameaux dès l'aube posée,
Contente de boire un peu de rosée,
Et telle qu'un roi, tu chantes toujours !
Innocente à tous, paisible et sans ruses,
Le gai laboureur, du chêne abrité,
T'écoute de loin annoncer l'été ;
Apollôn t'honore autant que les Muses,
Et Zeus t'a donné l'Immortalité !
Salut, sage enfant de la Terre antique,
Dont le chant invite à clore les yeux,
Et qui, sous l'ardeur du soleil Attique,
N'ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux !

vendredi 27 avril 2018

Détresse (Léon Deubel)

Encore un poète neurasthénique !

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c'était écrit
Et j'ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !

Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m'est une pentecôte,
Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.

Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,
Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !

mardi 17 avril 2018

Conseil du soir (Éphraïm Mikhaël)

Conseil du soir, espoir semble dire ce poète mystique surtout connu de sa famille et de son confesseur...

Nulle pourpre aujourd'hui dans le gris vespéral ;
Le jour meurt simplement comme une âme lassée,
Et voici que du ciel uniforme et claustral
Une paix de couvent tombe sur ma pensée.

J'accepte le conseil religieux du soir
Qui m'édifie un pacifique monastère,
Et mon rêve, oublieux et calme, ira s'asseoir
Au jardin monacal plein de chaste mystère.

Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil :
Trop d'autres ont usé l'or de son insolence.
Et je dépouillerai la vanité du deuil :
Tant d'ennuis ont crié que je veux le silence.

Comme un captif hanté par l'espoir suborneur,
Je ne monterai plus sur la Tour idéale
Épier le galop mensonger du Bonheur
Qui vient dans un brouillard de clarté liliale ;

Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers,
Sera pareil aux doux moines mélancoliques
Errants dans les jardins graves des bons moûtiers
Et vieillissant parmi les roses symboliques.

Sonnets spirituels #1 (Anne de Marquets)

Encore un poème bizarre et mystique (en toc) du 16ème siècle

Prenez ores courage, ô craintifs, car voici
Votre Dieu qui vient faire ici son domicile,
Lequel vous sauvera de la puissance hostile,
Et par lui se feront ces belles oeuvres-ci

Les aveugles verront, les sourds oiront aussi,
Le boiteux marchera d'un pied ferme et agile,
La langue des muets sera prompte et facile,
Et vous serez en paix hors de crainte et souci.

Si qu'il faudra changer en coutre les épées,
Pour bêches et hoyaux lances seront coupées,
Ne se trouvant plus lors qui nous vienne assaillir

Bref, nous serons certains d'être heureux à toute heure
Quelle félicité, quel bien peut défaillir
A l'homme, auprès duquel Dieu choisit sa demeure ?

mercredi 11 avril 2018

Les trois dames d'Albi (Paul-Jean Toulet)

Dans cette livraison, un haïku sponsorisé par un office de tourisme 

Filippa, Faïs, Esclarmonde,
Les plus rares, que l'on put voir,
Beautés du monde ;

Mais toi si pâle encor d'avoir
Couru la lune l'autre soir
Aux quatre rues,

Écoute : au bruit noir des chansons
Satan flagelle tes soeurs nues ;
Viens, et dansons.

mardi 3 avril 2018

Le jeune homme et le vieillard (Jean-Pierre Claris de Florian)

Encore un auteur surtout connu de sa famille qui a glosé sur le conflit de générations, la vertu, le vice, le travail et l'imbécilité...

De grâce, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
Demandait à son père un jeune ambitieux.
Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux :
C'est de se rendre utile à la cause commune,
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,
Au service de la patrie.
Oh ! trop pénible est cette vie ;
Je veux des moyens moins brillants.
Il en est de plus sûrs, l'intrigue... Elle est trop vile ;
Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
Eh bien ! sois un simple imbécile,
J'en ai vu beaucoup réussir.

mercredi 21 mars 2018

Au peuple (Victor Hugo)

Totor nous lance un appel à la grève...

Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.
Il est sous l'infini le niveau magnifique ;
Il a le mouvement, il a l'immensité.
Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,
Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.
Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;
La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus
D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;
Sur son énormité le colosse chavire ;
Comme toi le despote il brise le navire ;
Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;
Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;
Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,
Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain.
Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;
Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;
Sa rondeur formidable, azur universel,
Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;
Il a la force rude et la grâce superbe ;
Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;
Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,
Ô peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais
Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,
Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

lundi 12 mars 2018

Puisque je vois que mes afflictions (Pontus de Tyard)

Encore un poète surtout connu de sa famille...

Puisque je vois que mes afflictions
Sont au plus haut degré de leur effort,
Et que le Ciel conjuré à ma mort
A tout malheur me guide,
Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,
Je vous lâche la bride.

Je n'ai espoir que mon cri entendu
Puisse adoucir la fière cruauté
De ma déesse, et dame de beauté,
Mais ce mal me console,
Que c'est bien peu, m'étant déjà perdu,
De perdre ma parole.

Je sens couler et les jours, et les nuits,
Mais non l'effort de l'ardeur s'apaiser
De mes soupirs, ou la mer s'épuiser
Des larmes que je pleure,
Car le penser, sujet de mes ennuis,
Toujours en moi demeure.

Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,
Qui me blessa au coeur si rudement,
Quand, attiré d'un vain contentement,
Lui fites ouverture.
Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,
Vous en payez l'usure.

Espoir trompeur, inutile secours,
Que je voulus à mes travaux choisir,
Songe illusif, ombre de mon désir,
Ta promesse faillie
Ne m'a laissé du fruit de mes discours
Que la mélancolie.

Je ne tiens point pour comble de malheur,
Car je me suis au deuil tant dédié,
Que j'aie mon bien, et moi-même oublié,
Que triste il me faut vivre,
Mais je me plains, que l'amère douleur
A la mort ne me livre.

Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,
Si fais, je vis, misérable, d'autant
Que la douleur, qui me va combattant,
Aux plaints, aux pleurs me mène,
Et n'ai de vie au plaisir un seul point,
Vivant tout à la peine.

Quand je naquis, l'astre de mon destin
Tout incliné à cruelle impitié,
M'éloigna tant des aspects d'amitié,
Que je me hais moi-même.
Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin
Prend qui vainement aime.

Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,
Chanson, non, mais complainte,
Car tu ne fais que le deuil augmenter,
Dont mon âme est atteinte.

mardi 6 mars 2018

L'inquiet désir (Anna de Noailles)

De l'amour et du jardinage... Quel programme !

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...