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vendredi 18 janvier 2008

La prière d'Adam (Léon Dierx)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Léon Dierx nous gratifie d'un poème sur Adam qui a offert au patrimoine mondial de l'humanité le verre et la brosse éponymes.



Songe horrible ! La foule innombrable des âmes

M'entourait. Immobile et muet, devant nous,

Beau comme un dieu, mais triste et pliant les genoux,

L'ancêtre restait loin des hommes et des femmes.

Et le rayonnement de sa mâle beauté,

Sa force, son orgueil, son remords, tout son être,

Forme du premier rêve où s'admira son maître,

S'illuminait du sceau de la virginité.

Tous écoutaient, penchés sur les espaces blêmes,

Monter du plus lointain de l'abîme des cieux

L'inextinguible écho des vivants vers les dieux,

Les rires fous, les cris de rage et les blasphèmes.

Et plus triste toujours, Adam, seul, prosterné,

Priait et sa poitrine était rougie encore,

Chaque fois qu'éclatait dans la brume sonore

Ces mots sans trêve : "Adam, un nouvel homme est né !"

Seigneur ! Murmurait-il, qu'il est long, ce supplice !

Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.

N'entendrai-je jamais la nuit crier vers moi :

"Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse !"

vendredi 9 novembre 2007

Le remous (Léon Dierx)

Tout se tait maintenant dans la ville. Les rues

Ne retentissent plus sous les lourds tombereaux.

Le gain du jour compté, victimes et bourreaux

S'endorment en rêvant aux richesses accrues ;

Plus de lampe qui luise à travers les carreaux.

Tous dorment en rêvant aux richesses lointaines.

On n'entend plus tinter le métal des comptoirs ;

Parfois, dans le silence, un pas sur les trottoirs

Sonne, et se perd au sein des rumeurs incertaines.

Tout est désert : marchés, théâtres, abattoirs.

Tout bruit se perd au fond d'une rumeur qui roule.

Seul, aux abords vivants des gares, par moment,

Hurle en déchirant l'air un aigu sifflement.

La nuit règne. Son ombre étreint comme une foule.

Oh ! Ces millions d'yeux sous le noir firmament.

La nuit règne. Son ombre étreint comme un mystère ;

Sous les cieux déployant son crêpe avec lenteur,

Elle éteint le sanglot de l'éternel labeur ;

Elle incline et remplit le front du solitaire ;

Et la vierge qui dort la laisse ouvrir son coeur.

Voici l'heure où le front du poète s'incline,

Où, comme un tourbillon d'abeilles, par milliers

Volent autour de lui les rêves réveillés

Dont l'essaim bourdonnant quelquefois s'illumine ;

Où dans l'air il surprend des frissons singuliers.

L'insaisissable essaim des rêves qui bourdonne

L'entoure ; et dans son âme où l'angoisse descend

S'agite et s'enfle, avec un reflux incessant,

La houle des désirs que l'espoir abandonne :

Amour, foi, liberté, mal toujours renaissant.

Comme une houle épaisse où fermente la haine

De la vie, en son coeur plus caché qu'un cercueil,

S'élève et vient mourir contre un sinistre écueil

L'incurable dégoût de la clameur humaine

Dont la nuit au néant traîne le vain orgueil !