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samedi 24 mai 2014

La muse malade (Charles Baudelaire)

Une pièce méconnue du célèbre auteur neurasthénique

Ma pauvre muse, hélas ! qu'as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.

Le succube verdâtre et le rose lutin
T'ont-ils versé la peur et l'amour de leurs urnes ?
Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin,
T'a-t-il noyée au fond d'un fabuleux Minturnes ?

Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la santé
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,

Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.

samedi 13 octobre 2012

Sapho (Alphonse de Lamartine)

Poème filandreux sur Sapho de Lesbos. Toute personne allant au bout mériterait un prix.


L'aurore se levait, la mer battait la plage ;
Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
Et près d'elle, à genoux, les filles de Lesbos
Se penchaient sur l'abîme et contemplaient les flots :

Fatal rocher, profond abîme !
Je vous aborde sans effroi !
Vous allez à Vénus dérober sa victime :
J'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon crime.
Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
Vois-tu de quelles fleurs j'ai couronné ma tête ?
Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
Orné pour mon trépas comme pour une fête,
Du bandeau solennel étincelle aujourd'hui !

On dit que dans ton sein... mais je ne puis le croire !
On échappe au courroux de l'implacable Amour ;
On dit que, par tes soins, si l'on renaît au jour,
D'une flamme insensée on y perd la mémoire !
Mais de l'abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
Un oubli passager, vain remède à mes maux !
J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux !
Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
C'était sous les bosquets du temple de Vénus ;
Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
Aux pieds de ses autels, soudain je t'aperçus !
Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
Non: jamais aux regards de l'ingrate Daphné
Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
Le jeune dieu de l'Inde, en triomphe traîné,
N'apparut plus brillant aux regards d'Erigone.
Tout sortit... de lui seul je me souvins, hélas !
Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
J'errais seule et pensive autour de sa demeure.
Un pouvoir plus qu'humain m'enchaînait sur ses pas !
Que j'aimais à le voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin, d'une main assurée,
Et sur tous ses rivaux l'emporter dans nos jeux !
Que j'aimais à le voir, penché sur la crinière
D'un coursier de I'EIide aussi prompt que les vents,
S'élancer le premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents !
Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
Et si de ce beau front de sueur humecté
J'avais pu seulement essuyer la poussière...
Ô dieux ! j'aurais donné tout, jusqu'à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
Vous, qui n'avez jamais rien pu pour mon bonheur !
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même, dans vos arts, j'instruisis sa jeunesse ;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho ! n'ont pu fléchir son coeur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse !

Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Si l'ingrat cependant s'était laissé toucher !
Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes
A son indifférence avaient pu l'arracher !
S'il eût été du moins attendri par mes larmes !
Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux
N'aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !
Que d'éclat cet amour eût jeté sur sa vie !
Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !
Et l'amant de Sapho, fameux dans l'univers,
Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !
C'est pour lui que j'aurais, sur tes autels propices,
Fait fumer en tout temps l'encens des sacrifices,
Ô Vénus ! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour
Suspendu quelque offrande aux autels de l'Amour !
C'est pour lui que j'aurais, durant les nuits entières
Aux trois fatales soeurs adressé mes prières !
Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,
J'aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !
Pour lui j'aurais voulu dans les jeux d'Ionie
Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !
Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts
En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers !
J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,
Et couronné son front des rayons de ma gloire.

Souvent à la prière abaissant mon orgueil,
De ta porte, ô Phaon ! j'allais baiser le seuil.
Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse
Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse,
Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,
Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !
Que m'importe ce nom et cette ignominie !
Pourvu qu'à tes côtés je consume ma vie !
Pourvu que je te voie, et qu'à mon dernier jour
D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour'
Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;
Vénus égalera ma force à ma tendresse.
Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,
Tu me verras te suivre au milieu des combats ;
Tu me verras, de Mars affrontant la furie,
Détourner tous les traits qui menacent ta vie,
Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..
Trop heureuse pour lui si j'avais pu mourir !

"Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,
"Sous la tente au sommeil ton âme s'abandonne,
"Ce sommeil, ô Phaon ! qui n'est plus fait pour moi,
"Seule me laissera veillant autour de toi !
"Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,
"Assise à tes côtés durant la nuit entière,
"Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,
"Je charmerai ta peine en attendant le jour !

Je disais; et les vents emportaient ma prière !
L'écho répétait seul ma plainte solitaire ;
Et l'écho seul encor répond à mes sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!
Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,
Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui,
Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire
Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a fui !
Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !
Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis
Je ne te suspends pas ! que le courroux céleste
Sur ces flots orageux disperse tes débris !
Et que de mes tourments nul vestige ne reste !
Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers
Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !
Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !
Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !
Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,
Emporter avec moi l'opprobre de mon nom !

Cependant si les dieux que sa rigueur outrage
Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?
Si de ce lieu suprême il pouvait s'approcher ?
S'il venait contempler sur le fatal rocher
Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,
Frappant de vains sanglots la rive désolée,
Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,
Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?
Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,
Il se repentirait de sa longue injustice ?
Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer
Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !
Qu'ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,
A défaut de l'amour, dans son coeur a pu naître :
Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,
Il frissonne, il s'arrête, il revient vers ces lieux ?
Il revient m'arrêter sur les bords de l'abîme ;
Il revient !... il m'appelle... il sauve sa victime!...
Oh ! qu'entends-je ?... écoutez... du côté de Lesbos
Une clameur lointaine a frappé les échos !
J'ai reconnu l'accent de cette voix si chère,
J'ai vu sur le chemin s'élever la poussière !
Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas
Descendre la colline et me tendre les bras ?...
Mais non ! tout est muet dans la nature entière,
Un silence de mort règne au loin sur la terre :
Le chemin est désert !... je n'entends que les flots...
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Mais déjà s'élançant vers les cieux qu'il colore
Le soleil de son char précipite le cours.
Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,
Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !
Demain du sein des flots vous jaillirez encore,
Et moi je meurs ! et moi je m'éteins pour toujours !
Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !
Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !
Rivage où j'ai reçu la lumière des cieux !
Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance
D'une tremblante main me consacrant aux dieux,
Au culte de Vénus dévoua mon enfance !
Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,
Entourant mon berceau, m'ont nourri de leur miel,
Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,
Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin,

Misérable Sapho ! n'ont pu sauver ta vie !
Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !
Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !
Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.
Une jeune victime à ton temple amenée,
Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée,
Vient tomber avant I'âge au pied de ton autel !

Et vous qui reverrez le cruel que j'adore
Quand l'ombre du trépas aura couvert mes yeux,
Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !
Dites-lui... qu'en mourant je le nommais encore !

Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,
Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !

dimanche 15 juillet 2012

La beauté (Charles Baudelaire)

"Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre" ...
Encore un poème tour !
De Charlie Baudelaire, cette fois.



Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

lundi 29 décembre 2008

Glaucé (Charles-Marie Leconte de Lisle)

La carte du comptoir des poésies reprend sa série sur les voeux avec cette longue et insipide livraison due à Leconte de Lisle, poète d'alambic à l'érotisme platonique.
Il est très simple de pasticher une telle "oeuvre" : prenez deux ou trois figures mythologiques inconnues plus quelques mots répétitifs vaguement licencieux comme amour, Eros, mer, danse, flot, divin, couche, sommeil, terre, ou sein et secouez le tout !


Ces voeux de Charles-Marie poussent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à repousser au fond de la classe Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Un jour un jour, La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Sensations, Voyelles, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Nocturne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Annie, A la Santé ...) et Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Sous les grottes de nacre et les limons épais

Où la divine Mer sommeille et rêve en paix,

Vers l'heure où l'Immortelle aux paupières dorées

Rougit le pâle azur de ses roses sacrées,

Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus,

M'ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,

Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses,

Instruit mes pieds de neige aux divines cadences.

Et j'étais déjà grande, et déjà la beauté

Baignait mon souple corps d'une molle clarté.

Longtemps heureuse au sein de l'onde maternelle,

Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;

Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,

Les Songes innocents de l'aile m'abritaient ;

Et les Dieux vagabonds de la mer infinie

De mon destin candide admiraient l'harmonie.

Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain,

Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,

Quand sous les bois touffus où l'abeille butine

Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,

Et, du flot cadencé de tes belles chansons,

Fit hésiter la Vierge au détour des buissons !

Ô Klytios ! Sitôt qu'au golfe bleu d'Himère

Je te vis sur le sable où blanchit l'onde amère,

Sitôt qu'avec amour l'abîme murmurant

Eut caressé ton corps d'un baiser transparent,

Éros ! Éros perça d'une flèche imprévue

Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue.

Ô pasteur, je t'attends ! Mes cheveux azurés

D'algues et de corail pour toi se sont parés ;

Et déjà, pour bercer notre doux hyménée,

L'Éros fait palpiter la mer où je suis née.

Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants !

Quand la chèvre indocile et les béliers blancs

Par vos détours connus, sous vos ombres si douces,

Dès l'aube sur mes pas paissent les vertes mousses,

Que la terre s'éveille et rit, et que les flots

Prolongent dans les bois d'harmonieux sanglots,

Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d'albâtre,

Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre,

Et des vents inconnus viennent me caresser,

Et je voudrais saisir le monde et l'embrasser !

Hèlios resplendit : à l'abri des grands chênes,

Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines,

Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins,

Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains.

Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile

Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ;

Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets,

Ni l'attente incertaine et ses pleurs indiscrets,

Ni les baisers promis, ni les voix de sirène

N'ont troublé de mon coeur la profondeur sereine.

J'honore Pan qui règne en ces bois révérés,

J'offre un agreste hommage à ses autels sacrés ;

Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante

Je m'endors en un pli de sa robe charmante,

Et, dès que luit aux cieux le matin argenté,

Sur les fleurs de son sein je bois la volupté !

Dis ! si je t'écoutais, combien dureraient-elles,

Ces ivresses d'un jour, ces amours immortelles ?

Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t'aimer !

C'est vous que j'aime, ô bois qu'un Dieu sait animer,

Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle !

C'est toi seule que j'aime, ô féconde Kybèle !

Viens, tu seras un Dieu ! Sur ta mâle beauté

Je poserai le sceau de l'immortalité ;

Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;

Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d'ivoire,

Appuyant dans nos jeux mon front pâle d'amour,

Nous verrons tomber l'ombre et rayonner le jour

Sans que jamais l'oubli, de son aile envieuse,

Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.

J'ai préparé moi-même au sein des vastes eaux

Ta couche de cristal qu'ombragent des roseaux,

Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines

Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.

Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,

Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ?

Souviens-toi qu'un Dieu sombre, inexorable, agile,

Desséchera ton corps comme une fleur fragile ...

Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains.

Moi, je t'aime, ô pasteur ! Et dans mes bras divins

Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.

Vois ! D'un cruel amour je languis consumée,

Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur

Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.

Viens ! Et tu connaîtras les heures de l'ivresse !

Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse

Qui, domptant ton orgueil d'un sourire vainqueur,

D'un regard plus touchant amollira ton coeur ?

Sais-tu quel est mon nom, et m'as-tu contemplée

Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?

N'abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé,

Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ?

Daigne m'apprendre, ô marbre à qui l'amour me lie,

Comme il faut que je vive, ou plutôt que j'oublie !

Ô Nymphe ! S'il est vrai qu'Éros, le jeune Archer,

Ait su d'un trait doré te suivre et te toucher ;

S'il est vrai que des pleurs, blanche fille de l'onde,

Étincellent pour moi dans ta paupière blonde,

Que nul Dieu de la mer n'est ton amant heureux,

Que mon image flotte en ton rêve amoureux,

Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ;

Je te plains ! Mais Éros de notre coeur se joue.

Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé,

Sans même m'effleurer dans les airs a glissé.

Je te plains ! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse,

Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse ;

Mais je ne puis t'aimer : Kybèle a pris mes jours,

Et rien ne brisera nos sublimes amours.

Va donc ! Et, tarissant tes larmes soucieuses,

Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses !

Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps,

N'a vos soupirs divins ni vos profonds accords,

Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques,

Chênes qui m'abritez de rameaux prophétiques,

Dont l'arôme et les chants vont où s'en vont mes pas,

Vous qu'on aime sans cesse et qui ne trompez pas,

Qui d'un calme si pur enveloppez mon être

Que j'oublie et la mort et l'heure où j'ai dû naître !

Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts,

Gardez-moi le repos de vos asiles frais ;

Sous le platane épais d'où le silence tombe,

Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe,

Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois

Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix,

Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle,

Passe dans vos rameaux comme un battement d'aile !

mardi 13 novembre 2007

L'étal (Emile Verhaeren)

Au soir tombant, lorsque déjà l'essor

De la vie agitée et rapace s'affaisse,

Sous un ciel bas et mou et gonflé d'ombre épaisse,

Le quartier fauve et noir dresse son vieux décor

De chair, de sang, de vice et d'or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil de portes basses,

Les gens qui passent ;

Derrière elles, au fond de couloirs rouges

Des feux luisent, un rideau bouge

Et se soulève et permet d'entrevoir

De beaux corps nus en des miroirs.

Le port est proche. A gauche, au bout des rues,

L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue

Un pan de ciel énorme,

droite, un tas grouillant de ruelles difformes

Choit de la ville - et les foules obscures

S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,

Ceux qui veillent, mélancoliques, aux bancs de quart

Et les mousses dont les hardes sont suspendues

A des mâts abaissés ou des cordes tendues,

Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs,

Le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;

Les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;

La vague éveille en eux des images qui brûlent ;

Et leurs deux mains et leurs deux bras se désespèrent

Ou s'exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars,

Chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,

Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,

Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,

Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;

On les entend descendre en troupeaux noirs,

Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,

Et la débauche en eux si fortement bouscule

Leur avarice et leur prudence routinière

Qu'elle les use et les ruine, avec colère.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


Venus de quels lointains heureux ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,

Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse,

Autour de femelles rouges qui les affolent,

Ils s'assemblent et s'ameutent en ardentes paroles.

Des mascarons fougueux et des ornements crus

Luisent au long des murs et dans l'ombre se dardent ;

Des satyres sautants et des Bacchus ventrus

Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes ;

Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,

Les bols chauffent, tordant leur flamme en drapeaux bleus,

Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère ;

Une chatte bondit vers des mouches, légère,

Un ivrogne sommeille étendu sur un banc,

Et des femmes viennent à lui et se penchant

Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes.

Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,

Sur des fauteuils et des divans sont empilées,

La chair morne déjà d'avoir été foulée

Par les premiers passants de la vigne banale.

L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or,

Une autre bâille et s'étire, d'autres encor

Flambeaux défunts, thyrses usés des bacchanales

Sentant l'âge et la fin les flairer du museau,

Les yeux fixes, se caressent la peau,

D'une main lente et machinale.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


D'après l'argent qui tinte dans les poches,

La promesse s'échange ou le reproche ;

Un cynisme tranquille, une ardeur lasse

Préside à la tendresse ou bien à la menace.

L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent,

Lorsque les poings s'entrecognent, au vent

Des insultes et des jurons, toujours les mêmes,

Quelque gaîté s'essore et jaillit des blasphèmes,

Mais aussitôt retombe - et parfois l'on entend,

Dans le silence inquiétant,

Un clocher proche et haletant

Sonner l'heure lourde et funèbre,

Sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, au long des jours, quand les fêtes émargent,

Soit en hiver, Noël, soit en été, Saint-Pierre,

Le vieux quartier de crasse et de lumière

Monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :

Fenêtre par fenêtre, étage par étage,

Ses façades dardent, de haut en bas,

Le vice - et jusqu'au fond des galetas,

Brame l'ardeur et s'accouplent les rages.

Dans la grande salle, où les marins affluent,

Poussant au-devant d'eux quelque bouffon des rues

Qui se convulse en mimiques obscènes,

Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaine ;

Les hommes saouls braillent comme des fous,

Les femmes se livrent - et, tout à coup,

Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,

On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent,

Des seins offerts, des ventres pris et l'incendie

Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure,

Où le crime plante ses couteaux clairs,

Où la folie, à coups d'éclairs,

Fêle les fronts de meurtrissures,

C'est l'étal flasque et monstrueux,

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

Tributaires de la cité et de la mer.

samedi 10 novembre 2007

Pascal (Louise Ackermann)

DERNIER MOT


Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m'entendre

Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.

Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre,

Mais du moins j'aurai dit ce que j'ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule

Le tableau désolant des humaines douleurs,

Nous montrant qu'en ce monde où tout s'effondre et croule

L'homme lui-même n'est qu'une ruine en pleurs,

Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,

Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,

Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,

Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,

Tu crois que tu n'as plus dans ton ardeur fébrile,

Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,

Qu'à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,

Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.

À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,

Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :

Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,

Et devant l'Infini ce sont là nos frissons.

Mais parce qu'ici-bas par des maux incurables,

Jusqu'en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,

Et que nous succombons, faibles et misérables,

Sous le poids accablant d'effroyables destins,

Il ne nous resterait, dans l'angoisse où nous sommes,

Qu'à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?

Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d'être hommes,

Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.

Quand de son Golgotha, saignant sous l'auréole,

Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,

Et quand il laisserait sa divine parole

Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;

Quand il ferait jaillir devant notre âme avide

Des sources d'espérance et des flots de clarté,

Et qu'il nous montrerait dans son beau ciel splendide

Nos trônes préparés de toute éternité,

Nous nous détournerions du Tentateur céleste

Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.

Pour repousser l'échange inégal et funeste

Notre bouche jamais n'aurait assez de non !

Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre

Une nuit où faillit périr l'esprit humain,

Qui, devant le progrès se dressant haute et sombre,

Au vrai libérateur a barré le chemin,

Non à cet instrument d'un infâme supplice

Où nous voyons, auprès du divin Innocent

Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;

Non à notre salut s'il a coûté du sang ;

Puisque l'Amour ne peut nous dérober ce crime,

Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur,

Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,

Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !

Qu'importe qu'il soit Dieu si son oeuvre est impie ?

Quoi ! c'est son propre fils qu'il a crucifié ?

Il pouvait pardonner, mais il veut qu'on expie ;

Il immole, et cela s'appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : " Mon Père. "

Son odieux forfait ne t'a point révolté ;

Bien plus, tu l'adorais sous le nom de mystère,

Tant le problème humain t'avait épouvanté.

Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t'accable,

Tu ne voulais, hélas ! qu'endormir ton tourment,

Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,

Plus que la vérité, c'était l'apaisement,

Car ta Foi n'était pas la certitude encore ;

Aurais-tu tant gémi si tu n'avais douté ?

Pour avoir reculé devant ce mot : J'ignore,

Dans quel gouffre d'erreurs tu t'es précipité !

Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,

Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,

Et s'il faut accepter ta sombre alternative,

Croire ou désespérer, nous désespérerons.

Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne

Sous le soleil des cieux n'avait encor sonné ;

Jamais l'homme, au milieu de l'univers sans borne,

Ne s'est senti plus seul et plus abandonné.

Déjà son désespoir se transforme en furie,

Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,

Et se sachant voué d'avance à la tuerie,

Pour s'achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine

Quand le cirque jadis se remplissait de sang,

Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,

Le regard découvrait un César tout puissant.

Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,

Tout entier au plaisir de regarder souffrir,

Et le gladiateur, en marchant vers l'arène,

Savait qui saluer quand il allait mourir.

Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales

Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir ?

Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales

Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,

D'un geste résigné nous saluerions nos reines.

Enfermé dans un cirque impossible à franchir,

L'on pourrait néanmoins devant ces souveraines,

Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir.

Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,

Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,

Ce n'est plus un salut, non ! c'est un anathème

Que nous lui lancerons avant que d'expirer.

Comment ! ne disposer de la Force infinie

Que pour se procurer des spectacles navrants,

Imposer le massacre, infliger l'agonie,

Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !

Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes

Notre indignation vaincra toute terreur,

Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,

Non sans désir secret d'exciter sa fureur.

Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure

Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené,

Il arrache des cieux notre planète obscure,

Et brise en mille éclats ce globe infortuné.

Notre audace du moins vous sauverait de naître,

Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,

Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être,

Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir.

Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !

À travers les débris, par-dessus les charniers,

Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :

"Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers !"

vendredi 9 novembre 2007

Le remous (Léon Dierx)

Tout se tait maintenant dans la ville. Les rues

Ne retentissent plus sous les lourds tombereaux.

Le gain du jour compté, victimes et bourreaux

S'endorment en rêvant aux richesses accrues ;

Plus de lampe qui luise à travers les carreaux.

Tous dorment en rêvant aux richesses lointaines.

On n'entend plus tinter le métal des comptoirs ;

Parfois, dans le silence, un pas sur les trottoirs

Sonne, et se perd au sein des rumeurs incertaines.

Tout est désert : marchés, théâtres, abattoirs.

Tout bruit se perd au fond d'une rumeur qui roule.

Seul, aux abords vivants des gares, par moment,

Hurle en déchirant l'air un aigu sifflement.

La nuit règne. Son ombre étreint comme une foule.

Oh ! Ces millions d'yeux sous le noir firmament.

La nuit règne. Son ombre étreint comme un mystère ;

Sous les cieux déployant son crêpe avec lenteur,

Elle éteint le sanglot de l'éternel labeur ;

Elle incline et remplit le front du solitaire ;

Et la vierge qui dort la laisse ouvrir son coeur.

Voici l'heure où le front du poète s'incline,

Où, comme un tourbillon d'abeilles, par milliers

Volent autour de lui les rêves réveillés

Dont l'essaim bourdonnant quelquefois s'illumine ;

Où dans l'air il surprend des frissons singuliers.

L'insaisissable essaim des rêves qui bourdonne

L'entoure ; et dans son âme où l'angoisse descend

S'agite et s'enfle, avec un reflux incessant,

La houle des désirs que l'espoir abandonne :

Amour, foi, liberté, mal toujours renaissant.

Comme une houle épaisse où fermente la haine

De la vie, en son coeur plus caché qu'un cercueil,

S'élève et vient mourir contre un sinistre écueil

L'incurable dégoût de la clameur humaine

Dont la nuit au néant traîne le vain orgueil !

vendredi 19 octobre 2007

Le génie des forêts (Joseph Lenoir)

Il est dit qu'une fois, sur les arides plaines

Qui s'étendent là-bas dans les vieilles forêts,

L'esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines

Dormit à l'ombre d'un cyprès.

Mais il n'était pas seul : l'air pensif, en cadence,

Pressés autour de lui, des hommes s'agitaient ;

Un chant rompit bientôt leur lugubre silence :

Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme,

Tu t'engraissais des chairs de tes amis,

Et que jamais, chez toi, n'étincelle la flamme,

Qu'autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu peux, au seuil de nos cabanes,

Les pâles et rouges débris

Des chevelures et des crânes

Qu'en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc !l assouvis ta colère,

Tu ne m'entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées

A leurs pieds tombent en éclats ;

Ils frappent : leurs mains épuisées

Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible,

Le cou tendu, les yeux sans mouvement,

Sur le roc qui voyait cette lutte terrible,

Il s'asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc ! assouvis ta colère,

Tu n'entendras pas pousser de vains sanglots !

A la fin, bondissant de douleur et de rage,

L'esprit de la noire forêt

Jette dans l'air un cri rauque et sauvage,

Ecume, grince et disparaît.

Depuis, nul n'a foulé le morne solitaire,

Alors que les vents de la nuit

Aux horreurs qui couvrent la terre

Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine,

Hâve, dégoûtante de sang,

Accourt du milieu de la plaine,

Y dresser son front menaçant.

samedi 29 septembre 2007

Thestylis (Charles Marie Leconte de Lisle)

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,

L'eau vive en murmurant filtre par mille issues,

Croît, déborde, et remue en son cours diligent

La mélisse odorante et les cailloux d'argent.

Le soir monte : on entend s'épandre dans les plaines

De flottantes rumeurs et de vagues haleines,

Le doux mugissement des grands boeufs fatigués

Qui s'arrêtent pour boire en traversant les gués,

Et sous les rougeurs d'or du soleil qui décline

Le bruit grêle des pins au front de la colline.

Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,

Rassasié de thym et de cytise amer,

L'indocile troupeau des chèvres aux poils lisses

De son lait parfumé va remplir les éclisses ;

Le tintement aigu des agrestes grelots

S'unit par intervalle à la plainte des flots,

Tandis que, prolongeant d'harmonieuses luttes,

Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.

Tout s'apaise : l'oiseau rentre dans son nid frais ;

Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,

Le sein humide encor, ceintes d'herbes fleuries,

Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.

C'est l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna,

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana,

En un noir diadème a renoué sa tresse,

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,

Par les âpres chemins de sa grâce embellis,

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile,

Vers cette source claire accourt d'un pied agile,

Et s'assied sur le bord tapissé de gazon,

D'où le regard s'envole à l'immense horizon.

Ni la riche Milet qu'habitent les Iônes,

Ni Syracuse où croît l'hélichryse aux fruits jaunes,

Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,

N'ont vu fleurir au jour d'égale à Thestylis.

Grande comme Artémis et comme elle farouche,

Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche ;

Jamais, dans le vallon, autour de l'oranger,

Elle n'a, les pieds nus, conduit un choeur léger,

Ou, le front couronné de myrtes et de rose,

Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;

Mais quand la Nuit divine allume l'astre aux cieux,

Il lui plaît de hanter le mont silencieux,

Et de mêler au bruit de l'onde qui murmure

D'un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :

Jeune Immortel, que j'aime et que j'attends toujours,

Chère image entrevue à l'aube de mes jours !

Si, d'un désir sublime en secret consumée,

J'ai dédaigné les pleurs de ceux qui m'ont aimée,

Et si je n'ai versé, dans l'attente du ciel,

Les parfums de mon coeur qu'au pied de ton autel ;

Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;

Soit que, réglant aux cieux le rythme d'or des nombres,

D'un mouvement égal ton archet inspiré

Des Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;

Soit qu'à l'heure riante où, sous la glauque Aurore,

L'aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,

Des baisers de l'écume argentant tes cheveux,


Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;

Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,

Entends-moi ! viens ! je t'aime, et les heures sont brèves !

Viens ! sauve par l'amour et l'immortalité,

Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;

Ou, si tu dois un jour m'oublier sur la terre,

Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,

Et qu'une main amie y grave pour adieu :

Ici dort Thestylis, celle qu'aimait un Dieu !

Elle se tait, écoute, et dans l'ombre nocturne,

Accoudant son beau bras sur la rondeur de l'urne,

Le sein ému, le front à demi soulevé,

Inquiète, elle attend celui qu'elle a rêvé.

Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;

La Mer en gémissant berce les coquillages ;

La montagne muette, au loin, de toutes parts,

Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;

Et la source elle-même, au travers de la mousse,

S'agite et fuit avec une chanson plus douce.

Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,

L'Amant mystérieux et cher n'est pas venu !

Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.

Thestylis sur son front pose l'amphore pleine,

S'éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs,

De la joue et du col s'effacent les couleurs,

Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !

Mais bientôt, l'oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,

Elle songe tout bas, reprenant son chemin :

- Je l'aime et je suis belle ! Il m'entendra demain !

dimanche 16 septembre 2007

Le désir (Anatole France)

Je sais la vanité de tout désir profane.

A peine gardons-nous de tes amours défunts,

Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane

Y laisse d'âme et de parfums.

Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile,

Indolentes autour du col le plus aimé ;

Avant d'être rompu leur doux cercle fragile

Ne s'était pas même fermé.

Mélancolique nuit des chevelures sombres,

A quoi bon s'attarder dans ton enivrement,

Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres

Se plonger éternellement ?

Narines qui gonflez vos ailes de colombe,

Avec les longs dédains d'une belle fierté,

Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe,

Vous aurez déjà palpité.

Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes,

Vous épanouissant lorsque nous vous baisons,

Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes

Sèchent vos brèves floraisons.

Où tend le vain effort de deux bouches unies ?

Le plus long des baisers trompe notre dessein ;

Et comment appuyer nos langueurs infinies

Sur la fragilité d'un sein ?

mardi 29 mai 2007

Booz endormi (Victor Hugo)

Booz s'était couché de fatigue accablé,

Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge,

Il était, quoique riche, à la justice enclin ;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse,

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :

Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc,

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge,

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,

Etait mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée,

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;

Une race y montait comme une longue chaîne,

Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :

" Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?

Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

" Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

" Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire,

Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau. "

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;

Une immense bonté tombait du firmament ;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth,

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.