Affichage des articles dont le libellé est brèves. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est brèves. Afficher tous les articles

lundi 10 mars 2008

Soleil et chair (Arthur Rimbaud)

Sur le comptoir des vers, un long poème de 1870 à tonalité légèrement érotique mais aussi mystique et religieuse d'Arthur Rimbaud toutefois moins excessive que "Vénus Anadyomène" ou "Mes petites Amoureuses".


Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,

Verse l'amour brûlant à la terre ravie,

Et, quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang ;

Que son immense sein, soulevé par une âme,

Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,

Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons !

Et tout croît, et tout monte !

- Ô Vénus, ô Déesse !

Je regrette les temps de l'antique jeunesse,

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux

Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !

Je regrette les temps où la sève du monde,

L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers !

Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre,

Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre

Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour,

Où, debout sur la plaine, il entendait autour

Répondre à son appel la Nature vivante,

Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,

La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu

Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !

Je regrette les temps de la grande Cybèle

Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle,

Sur un grand char d'airain, les splendides cités,

Son double sein versait dans les immensités

Le pur ruissellement de la vie infinie.

L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,

Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.

- Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.

Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,

Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.

Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l'Homme est Roi,

L'Homme est Dieu ! Mais l'Amour, voilà la grande Foi !

Oh ! si l'homme puisait encore à ta mamelle,

Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle,

S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté

Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté

Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,

Montra son nombril rose où vint neiger l'écume,

Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,

Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs !

Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,

Aphrodite marine ! - Oh ! la route est amère

Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix,

Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois !

- Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste.

Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste,

Parce qu'il a sali son fier buste de dieu,

Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,

Son cors Olympien aux servitudes sales !

Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles

Il veut vivre, insultant la première beauté !

- Et l'Idole où tu mis tant de virginité,

Où tu divinisas notre argile, la Femme,

Afin que l'Homme pût éclairer sa pauvre âme

Et monter lentement, dans un immense amour,

De la prison terrestre à la beauté du jour,

La Femme ne sait plus même être courtisane !

C'est une bonne farce ! et le monde ricane

Au nom doux et sacré de la grande Vénus !

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !

Car l'Homme a fini ! l'Homme a joué tous les rôles !

Au grand jour, fatigué de briser des idoles,

Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,

Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !

L'Idéal, la pensée invincible, éternelle,

Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,

Montera, montera, brûlera sous son front !

Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,

Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,

Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !

Splendide, radieuse, au sein des grandes mers

Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers

L'Amour infini dans un infini sourire !

Le Monde vibrera comme une immense lyre

Dans le frémissement d'un immense baiser !

Le Monde a soif d'amour : tu viendras l'apaiser.

Ô ! L'Homme a relevé sa tête libre et fière !

Et le rayon soudain de la beauté première

Fait palpiter le dieu dans l'autel de la chair !

Heureux du bien présent, pâle du mal souffert,

L'Homme veut tout sonder, - et savoir ! La Pensée,

La cavale longtemps, si longtemps oppressée

S'élance de son front ! Elle saura Pourquoi !...

Qu'elle bondisse libre, et l'Homme aura la Foi !

Pourquoi l'azur muet et l'espace insondable ?

Pourquoi les astres d'or fourmillant comme un sable ?

Si l'on montait toujours, que verrait-on là-haut ?


Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau

De mondes cheminant dans l'horreur de l'espace ?

Et tous ces mondes-là, que l'éther vaste embrasse,

Vibrent-ils aux accents d'une éternelle voix ?

Et l'Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ?

La voix de la pensée est-elle plus qu'un rêve ?

Si l'homme naît si tôt, si la vie est si brève,

D'où vient-il ? Sombre-t-il dans l'Océan profond

Des Germes, des Foetus, des Embryons, au fond

De l'immense Creuset d'où la Mère-Nature

Le ressuscitera, vivante créature,

Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ? ...

Nous ne pouvons savoir ! - Nous sommes accablés

D'un manteau d'ignorance et d'étroites chimères !

Singes d'hommes tombés de la vulve des mères,

Notre pâle raison nous cache l'infini !

Nous voulons regarder : - le Doute nous punit !

Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile...

Et l'horizon s'enfuit d'une fuite éternelle ! ...

Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts


Devant l'Homme, debout, qui croise ses bras forts

Dans l'immense splendeur de la riche nature !

Il chante... et le bois chante
, et le fleuve murmure

Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour ! ...

C'est la Rédemption ! c'est l'amour ! c'est l'amour ! ...

Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !

Ô renouveau d'amour, aurore triomphale

Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,

Kallipyge la blanche et le petit Éros

Effleureront, couverts de la neige des roses,

Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !

Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots

Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,

Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,

Tais-toi ! Sur son char d'or brodé de noirs raisins,

Lysios, promené dans les champs Phrygiens

Par les tigres lascifs et les panthères rousses,

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant

Le corps nu d'Europe, qui jette son bras blanc

Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.

Il tourne lentement vers elle son oeil vague,

Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur,

Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt

Dans un divin baiser, et le flot qui murmure

De son écume d'or fleurit sa chevelure.

Entre le laurier-rose et le lotus jaseur

Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur

Embrassant la Léda des blancheurs de son aile,

Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,

Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,

Étale fièrement l'or de ses larges seins

Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,

Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire,

Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,

S'avance, front terrible et doux, à l'horizon !

Par la lune d'été vaguement éclairée,

Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée

Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,

Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile,

La Dryade regarde au ciel silencieux ...

La blanche Séléné laisse flotter son voile,

Craintive, sur les pieds du bel Endymion,

Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...

La Source pleure au loin dans une longue extase ...

C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,

Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.

Une brise d'amour dans la nuit a passé,

Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,

Majestueusement debout, les sombres Marbres,

Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,

Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini !

samedi 19 janvier 2008

La belle Véronique (Théodore de Banville)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Théodore de Banville réussit un sommet d'art pompier.



Ce fut un beau souper, ruisselant de surprises.

Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas froids,

Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises

Et du johannisberg, ainsi que chez les rois.

Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices,

Se renvoyaient les mots comme un clair tambourin,

Les dames, cependant, suçaient des écrevisses

Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin.

Après avoir posé son verre encore humide,

Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux,

Beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide,

Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus.

Ce fut un grand régal pour la troupe savante

Que cette bergerie, et les meilleurs plaisants

Se délectaient de voir un fou croire vivante

Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans.

Mais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange,

L'impassibilité des Olympiens ; lui

Savourant la démence et versant la louange,

Elle, avalant sa perle avec un noble ennui.

L'ardente causerie agitait ses crécelles

Sur leurs têtes, pourtant, quoi qu'il en pût coûter,

Ils avaient les regards si chargés d'étincelles

Que chacun à la fin se tut pour écouter.

« Vraiment ? jusqu'à mourir ! » s'écriait Véronique,

En laissant flamboyer dans la lumière d'or

Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique,

Et si je vous disais : « Je veux le Kohinnor ? »

Elle jetait au vent sa tête fulgurante,

Pareille à la toison d'une angélique miss

Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente

Emporte avec fierté les cargaisons de lys !

« Chère âme, » répondit le rêveur sacrilège,

« J'irais la nuit, tremblant d'horreur sous un manteau,

Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussé-je

Ensuite dans le coeur m'enfoncer un couteau. »

Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire,

Sonore et convulsif, orageux et profond,

Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire,

Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond.

C'est un hôte ébloui, qui toujours nous invite.

La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié ;

Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite

Lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié :

« Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie.

Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.

Il fut supérieur en physiologie

Pour avoir bien connu le fond de notre sac.

Ici, comme partout, l'expérience est chère.

Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton

Si brillante jadis à mon doigt de vachère,

Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothon ! »

mercredi 16 janvier 2008

Vénus Anadyomène (Arthur Rimbaud)

Après la série sur Evangeline, voici, déposée sur la carte du comptoir de la poésie, la suite de la brève série de poèmes avec le mot "mot".
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".

Dans cette livraison, Arthur Rimbaud nous gratifie d'une Vénus Anadyomène, poème totalement sordide et hideux dont la lecture pourrait heurter les âmes sensibles.

Si Clara Vénus Anadyomène ne vous réussit pas, la carte du comptoir des vers, sans commentaire, vous propose plutôt sa sélection :

- D'autres Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, voyelles, sensations, petites amoureuses, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, soleil et chair, tête de faune, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, Marizibill, Annie, l'adieu, la Victoire, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le soleil, à celle qui est trop gaie, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat

- José Maria de Heredia : les conquérants, soir de bataille, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, le voeu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête

De femme à cheveux bruns fortement pommadés

D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,

Avec des déficits assez mal ravaudés,

Puis le col gras et gris, les larges omoplates

Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort ;

Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor,

La graisse sous la peau paraît en feuilles plates,

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût

Horrible étrangement ; on remarque surtout

Des singularités qu'il faut voir à la loupe ...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus,

Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

dimanche 9 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-cinquième et dernière partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images édifiantes en faveur de la religion catholique, des français d'Amérique et des USA et au détriment des anglais.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac publie ici la vingt cinquième et dernière partie de l'intégralité de ce poème incroyable, sommet de kitsch où la vierge et fidèle Evangéline retrouve Gabriel mourant dans un hôpital de Philadelphie.

Elle entre doucement. Sur le fiévreux chevet
Elle porte un regard qu'un espoir doux anime.
À l'ange de la mort disputant sa victime,
Des soeurs pleines de zèle et fuyant le vain bruit,
Prodiguent mille soins et veillent jour et nuit.
Sur le front tout brûlant, sur la lèvre qui sèche
Elles viennent répandre une goutte d'eau fraîche.
Et quand tout est fini pour ces pauvres humains ,
Sur leur poitrine froide elles croisent leurs mains,
Elles ferment leurs yeux, et le linceul les couvre.

Au moment ou la porte en gémissant s'entr'ouvre,
Les pâles moribonds semblent se réveiller,
Se tournent lentement sur leur triste oreiller
Et fixent sur la vierge un oeil plein de souffrance.
Sa présence était douce et rendait l'espérance,
Elle était le soleil qui monte à l'horizon,
Et vient illuminer les murs d'une prison.
Promenant ses regards sur les lits, autour d'elle,
Elle vit que la mort, en servante fidèle,
Avait enfin guéri d'inguérissables maux.
Plusieurs qui de sa bouche, hier, buvaient les mots,
Hélas ! ne vivaient plus. Ici, comme eux livides,
D'autres les remplaçaient là des lits étaient vides.
A l'aspect de la mort qui surgit de partout,
Soudain elle s'arrête. Est-ce horreur ou dégoût ?
Elle est là morne, pâle, et sa langue liée
Veut dire, semble-t-il, une chose oubliée.
Un frisson la secoue, et l'odorant bouquet,
S'échappant de sa main, tombe sur le parquet.
Dans ses yeux cependant, et sur sa maigre joue,
L'étonnement se peint, une lueur se joue.
Est-ce le feu qui meurt ? Or, voilà qu’aussitôt,
Suffoquant dans l’angoisse, elle jette un sanglot.
Les moribonds, surpris de cette affre suprême,
Sur leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.

Un malade était là, devant elle, un vieillard . . .
Ses yeux ne voyaient plus qu'à travers un brouillard,
Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse,
Il s'en allait mourant. Et sa joue était creuse,
Et sa large poitrine en râlant se gonflait.
C'était la fin. Soudain le soleil, d'un reflet,
Efface le sillon qu'avaient tracé les rides,
Et rend l'air de jeunesse à ses vieux traits arides.
Il était là, cet homme, immobile et sans voix,
Le regard attaché sur la petite croix
Qu'on venait de suspendre au mur, près de sa couche.
La fièvre, d'un trait rouge, avait marqué sa bouche.
On eut dit que la vie, à l’instar des Hébreux,
Avait mis sur sa porte un sang tout généreux,
Pour que l'ange de mort retînt encor son glaive.
Peut-être ses pensées se perdaient dans un rêve.
Il demeurait toujours immobile et muet,
Ou seule, pour prier, sa lèvre remuait.
On voyait sur ses yeux des nuages funèbres;
Ses esprits se noyaient en de lourdes ténèbres,
Ténèbres d’agonie et ténèbres de mort.
Au cri d'Évangéline il se réveille, il sort
De l'ombre qui l'étreint et ressaisit la vie.
Dans le calme, aussitôt, son oreille ravie
Entendit une voix, comme un écho du ciel,
Qui lui dit tendrement : «Gabriel ! Gabriel !
«Bénis, mon bien-aimé, le ciel qui nous rassemble !»
Et voilà qu'il revit dans un songe. Il lui semble,
Qu'heureux et jeune encore, il est, comme autrefois,
Dans sa belle Acadie avec les villageois,
Qu'il erre dans les prés; qu'il entre en son village,
Sous le toit de son père abrité de feuillage,
Qu'il voit Évangéline, allant à son côté,
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
Sur la prairie en fleurs et le long des rivières !

Des pleurs d'enivrement coulent de ses paupières;
Il ouvre grands ses yeux et cherche autour de lui.
La douce vision, hélas ! a déjà fui !
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique,
Il voit, agenouillée, une forme angélique,
Et c'est Évangéline !
Il veut dire son nom,
Mais sa bouche ne peut murmurer qu'un vain son.
Dans un dernier effort, en une sainte ivresse,
Il attache sur elle un regard de tendresse,
Il veut lever la tête et lui tendre la main,
Aussitôt il retombe, et tout effort est vain !
Seulement, un sourire éclaire sa figure,
Quand de sa fiancée il sent la lèvre pure
Sur sa lèvre de feu longuement se poser.
Son regard se réveille à ce dernier baiser,
A cet éclair d'amour qui sait enfin l’atteindre.
C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre.
Il se ferme déjà cet oeil encor si beau:
Un souffle malfaisant éteignait le flambeau,
Et tout était fini, l'amour et ses délices,
La crainte et les espoirs, la joie et les supplices.

Près de ce mort béni qu'elle avait aimé tant,
La pauvre Evangéline est à genoux. Pourtant,
Une dernière fois, en l’angoisse abîmée,
Elle prend dans ses mains la tête inanimée,
La presse doucement contre son coeur transi,
Et dit, penchant son front : «Ô mon Père, merc i!»

C'est l'antique forêt . . . Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers
Se balancent encor sur les fauves sentiers,
Mais loin, bien loin de leurs discrets ombrages
Les fiancés constants, sur d'étrangères plages
Dorment l'un près de l'autre, à jamais réunis . . .
La paix est éternelle où les maux sont finis.
Ils sont là, sous les murs du temple catholique,
Au sein de la cité, mais la croix symbolique
Qui disait au passant le lieu de leur repos,
La croix ne se voit plus. Comme d'immenses flots
Roulent avec fracas vers une calme rive,
Chaque jour, cependant, pressée, ardente, arrive
Auprès de leurs tombeaux la foule des humains.
Combien de coeurs brisés, venus par tous chemins,
Soupirent dans le doute ou dans la lassitude,
En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude !
Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement
En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment !
Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche !
Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin !

C'est l’antique forêt . . . Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers
Se balancent encor sur les fauves sentiers;
Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme,
On entend murmurer un étrange idiome,
On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger !
Seulement, près des rocs que le flot vient ronger,
Le long des bords déserts du brumeux Atlantique,
On voit de place en place, un paysan rustique.
C'est un Acadien
dont le pieux aïeul
Ne voulut pas avoir autrefois pour linceul,
La terre de l'exil. Il vint, bravant le maître,
Mourir aux lieux aimés où Dieu l'avait fait naître.
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
Sa fille porte encor élégant mantelet,
Jupon de droguet bleu, bonnet de Normandie.
Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie.
Sa femme est au ménage et tourne le fuseau.
Ses garçons comme lui se complaisent sur l'eau.

C'est l'antique forêt . . . Quand l'étoile s'allume,
Dans les veillées d'hiver, près de l'âtre où l'on fume,
Les paysans dévots parlent, les yeux en pleurs,
De leur Évangéline et de ses longs malheurs. . .
On entend au dehors des clameurs. C'est, tout proche,
L'océan qui gémit dans ses antres de roche,
Et la forêt répond par de profonds sanglots,
Au long gémissement qui monte de ses flots.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

samedi 8 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-quatrième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes en faveur de la religion catholique, des français d'Amérique et des USA et au détriment des anglais.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

En ces lieux ravissants où, de ses flots nacrés,
La Delaware arrose et féconde les prés,
Il s'élève une ville harmonieuse et fière.
Elle mire ses toits dans la grande rivière,
Et garde avec amour, en son bois enchanteur,
L'illustre nom de Penn, son pieux fondateur.
Là soufflé un doux vent; là, de la beauté suprême
La pêche veloutée est vraiment un emblème;
Là, glorieux échos, chaque rue a sa voix
Qui répète les noms des arbres d'autrefois,
Comme pour apaiser les dryades discrètes,
Dont le colon troubla les antiques retraites.

Après avoir bercé, sur d'orageuses mers,
Ses amours sans espoirs et ses chagrins amers,
La vierge de Grand-Pré, la suave bannie,
Avait aimé bientôt cette rive bénie
Qui lui rappelait tant le village perdu.
Le repos succédait à son labeur ardu,
Ici dormait heureux LeBlanc, le vieux notaire.
De ses cent petits-fils, quand il quitta la terre,
Un seul était venu s’asseoir à son chevet.
Oui, c'était bien ici qu'enfin elle trouvait
Le plus de souvenirs de sa terre natale.

Elle aimait des Quakers l'existence frugale,
Et l'usage charmant qu'ils ont de tutoyer.
Elle voyait alors doucement chatoyer,
Dans le passé lointain, l'Acadie où naguère
Les habitants heureux s'aimaient comme des frères.
Maintenant que l'espoir est mort, et le coeur, las,
Par un divin instinct ses pensées et ses pas
Se tournent vers la ville où l'âme se recueille,
Comme vers le soleil se tourne l'humble feuille,
Quand un rayon du ciel, un souffle matinal,
Dissipent le brouillard où se noyait le val,

Le voyageur qui touche au sommet des montagnes
Voit surgir, à ses pieds, dans les vertes campagnes,
De longs ruisseaux d'argent tout frangés de rameaux,
Des champs et des moissons des bois et des hameaux.
Ainsi, quand le chagrin s'endormit dans son âme,
Elle vit que l'amour, de sa féconde flamme,
Divinisait encor le ciel et les humains.
Elle se sentit forte, et les âpres chemins
Qu'elle avait parcourus avec tant de constance,
Lui paraissaient très beaux maintenant à distance.
Cependant Gabriel n'était pas oublié.
Par les premiers serments son coeur était lié,
Son tendre coeur de vierge. En sa longue agonie,
Elle voyait toujours, charmante et rajeunie,
Comme au suprême soir du dernier rendez-vous,
L'image du beau gars choisi pour son époux.
Le silence, l'absence, et le temps qui s'envole
Mettaient au souvenir une vive auréole.
Pour elle Gabriel n’avait jamais vieilli.
Non, jamais sous les ans il n'avait défailli,
Mais il était resté dans la vigueur de l’âge,
Au matin radieux, là-bas, dans le village.
En son exil amer, sous le ciel étranger,
La douce Évangéline aimait à partager
L'angoisse du chagrin, les pleurs de l’indigence.
Elle savait pour tous avoir de l'indulgence,
Pour tous elle priait. Sa grande charité,
Gardant toujours son charme et son intensité
Ressemblait à ces fleurs dont les brillants calices
Sans rien perdre jamais, pourtant, de leurs délices,
Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
Son âme s'enflammait de divines ardeurs,
Elle ne gardait plus qu'une seule espérance,
Suivre Jésus partout avec persévérance,
Et, comme un holocauste, à Dieu s'offrir aussi.
Et l'on vit bien longtemps la soeur de la Merci
Se glisser, chaque jour, dans les coins de la ville
Où, comme un noir essaim, grouille un peuple servile,
Où, pour cacher ses pleurs, sa faim, sa nudité,
L'indigence s'enfonce avec timidité;
Où la femme malade est sans pain, et travaille
Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille;
Bien longtemps on la vit, dans ces coins isolés,
Porter un peu de paix aux foyers désolés.
Lorsque la foule était de partout disparue,
Que tout dormait, le guet qui longeait chaque rue
Criant, dans la rafale ou dans l'obscurité,
Que tout était tranquille au sein de la cité,
Le guet voyait souvent, dans une humble mansarde,
La pensive lueur de sa lampe blafarde.
Avant qu'à son sommeil l'heureux fût arraché,
L'Allemand matinal qui portait au marché
Et des fleurs et des fruits dans sa lourde charrette,
Souvent la rencontrait qui gagnait sa retraite,
Sans effroi, toute pâle, en priant, en pleurant,
Après avoir veillé près du lit d'un mourant.

Sur la cité de Penn une peste maligne,
Hélas ! vint fondre un jour. Plus d'un funeste signe
Fut remarqué d'abord par tous les villageois.
De sauvages pigeons étaient sortis des bois,
Où seuls les glands amers formaient leur nourriture,
Quand d'une longue faim ils sentaient la torture.
Leur vol plus d'une fois avait terni le jour,
Et les fauves avaient, comme eux, fui leur séjour.
Parfois, lorsqu'est venu le beau mois de septembre,
Sur les champs tout fleuris et tout parfumés d'ambre
L'océan pousse un flot qui monte, monte encor,
Jusqu'à ce que le pré soit lui-même un lac d'or
,
De même, franchissant sa borne accoutumée,
L'océan de la mort sur la plaine embaumée
Où fleurissait la vie, où rayonnait l'azur,
Avec un long sanglot jeta son flot impur.
Le riche, par ses biens, la beauté, par ses charmes,
L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes,
Ne purent désarmer le terrible oppresseur,
Et le frère mourait dans les bras de sa soeur,
L'enfant en s'endormant sur le sein de la mère,
L'épouse, à son réveil d'une ivresse éphémère !
L'indigent, délaissé, dans ce moment fatal,
Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital,
La demeure de ceux qui n'ont point de demeure,
C'est là qu'il attendait, hélas ! sa dernière heure.

En dehors de la ville, au coin d'un large pré,
En ce temps l'hôpital s'élevait, retiré,
Aujourd'hui cependant la ville l'environne,
Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne,
Semblent être un écho qui répète aux heureux
Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux :
«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.»

Nuit et jour, à l'hospice, avec de saints apôtres,
On voyait accourir la soeur de charité.
Et quand elle parlait, en son austérité,
Des biens que Dieu réserve à ceux qui, dans le monde,
Ont porté le fardeau d'une douleur profonde,
Les mourants souriaient et retrouvaient l'espoir.
Sur le front de la vierge, alors, ils croyaient voir
Une vive auréole, une lueur divine,
Comme au front des élus un artiste en dessine,
Ou comme, dans la nuit, au-dessus des cités
On en voit resplendir. Dans leurs félicités,
Cela leur paraissait la radieuse flamme
Des lampes de ce ciel où monterait leur âme.
À l'aube, un samedi que tout semblait plus beau,
Par la ville déserte elle vint de nouveau
Vers le sombre hôpital encombré de malades.
Au souffle qui passait sous les vertes arcades ,
Le jardin mollement balançait mille fleurs.
Elle choisit alors celles dont les couleurs
Pouvaient rendre, peut-être, un sourire à la bouche
Des patients cloués sur leur funèbre couche;
Elle fit un bouquet, puis ensuite monta.
La brise, au même instant, sur son aile apporta,
De l'église du Christ, un joyeux chant de cloches,
Et, flottant sur les prés, plus humbles et plus proches,
Les psaumes suédois du choeur de Wicaco
S'unirent à l’airain, comme un céleste écho.
Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme,
Le calme descendait. Le deuil avait un terme;
La vierge pressentit que sa peine achevait.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

vendredi 7 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-troisième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes en faveur de la religion catholique, des français d'Amérique et des USA et au détriment des anglais.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents,
S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction,
Qui tomba de sa main sur ces têtes chéries,
Comme sur les sillons ouverts dans les prairies,
Tombe le grain de blé de la main du semeur,
Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur
De les avoir dès lors pour hôtes dans sa tente.
Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
L'assure au nom de tous d'un respect
En entendant parler son langage natal,
Le ministre de Dieu sent une grande joie.
Par un large sentier où la verdure ondoie,
Entre deux rangs de gens curieux et dévots,
Il guide à son wigwam les visiteurs nouveaux,
Et pour siège il étend la dépouille du fauve.
Il signe de la croix son front auguste et chauve,
Et simple, et souriant, sur un fruste tapis
Il met le maïs d'or en gâteaux, en épis,
Il leur sert, d'une main qui n'est pas encor lourde,
Pour apaiser leur soif, l'eau fraîche de sa gourde.

Tout en se reposant sur les nattes de peaux,
Ils disent leur histoire. À ces tristes propos
Le saint prêtre répond d'une voix solennelle :
«L'aube n'a pas six fois aux cieux ouvert son aile,
«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui
«Depuis que Gabriel, car enfin c'est bien lui,
«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
«Il me fit longuement ce triste récit-là;
«Je le bénis ensuite, et puis il s'en alla.»
La voix de ce pasteur était très onctueuse.
C'était l'aimable écho d'une âme vertueuse,
Qui sait trouver léger le fardeau du devoir,
Pour la proscrite, hélas ! c'était le désespoir.
Chaque mot dans son coeur qu'un nouveau deuil assiège
Tombe, comme en hiver, les blancs flocons de neige
Dans le nid d'où l'oiseau s'est à peine envolé.
«Il va chasser bien loin, dans le nord désolé,
«Continua le prêtre, à la saison prochaine
«Il viendra de nouveau prier sous le grand chêne.»
Évangéline dit, en poussant un soupir :
«Mon âme est abattue et lasse de souffrir . . .
«Mon père, permettez qu'avec vous je demeure,
«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure
Et le missionnaire, accédant à ses voeux,
Répondit tout ému : «Mon enfant, je le veux.»
Le lendemain matin, revêtu de son aube,
Le prêtre dit la messe, à la clarté de l’aube;
Et quand fut consommé l'holocauste divin,
Basile fit seller son coursier mexicain
Et partit. Il allait, jouet d'un triste leurre,
Avec ses guides sûrs regagner sa demeure.

Les jours se succédaient lentement, lentement,
Et partout le mars, qui semblait seulement
Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
Quand l'exilée entra dans le bourg solitaire,
Balançait aujourd'hui, comme des flots mouvants,
Ses longues tiges d'or au caprice des vents.
Et l'étrange fouillis de ses feuilles vermeilles
Offrait une cachette aux voraces corneilles,
Ou formait un grenier dont l’agile écureuil,
Pour se gorger, passait à chaque instant le seuil.
On dépouillait déjà, dans l'amour et la joie,
Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
Les filles du hameau rougissaient si leur main
Développait alors des graines de carmin,
Les filles rougissaient et cachaient leur visage,
En riant en secret de l’amoureux présage,
Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu,
L'appelaient un brigand, un épi sans vertu
Qui ne méritait pas sa place dans la tresse.
Auprès d'Évangéline étrangère à l'ivresse,
Alors nul rouge épi n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait : «Laisse faire le ciel,
«Et le ciel à la fin entendra ta prière.
«Dans le champ du Seigneur sois fidèle ouvrière.
«Il est dans nos déserts, mon enfant, une fleur
«Petite, sans orgueil, et sans vive couleur,
«Vers le nord, en tout temps, son calice s'incline.
«C'est une fleur que Dieu, dans sa bonté divine,
«Sème, de place en place, en ces prés étendus,
«Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
«La foi dans notre coeur ressemble à cette plante.
«La fleur des passions est toujours plus troublante,
«Elle a plus de couleurs, plus de pompeux éclats,
«Mais soyons défiants, elle trompe nos pas,
«Et son baume suave est, hélas ! bien funeste.
«Seule ici-bas la foi, cette plante céleste,
«Est le guide éclairé de nos pas raffermis,
«Et puis ensuite elle orne, au ciel, nos fronts soumis.»

Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
Ils passèrent pourtant ! Les fruits de leur couronne
Tombèrent un par un sur le guéret durci . . .
Gabriel ne vint pas !
L'hiver s'enfuit aussi,
Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
L'abeille butina la fleur à peine éclose;
Sur les feuilles des bois, dans le calme des airs,
L'oiseau bleu fit pleuvoir ses cris joyeux et clairs . . .
Gabriel ne vint pas!
Cependant, sur son aile
La brise de l'été portait une nouvelle
Plus douce que l'espoir et l'amoureux frisson,
Que le parfum des lis et le chant du pinson.
L'agréable rumeur, vague mais persistante,
Disait que Gabriel avait planté sa tente,
Avec d’autres chasseurs, depuis bientôt un an,
Près de la Saginaw, au fond du Michigan.
Et l'exilée alors, que la terre délaisse,
Compte encor sur le ciel. Et malgré sa faiblesse
Et tout ce qu'a d'amer une déception,
Elle fait ses adieux à l'humble mission.

Des guides s'en allaient vers la Nouvelle-France,
Aux grands lacs. Espérant la fin de sa souffrance,
Elle partit. Bien loin, dans l'immense désert,
Après avoir, hélas ! plus d'une fois souffert
D'une cruelle faim et d’une soif acerbe,
Après avoir couché sous l'étoile et sur l'herbe,
Elle atteignit des bois qui s'adossent au Nord
Et de la Saginaw put explorer le bord.
Un soir, elle aperçut, au fond d'une ravine,
La tente du chasseur . . . Elle était en ruine !
Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
La pauvre Évangéline. aux lointains horizons,
Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
Un profond désespoir consumait tout son être.

Sous des cieux, tour à tour ou torrides ou froids,
Elle traîna sa peine ainsi, dans cent endroits.
Tantôt on la voyait, aux missions moraves,
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves,
Sur un champ de bataille, aux malheureux blessés
Tantôt elle portait des secours empressés.
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville
Et demain se cachait dans un hameau tranquille,
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quand elle commença sa course longue et vaine,
Elle était jeune et belle, et son âme était pleine
De suaves espoirs, de tendres passions;
Sa course s'achevait dans les déceptions !

Elle avait bien vieilli : sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait. Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et creusait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux,
Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
Comme au premier rayon dont le ciel s'illumine,
Sous le voile des nuits, le matin se devine.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

jeudi 6 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-deuxième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Et puis, entre les flots de ces larges torrents,
Qui s'élancent fougueux vers des cieux différents,
Se déroule sans fin la zone des prairies,
Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
Qui bercent au soleil, en un lointain profond,
Leurs vagues d’amorphas, de roses, de mil blond.
Là, libres, courroucés, ou pleins d'ardeurs jalouses,
Les bisons font trembler les immenses pelouses;
Là courent les chevreuils et les souples élans,
Les sauvages chevaux avec les loups hurlants ;
La s’allument des feux qui dévorent la terre,
Là des vents fatigués soufflent avec mystère!
Des enfants d'Ismaël les sauvages tribus
Arrosent de leur sang ces déserts étendus,
Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
En tournoyant dans l'air suit leurs routes sanglantes.
Il semble, esprit vengeur des vieux chefs massacrés,
Trouver, pour fuir au ciel, d'invisibles degrés.

On voit monter parfois un orbe de fumée;
Là s'élève une tente. Une horde affamée.
Poussant des cris de guerre et la haîne dans l'oeil,
Danse autour du brasier où rôtit le chevreuil.
De place en place aussi, se mirant aux fontaines
Qui sillonnent parfois ces retraites lointaines,
Fleurit quelque bosquet où l'oiseau va chanter;
Et l'ours morose vient, tout en grognant, hanter
Les cavernes d'un roc, le fond d'une ravine
Où sa griffe déterre une amère racine.
Puis, percé de clous d'or, bien au-dessus de tout,
Comme un toit protecteur le ciel s'étend partout.

Mais toujours Gabriel continuait sa course.
Il avait remonté plus d'un fleuve à sa source,
Et près des monts Ozarks au flanc sévère et nu,
Avec ses compagnons il était parvenu.
Et, depuis bien des jours, le vieux pâtre et la vierge
Avaient quitté la ville et la petite auberge,
Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
Toujours encouragés par un espoir trompeur,
Avec des Indiens au visage de cuivre,
Ils s'étaient mis en route, empressés à le suivre.
Parfois, ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,
De son camp éloigné la fumée ondulante;
Le soir, ils ne trouvaient qu'une cendre brûlante,
Que des brasiers éteints et des charbons noircis.

Or, malgré la fatigue et malgré les soucis,
Ils ne s'arrêtaient pas. Toujours pleins de courage,
Ils poursuivaient toujours leur pénible voyage.
On eut dit qu'une fée au pouvoir merveilleux,
D'un grand lac de lumière étalait, sous leurs yeux,
Le mirage trompeur. Ils étaient dans l'ivresse,
Mais ce lac enchanté fuyait, hélas ! sans cesse.
Comme ils avaient, un soir, dressé leur campement,
Ils virent s'avancer près du feu de sarment,
Une jeune Indienne. Elle n'a rien de rude,
Et prévient le respect par son humble attitude.
On lit bien la douleur en son oeil abattu,
Mais on y lit de même une forte vertu.
C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
Rejoindre ses parents et ces jeunes compagnes,
Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux
A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche,
Mais elle avait vu là le féroce Comanche,
Enivré de fureur, du tomahawk armé,
Massacrer sous ses yeux son époux bien-aimé,
Un chasseur canadien, un fier visage pâle,
Qui brava ses bourreaux jusqu'à son dernier râle.
Elle parlait ainsi d'un ton plaintif et lent,
Les exilés souffraient tout en la consolant.
Quand la braise eut doré le bison délectable,
Ils la firent asseoir à leur modeste table.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
Les fils de l'Acadie et leurs fidèles guides
Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
Pendant que follement les rayons chauds et gais
Du brasier qui flambait dans la plaine assombrie,
Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
L'Indienne s'en vint, l'âme pleine de deuil,
Sur le gazon s'asseoir, devant le fauve seuil
De la tente où veillait la vierge d'Acadie.
Elle redit encor la noire perfidie
Qui sema son chemin d’ineffables douleurs.
Elle redit aussi, les yeux noyés de pleurs,
Avec le doux parler de la forêt sauvage,
Ses amours, ses bonheurs, et son triste veuvage.
La vierge de Grand-Pré pleurait à ces récits,
Les maux qu'elle endurait lui semblaient adoucis,
Car elle avait, près d’elle, une autre infortunée
À d'éternels chagrins comme elle destinée,
Un coeur brûlant d'amour, déçu, blessé, flétri,
Et privé pour jamais de son objet chéri.
Le souffle de douleur qui passait sur ces femmes.
Les liait l'une à l'autre et faisait soeurs leurs âmes.

La proscrite à son tour dit aussi ses émois;
Elle dit ses chagrins et depuis quels longs mois,
Bien loin de sa patrie, elle allait désolée,
Et la femme des bois, la figure voilée,
L'écoutait en silence, assise à quelques pas.
Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas,
Et quand Évangéline eut fini son histoire,
Muette, elle pencha la tête. On eut pu croire
Qu'une terreur nouvelle obsédait son esprit.
Mais un moment après, tressaillante, elle prit,
Dans ses deux frêles mains, les mains de l'exilée,
Puis, assise à ses pieds, d'une voix modulée,
Elle lui raconta l'histoire de Mowis,
Le fiancé de neige.
«Il épousa jadis,
«Une vierge sensible aux aveux de sa bouche,
«Et sous les bois épais, il partagea sa couche.
«Mais quand l'aube rosat le ciel de l'orient,
«Il sortit du wigwam, gracieux, souriant,
«Et bientôt, par degrés, se fondit comme une ombre,
«Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre.
«Et la jeune épousée, en proie à ses regrets,
«Le suivit en pleurant jusqu'au fond des forêts,
«Tendant vers lui les bras pour retarder sa fuite.»

Et, sans se reposer, elle redit ensuite,
Avec le même accent si doux et si charmeur,
Comment, un soir, si l'on en croyait la rumeur,
La belle Liliaux par un brillant fantôme
Avait été séduite. Il venait sous le dôme
Des pins majestueux qui voilaient son séjour,
Et quand elle sortait, vers le déclin du jour,
Comme un souffle odorant qui passe sur les mousses,
Sa voix lui murmurait les choses les plus douces.
Heureuse de sentir son magique pouvoir,
Elle aimait a l'entendre, elle aimait à le voir.
En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes,
Elle suivit son vol par les bois et les brumes.
On ne la revit plus. Sa tribu la chercha,
Mais personne jamais, sans doute, n'approcha
Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.

Toujours Évangéline écoutait, attentive,
Les contes merveilleux de la femme des bois.
La plaine fleurait bon, et cette douce voix,
Lui fit croire, un instant, qu'elle était transportée
Par une fée aimable en la terre enchantée
Que son rêve souvent voyait dans son essor.
Lentement dans la nuit, comme une boule d'or,
La lune se leva sur l’Ozark aux flancs chauves.
Elle fit peu à peu glisser des reflets fauves
Sur les plaines en fleurs et les monts de granit,
Sur les haines de l'antre et les amours du nid.
La tente se drapa de douces lueurs blanches;
Le ruisseau plus gaîment murmura sous les branches;
Les gazons plantureux et les bois étendus
Dans une mer d'argent semblaient s'être fondus.
Un souffle parfumé berçait toutes les choses.
L'exilée, a l'aspect des tableaux grandioses,
Sent l'ivresse griser son coeur toujours aimant.
Mais une vague peur, un noir pressentiment
Se glissèrent alors dans son âme timide,
Comme, au coucher du jour, sous la verdure humide,
Un serpent qui se glisse, à travers le buisson,
Jusqu'au nid où l'oiseau module sa chanson.
Ce n'était pas alors une crainte futile
Des choses d'ici-bas; c'était, douce et subtile,
Une voix qui passait dans les vagues de l'air,
Et qui venait du ciel. Comme au feu de l’éclair,
Elle vit que pareille à la femme indienne,
Dans sa course elle aussi, la pauvre Acadienne,
Vainement poursuivait un fantôme menteur.
Tout dormait cependant. Dans le calme enchanteur,
Sur elle le sommeil descendit comme un baume
,
Et tout se dissipa: crainte, joie et fantôme.

Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain,
Les vaillants voyageurs reprirent leur chemin.
Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée,
Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée.
Elle dit, appelant la proscrite sa soeur:
«Je connais le pays où passe le chasseur.
«Sur le flanc de ces monts où l'aigle a mis son aire,
«Du côté du couchant, un peuple débonnaire
«Habite un pauvre bourg. C'est une mission.
«On aurait là pour toi de la compassion.
«Le chef de ce village est une robe noire.
«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire.
«Son peuple m'est connu. Je l'ai vu bien souvent
«Chanter comme l’oiseau, gémir comme le vent,
«Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,
«Et du divin Jésus, et de sa sainte mère.»
Évangéline, alors, dit à ses compagnons:
«Allons de ce côté. Hâtons-nous. Atteignons
«Le bourg que la montagne abrite sous son aile,
«Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
A peine eut-elle dit, que les aventuriers
Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
Quand le soleil entra dans son lit de nuée
La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
Atteignait la montagne et découvrait, au loin,
Une large prairie où se berçait le foin,
Où dormaient çà et la de limpides fontaines,
Elle entendit bientôt monter des voix humaines,
Et vit dans la verdure, au bord d'un grand ruisseau,
Les tentes des chrétiens qui se miraient dans l'eau.
Au pied d'un chêne antique, et parmi les cabanes,
Sur un épais tapis de mousse et de lianes,
Le peuple plein de foi s'était agenouillé.
Il priait. Ce grand chêne, au faîte ensoleillé,
Était l’unique temple. Un crucifix de marbre
Avait été fixé dans l'écorce de l'arbre,
Et semblait reposer un regard triste et doux
Sur les humbles chrétiens tombés à ses genoux.
À travers les rameaux que la lumière dore,
La prière et le chant, le soir comme a l’aurore,
S'élèvent vers les cieux, tel un divin encens.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :