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mardi 6 mars 2018

L'inquiet désir (Anna de Noailles)

De l'amour et du jardinage... Quel programme !

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...

jeudi 29 novembre 2012

Le pays (Anna de Noailles)

Livraison patriotique d'une poétesse mariée avec la France


Ma France, quand on a nourri son coeur latin
Du lait de votre Gaule,
Quand on a pris sa vie en vous, comme le thym,
La fougère et le saule,

Quand on a bien aimé vos forêts et vos eaux,
L'odeur de vos feuillages,
La couleur de vos jours, le chant de vos oiseaux,
Dès l'aube de son âge,

Quand amoureux du goût de vos bonnes saisons
Chaudes comme la laine,
On a fixé son âme et bâti sa maison
Au bord de votre Seine,

Quand on n'a jamais vu se lever le soleil
Ni la lune renaître
Ailleurs que sur vos champs, que sur vos blés vermeils,
Vos chênes et vos hêtres,

Quand jaloux de goûter le vin de vos pressoirs ;
Vos fruits et vos châtaignes,
On a bien médité dans la paix de vos soirs
Les livres de Montaigne,

Quand pendant vos étés luisants, où les lézards
Sont verts comme des fèves,
On a senti fleurir les chansons de Ronsard
Au jardin de son rêve,

Quand on a respiré les automnes sereins
Où coulent vos résines,
Quand on a senti vivre et pleurer dans son sein
Le coeur de Jean Racine,

Quand votre nom, miroir de toute vérité,
Émeut comme un visage,
Alors on a conclu avec votre beauté 
Un si fort mariage

Que l'on ne sait plus bien, quand l'azur de votre oeil
Sur le monde flamboie,
Si c'est dans sa tendresse ou bien dans son orgueil
Qu'on a le plus de joie...

dimanche 11 novembre 2007

Les rêves (Anna de Noailles)

Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor

Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves,

Et va s'illuminant sur de pâles décors

Dans un argentement de lune qui se lève.

Il flotte du divin aux grâces de leur corps,

Leur regard est intense et leur bouche attentive ;

Il semble qu'ils aient vu les jardins de la mort

Et que plus rien en eux de réel ne survive.

La furtive douceur de leur avènement

Enjôle nos désirs à leurs vouloirs propices,

Nous pressentons en eux d'impérieux amants

Venus pour nous afin que le sort s'accomplisse,

Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,

Notre vie uniment vers leur attente afflue :

Il semble que les corps s'unissent par les yeux

Et que les âmes sont des pages qu'on a lues.

Le mystère s'exalte aux sourdines des voix,

A l'énigme des yeux, aux troubles du rire,

A la grande pitié qui nous vient quelquefois

De leur regard, qui s'imprécise et se retire ...

Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,

Où l'on se sent le coeur trop las pour se défendre,

Où l'âme est triste ainsi qu'au moment de mourir ;

Ce sont des réunions lamentables et tendres ...

Et ceux-là resteront, quand le rêve aura fui,

Mystérieusement les élus du mensonge,

Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,

Offert nos lèvres d'ombre, ouvert nos bras de songe.