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mardi 6 mars 2018

L'inquiet désir (Anna de Noailles)

De l'amour et du jardinage... Quel programme !

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...

samedi 30 août 2008

Le Printemps, l'Eté et l'Hiver (François-René de Chateaubriand)

En cette rentrée, la carte du comptoir des vers ne propose toujours pas d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Vénus Anadyomène, Mes petites amoureuses ...) ni de Guillaume Apollinaire ( Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).
Aussi mettons-nous sur le
comptoir
une série sur la matière première du poème : le pied.
Commençons par un morceau de choix : un Chateaubriand.


Vallée au nord, onduleuse prairie,

Déserts charmants, mon coeur, formé pour vous,

Toujours vous cherche en sa mélancolie.

A ton aspect, solitude chérie,

Je ne sais quoi de profond et de doux

Vient s'emparer de mon âme attendrie.

Si l'on savait le calme qu'un ruisseau

En tous mes sens porte avec son murmure,

Ce calme heureux que j'ai, sur la verdure,

Goûté cent fois seul au pied d'un coteau,

Les froids amants du froid séjour des villes

Rechercheraient ces voluptés faciles.

Si le printemps les champs vient émailler,

Dans un coin frais de ce vallon paisible,

Je lis assis sous le rameux noyer,

Au rude tronc, au feuillage flexible.

Du rossignol le suave soupir

Enchaîne alors mon oreille captive,

Et dans un songe au-dessus du plaisir

Laisse flotter mon âme fugitive.

Au fond d'un bois quand l'été va durant,

Est-il une onde aimable et sinueuse

Qui, dans son cours, lente et voluptueuse,

A chaque fleur s'arrête en soupirant ?

Cent fois au bord de cette onde infidèle

J'irai dormir sous le coudre odorant,

Et disputer de paresse avec elle.

Sous le saule nourri de ta fraîcheur amie,

Fleuve témoin de mes soupirs,

Dans ces prés émaillés, au doux bruit des zéphyrs,

Ton passage offre ici l'image de la vie.

En des vallons déserts, au sortir de ces fleurs,

Tu conduis tes ondes errantes :

Ainsi nos heures inconstantes

Passent des plaisirs aux douleurs.

Mais si voluptueux, du moins dans notre course,

Du printemps nous allons jouir,

Nos jours plus doucement s'éloignent de leur source,

Emportant avec eux un tendre souvenir :

Ainsi tu vas moins triste au rocher solitaire,

Vers ces bois où tu fais toujours,

Si de ces prés ton heureux cours

Entraîne quelque fleur légère.

De mon esprit ainsi l'enchantement

Naît et s'accroît pendant tout un feuillage.

L'aquilon vient, et l'on voit tristement

L'arbre isolé sur le coteau sauvage

Se balancer au milieu de l'orage.

De blancs oiseaux en troupes partagés

Quittent les bords de l'Océan antique :

Tous en silence à la file rangés

Fendent l'azur d'un ciel mélancolique.

J'erre aux forêts où pendent les frimas :

Interrompu par le bruit de la feuille

Que lentement je traîne sous mes pas,

Dans ses pensers mon esprit se recueille.

Qui le croirait ? plaisirs solacieux,

Je vous retrouve en ce grand deuil des cieux :

L'habit de veuve embellit la nature.

Il est un charme à des bois sans parure :

Ces prés riants entourés d'aulnes verts,

Où l'onde molle énerve la pensée,

Où sur les fleurs l'âme rêve bercée

Aux doux accords du feuillage et des airs,

Ces prés riants que l'aquilon moissonne,

Plaisent aux coeurs. Vers la terre courbés

Nous imitons, ou flétris ou tombés,

L'herbe en hiver et la feuille en automne.

dimanche 28 octobre 2007

Hier la nuit d'été qui nous prêtait ses voiles (Victor Hugo)

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,

Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !

Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !

Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !

Tant elle répandait d'amoureuses rosées

Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,

Car tu me regardais avec toute ton âme !

J'admirais la beauté dont ton front se revêt.

Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,

La tendre rêverie en ton coeur commencée

Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie

Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,

Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,

Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,

Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,

Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !

C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !

Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !

C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !

C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre

Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,

L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !

C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.

C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,

A versé la beauté, comme une coupe pleine,

Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.

C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie

Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.

Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.

La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :

Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,

Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,

Poussière que l'orgueil rapporte des combats,

Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,

Qui ronge tristement les écorces amères

Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,

Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,

Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,

Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,

Et toutes les chansons de cette douce lyre

Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,

Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,

Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;

Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,

Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,

Les âmes ont l'amour !

samedi 1 septembre 2007

Les soirs d'été (Emile Verhaeren)

Lorsque rentrent des alentours,

Tels soirs d'été, les attelages,

Les vieilles gens des vieux villages

Se rassemblent aux carrefours.

Les plus anciens semblent descendre

Du calvaire de leurs cent ans ;

Leurs petits yeux sont clignotants

Dans leur face couleur de cendre.


Ils sont à bout de tant marcher ;

Ils radotent, sourient et pleurent,

Puis se taisent, écoutant l'heure

Casser le temps, à leur clocher.

Les aïeules se sont assises

Sur les roses d'un coussinet ;

Les deux brides de leur bonnet

Tombent d'aplomb sur leurs mains grises.

Les veilleuses du souvenir

Brûlent au fond de leurs mémoires ;

Leur menton mâche des histoires

Longues à ne jamais finir.

La plus jeune passe à la ronde

Quelques lambeaux d'un almanach ;

Entre deux prises de tabac,

On discute la fin du monde.

On reparle de morts fauchés

Depuis quels temps ! - Dieu s'en souvienne.

C'était quand l'école gardienne

S'ouvrait encore au vieux marché.

On dit ses deuils et ses misères ;

On se chamaille et c'est à qui

Traîne le plus dolent ennui

Vers les plus noirs anniversaires.

Tous sont jaloux de leurs douleurs :

Défunt leur fils, morte leur fille ;

Les boeufs, qui sont de la famille,

Captés, un soir, par des voleurs.

Et tous les maux que l'on endure

Sans qu'on aille crier, merci !

Sève épuisée et sang moisi,

Sous la chair flasque et la peau dure.

Ainsi causent les vieilles gens,

Les soirs d'été, dans les villages ;

Sur le chemin, les attelages

Fleurent, au loin, comme un encens.

Et, jour à jour, les temps s'écartent ;

Du lundi soir au samedi


On ressasse ce qu'on s'est dit,

Mais le dimanche, on joue aux cartes.

jeudi 26 juillet 2007

Puis rue qui s'en va (Max Elskamp)

Puis rue qui s'en va

Chercher les bassins,

Bouges, galetas,

Où vont les marins,


Maisons à rideaux

Baissés mais qui bougent,

Filtrant un jour clos

De lumière rouge,

C'est filles anglaises

Occupées à boire,

Vêtant pour aimer

Des maillots de moire,

Dans le jour qui pèse

Dehors et si lourd,

Dans le soir d'été

Qui vendent l'amour.

Mais liqueurs au choix

Lors comme la chair,

Aquavit danois,

Anis grec amer,

Whiskey irlandais,

Rhum américain,

Saké japonais,

Opium indien,

Et glaces mirant

En jaune et en noir

Les cuivres luisants

Au dos du comptoir,

Femmes et qui causent

Les épaules nues,

Ou bien se reposent

En long étendues,

Bagues à leurs mains,

Rêvant mal ou pire,

Ou trouvant leur bien

Enfin à dormir.

Lors temps qui s'espace

Dit en heures lentes,

Et jour qui se passe

Ici dans l'attente,


Yeux comme une rampe

Les suivant les murs,

Et sur des estampes

Qui s'arrêtent durs :

On voit le Vésuve

En feu qui se pâme,

Ainsi qu'une cuve

D'enfer et de flammes,

Et rouge et carmin

Plus loin appendu,

Le pont de Brooklyn

Dans l'air suspendu.

lundi 16 juillet 2007

Le premier arbre dans l'allée (Emile Verhaeren)

Le premier arbre de l'allée ?

- Il est parti, dites, vers où,

Avec son tronc qui bouge et son feuillage fou

Et la rage du ciel à ses feuilles mêlée ?

Les autres arbres ? - L'ont suivi

Sur double rang, à l'infini ;

Ils vont là-bas, sans perdre haleine,

A sa suite, de plaine en plaine ;

Ils vont là-bas où les conduit

Sa marche à lui, immense et monotone,

A travers la fureur et l'effroi de l'automne.

Le premier arbre est grand d'avoir souffert

Depuis longtemps, c'est dans ses branches

Que les hivers

Prenaient, des beaux étés, leurs sinistres revanches ;

Contre lui seul, le Nord

Poussait d'abord

Et ses rages et ses tempêtes

Et quelquefois, le soir, il le courbait si fort,

Que l'arbre immensément épars sous la défaite

Semblait toucher le sol et buter dans la mort.

L'orage était partout et l'espace était blême ;

L'arbre ployé criait, mais redressait quand même,

Après l'instant d'angoisse et de terreur passé,

Son branchage tordu et son front convulsé.

Grâce à sa force large et mouvante et solide,

Il rassurait tous ceux dont il était le guide.

Il leur servait d'exemple et de gloire à la fois.

Au temps de l'accalmie, ils écoutaient sa voix

Leur parler à travers l'émoi de son feuillage.

Ils lui disaient leur peur en face du nuage

Qui rôdait plein de foudre à l'horizon subtil.

L'un voulait fuir sans lutte et l'autre se défendre ;

Tous différaient d'avis, quoique voulant s'entendre,

Si bien qu'il lui fallait assumer le péril

D'entrainer seul, là-bas, en quels itinéraires !

Ces mille arbres nourris de volontés contraires.

S'il les menait ainsi, c'est qu'il savait agir

Son vouloir était dur, mais son geste était souple.

Pour les mieux exalter, il les rangeait par couples

Et dès qu'au loin il entendait le vent rugir,

Farouche et violent, il se mettait en route.

Eux le suivaient, abandonnant dispute et doute,

Heureux de retrouver un chef dans le danger.

Ils adoraient alors et son geste enragé

Et son cri despotique à travers les tumultes.

Par les soirs éclatants ou par les nuits occultes,

Il tenait tête à tout le ciel, tragiquement ;

Tous l'admiraient et tous se demandaient comment,

A mesure que l'ombre étreignait son écorce,

Il sentait mieux l'orgueil lui insuffler la force.

Mais les arbres qu'il entraînait dans ce combat

Que son ardeur changeait en fête,

Bien qu'ils fussent ses compagnons, ne savaient pas

Quel signe alors sacrait sa tête.

Nul ne voyait le feu dont l'or le surmontait

- Vague couronne et flamboyance -

Et que s'il était maître et roi, il ne l'était

Qu'en s'affolant de confiance.