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mardi 6 mars 2018

L'inquiet désir (Anna de Noailles)

De l'amour et du jardinage... Quel programme !

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...

mardi 27 février 2018

Érythréa (Gérard de Nerval)

L'art de faire un poème avec des noms propres peu communs et rapportant cher au Scrabble

Colonne de Saphir, d'arabesques brodée
Reparais ! Les Ramiers pleurent cherchant leur nid :
Et, de ton pied d'azur à ton front de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée !

Si tu vois Bénarès sur son fleuve accoudée
Prends ton arc et revifts ton corset d'or bruni :
Car voici le Vautour, volant sur Patani,
Et de papillons blancs la Mer est inondée.

Mahdéwa ! Fais flotter tes voiles sur les eaux
Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux :
La neige du Cathay tombe sur l'Atlantique :

Cependant la prêtresse au visage vermeil
Est endormie encor sous l'Arche du Soleil :
Et rien n'a dérangé le sévère portique.

samedi 31 janvier 2009

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre [prélude à Sarah] (Charles Baudelaire)

Loin des bijoux, la carte du comptoir des vers continue sa série consacrée à Charles Baudelaire. Après Toute entière, le chat, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, l'albatros, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", correspondances, une mendiante rousse, une martyre et les bijoux, voici un poème proposant un regard très humain sur la prostitution et sur le métier d'écrivain.
Serge Reggiani a popularisé cet opus de Baudelaire en reprenant quelques vers des trois derniers quatrains dans le prélude à Sarah.
Pour les puristes, la
carte du comptoir poétique indique que je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre était initialement composé de douze strophes de quatre vers .

Cette injection continue de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, conduisent la carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, à arrêter pour l'instant de faire dans l'Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), d'Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars), le Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire), l'Aragon (Elsa, Chambre garnie, Nous dormirons ensemble, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambres d'un moment, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Un jour un jour, Charlot mystique, Santa Espina, La rose et le réséda, La belle italienne, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, Voyelles, Ma Bohème, Sensations, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Ô naturel désir, Acousmate, Annie, l'Adieu, Marizibill, Nocturne, La Victoire, A l'Italie, Le Chef de Section, l'Emigrant de Landor Road, Dans l'Abri-caverne, Le Vigneron Champenois, Nuit Rhénane, Chant de l'Horizon en Champagne, A la Santé ...).


Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre :

La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre,

Invisible aux regards de l'univers moqueur,

Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.

Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,

Je tranchais du Tartuffe et singeais la hauteur,

Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;

Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux.

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange

Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,

Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné

Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans, la gorge déjà basse

Pend de chaque côté comme une calebasse,

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,

Ainsi qu'un nouveau-né, je la tête et la mords,

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole

Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,

Je la lèche en silence avec plus de ferveur

Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,

A de rauques hoquets la poitrine gonflée,

Et je devine au bruit de son souffle brutal

Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,

Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,

Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,

Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres

Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,

Et redoute bien moins la faim et ses tourments

Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,

Se faufilant, au coin d'une rue égarée,

Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que déesse Famine a par un soir d'hiver,

Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème là, c'est mon tout, ma richesse,

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,

Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,


Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.


dimanche 23 novembre 2008

Les mains d'Elsa (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent leur série Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble) avec un des multiples opus sur Elsa.

Pour cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers stoppe l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) ou encore le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Donne-moi tes
mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes
mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant
rêvé dans ma solitude

Donne-moi te
mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une
eau de neige

Qui fond de partout dans mes
mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Ce qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet de sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de
mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur
silence

Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme

S'y taise le
monde au moins un moment

Donne-moi tes
mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement.

vendredi 21 novembre 2008

L'affiche rouge (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent leur série Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger) avec ce poème tragique sur la seconde guerre mondiale et la résistance mis en musique par Léo Ferré.

Pour cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers ne livre plus d'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) ou encore de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Vous n'avez réclamé ni la gloire ni les larmes

Ni l'orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servis simplement de vos armes

La mort n'éblouit pas les yeux des partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L'affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir
Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos
MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre

A la fin février pour vos derniers moments

Et c'est alors que l'un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple
allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le coeur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la
France en s'abattant

samedi 22 septembre 2007

samedi 28 juillet 2007

A mon ami Alphonse Leduc (Louis Honoré Fréchette)

Le bonheur de la vie est un fatal problème

Que pour résoudre il faut, son tour venu, savoir,

Comme un hardi joueur, jeter tout son avoir,

Nom, honneur, avenir, sur la carte suprême.

Ce jour aux lendemains que nul ne peut prévoir,

C'est celui qu'on choisit pour dire : - Je vous aime !

A celle qui, changée en un autre vous-même,

Doit tremper votre amour aux sources du devoir.

Ami, le risque est grand ; nul cas rédhibitoire ;

Le destin est au fond de l'urne aléatoire,

Et les arrêts qu'il rend sont les arrêts de Dieu.

Heureux celui qui peut, toute crainte bannie,

Dans le choix
de son coeur trouver un bon génie,

Et dire comme toi : - J'ai gagné tout l'enjeu !

jeudi 26 juillet 2007

Le bal (Alfred de Vigny)

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la valse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d'une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :

Entendez-vous l'archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;

Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci votre esprit égaré,

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,

Laissera de vos yeux l'indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit

Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore,

Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;

A l'orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir
, aux heures de l'amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renaît.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères;

Rien n'occupera plus vos coeurs désenchantés,

Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;

Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes, à présent doux trésor des amours,

Les larmes, contre l'âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,

Des chagrins dans vos coeurs auront marqué la place,

La morose vieillesse... O légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées,

Et les regards de feu, les guirlandes froissées,

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.

jeudi 19 juillet 2007

Vent des Royaumes (Victor Segalen)

Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes.

Relent du passé ; odeur des moments défunts.

Long écho sans mur et goût salé des embruns

Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :

Tu n'es point comme eux poudré de sable et de brique,

Tu ne descends pas des plateaux géographiques

Ni des ailleurs, - des autrefois : du fond du temps.

Non point chargé d'eau, tu n'as pas désaltéré

Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré

Du pôle, ignorant le méridion doré

Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant.

Une fois encor, descends avec la sagesse

Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse

Viens ressusciter tout de ta grande caresse.

mercredi 13 juin 2007

Une heure du soir (Emile Verhaeren)

En ces heures de soirs et de brumes ployés

Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,

Si mornement tristes contre les quais si mornes,

Luisent encor des flots comme des yeux broyés.

Comme des yeux broyés luisent des flots encor,

Tandis qu'aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,

Quels heurts mous et pourris d'abandonnés cadavres

Et de sabords de bateaux morts au Nord ?

La brume est fauve et pleut dans l'air rayé,

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s'en va du ciel, que l'on emporte,

Lamentable, comme un soleil noyé.

Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,

Pour ceux du lendemain qui s'en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,

Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.


Et des vaisseaux s'en vont, sans même, un paraphe d'éclair,

Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,

Sans même un cri de gouvernail qui bouge

Et tourne, au long des chemins d'eau, qu'ils tracent vers la mer.

Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,

Avec au bout des croix emblématiques,

Par à travers l'embu des quais hiératiques,

Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :

La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,

En cette fin de jour et de soir reployé,

Et du ciel noir, comme un soleil noyé,

Lamentable, c'est tout mon cœur que l'on emporte.

lundi 11 juin 2007

Le Lac (Alphonse de Lamartine)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes


Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre


Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.


" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !


Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !

dimanche 10 juin 2007

Chanson de Gavroche (Victor Hugo)

Monsieur Prudhomme est un veau

Qui s'enrhume du cerveau

Au moindre vent frais qui souffle.

Prudhomme, c'est la pantoufle


Qu'un roi met sous ses talons

Pour marcher à reculons.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !




Ce Prudhomme est un grimaud

Qui prend sa pendule au mot

Chaque fois qu'elle retarde.

Il contresigne en bâtarde

Coups d'état, décrets, traités,

Et toutes les lâchetés.




Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !



Il enseigne à ses marmots

Comment on rit de nos maux ;


Pour lui, le peuple et la France,

La liberté, l'espérance,

L'homme et Dieu, sont au-dessous

D'une pièce de cent sous.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.


Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !



Le Prudhomme a des regrets ;

Il pleure sur le progrès,

Sur ses loyers qu'on effleure,

Sur les rois, fiacres à l'heure,


Sur sa caisse, et sur la fin

Du monde où l'on avait faim.



Je fais la chansonnette,

Faites le rigodon.

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !

mardi 5 juin 2007

En automne (François Copée)

Quand de la divine enfant de Norvège,

Tout tremblant d'amour, j'osai m'approcher,

Il tombait alors des flocons de neige.

Comme un martinet revole au clocher,

Quand je la revis, plein d'ardeurs plus fortes,

Il tombait alors des fleurs de pêcher.

Ah ! je te maudis, exil qui l'emportes

Et me veux du coeur l'espoir arracher !

Il ne tombe plus que des feuilles mortes.

samedi 2 juin 2007

Complainte d'un certain dimanche (Jules Laforgue)

L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère.

Ah ! fous dont au casino battent les talons,

Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

Nous sommes tous filials, allons!

Mais quoi! les Destins ont des partis-pris si tristes,

Qui font que, les uns loin des autres, l'on s'exile,


Qu'on Se traite à tort et à travers d'égoïstes,

Et qu'on s'use à trouver quelque unique Évangile.

Ah! jusqu'à ce que la nature Soit bien bonne,


Moi je veux vivre monotone.



Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,

Je redescends dévisagé par les enfants

Qui S'en vont faire bénir de tièdes brioches ;

Et rentré, mon Sacré-Coeur Se fend !


Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,

Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

Des âmes d'amis morts les habitent peut-être ?

Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !


Ah ! jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.



Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle ?

Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !


Son mouchoir me flottait sur le Rhin....

Seul. -- Le Couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moucherons danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s'afflige... Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence...

Ah ! jusqu'à cc que la nature soit bien bonne,

Faudra-t-il vivre monotone ?




Que d'yeux, en éventail, en ogive, ou d'inceste,

Depuis que l'Etre espère, ont réclamé leurs droits !

Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

Oh ! qu'il fait seul ! oh ! fait-il froid !

Oh ! que d'après-midi d'automne à vivre encore !


Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !

Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Tâchons de vivre monotone

vendredi 1 juin 2007

Sur la carte de Tendre ( Jean Regnault de Segrais)

Estimez-vous cette carte nouvelle
Qui veut de Tendre apprendre le chemin ?
Pour adoucir une beauté cruelle
Je m'en servais encore ce matin.
Mais, croyez-moi, ce n'est que bagatelle.
Ces longs détours n'ont souvent point de fin,
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.
Sur cette carte on marque un certain fleuve,
Le premier but d'un désir amoureux ;
Mais par Bijoux aisément il se treuve
Et c'est par là qu'il n'est point dangereux ;
Demandez-vous une plus forte preuve,
Pour faire voir que, de ce Tendre heureux,
Le grand chemin et le plus sûr de tous
C'est par Bijoux ?
Si quelquefois sur Estime on s'avance,
C'est quand on peut faire estimer ses dons,
Car Petits Soins ne vont qu'à Révérence,
Et Jolis Vers pris souvent pour chanson
Malaisément vont à Reconnaissance,
Mais bien plutôt aux Petites-Maisons ;
Le grand chemin et le plus court de tous,
C'est par Bijoux.
Oubliez donc cette trop longue route
Et retenez le chemin de Bijoux ;
Avec lui seul vous parviendrez sans doute
Et si d'abord Tendre ne s'offre à vous,
Séjournez-y quoique le séjour coûte ;
Tendre viendra jusques au rendez-vous ;
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.

mardi 29 mai 2007

Quand le livre où s'endort chaque soir ma pensée (Victor Hugo)

Quand le livre où s'endort chaque soir ma pensée,

Quand l'air de la maison, les soucis du foyer,

Quand le bourdonnement de la ville insensée

Où toujours on entend quelque chose crier,

Quand tous ces mille soins de misère ou de fête

Qui remplissent nos jours, cercle aride et borné,

Ont tenu trop longtemps, comme un joug sur ma tête,

Le regard de mon âme à la terre tourné,

Elle s'échappe enfin, va, marche, et dans la plaine

Prend le même sentier qu'elle prendra demain,

Qui l'égare au hasard et toujours la ramène,

Comme un coursier prudent qui connaît le chemin.

Elle court aux forêts où dans l'ombre indécise

Flottent tant de rayons, de murmures, de voix,

Trouve la rêverie au premier arbre assise,

Et toutes deux s'en vont ensemble dans les bois !