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jeudi 30 août 2012

La soupe du soir (Paul Verlaine)

Poème misérabiliste du regretté sangloteur de violons


Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme
Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme
Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,
La femme a peur et fait des signes aux marmots.

Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,
Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,
Une table qui va s'écroulant d'un côté, -
Le tout navrant avec un air de saleté.

L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme
A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme
Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.
La femme, jeune encore, est belle à sa façon.

Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,
Et perdant par degrés rapides ce qui reste
En eux de tristement vénérable et d'humain,
Ce seront la femelle et le mâle, demain.

Tous se sont attablés pour manger de la soupe
Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe
Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour
De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.

Les enfants sont petits et pâles, mais robustes
En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes
Qui disent les hivers passés sans feu souvent
Et les étés subis dans un air étouffant.

Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte
Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,
Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait
Avec l'oeil d'un agent de police verrait

Empilés dans le fond de la boiteuse armoire,
Quelques livres poudreux de science et d'histoire,
Et sous le matelas, cachés avec grand soin,
Des romans capiteux cornés à chaque coin.

Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche,
Porte la nourriture écoeurante à sa bouche
D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,
Et son eustache semble à d'autres soins promis.

La femme pense à quelque ancienne compagne,
Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
Ronflant sur leur assiette imitent des sanglots.

samedi 7 juin 2008

L'oasis (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le comptoir des vers étant toujours en rupture d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane, aujourd'hui sur la carte suggère un poème parnassien où il est question du Darfour bien avant que ce territoire fasse tristement l'actualité.

Derrière les coteaux stériles de Kobbé

Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé,

Un vol de vautours passe et semble le poursuivre.

Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ;

Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor,

Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or.

Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses

Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses,

A travers la vapeur de ses marais malsains

Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins.

La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres.

Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres,

De buissons en buissons se glissent en râlant.

L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase,

Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase.

Autour des flaques d'eau saumâtre où les chacals

Par bandes viennent boire, en longeant les nopals,

L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles

S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ;

Tandis que, du désert en Nubie emporté,

Un vent âcre, chargé de chaude humidité,

Avec une rumeur vague et sinistre, agite

Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant tes souples reins fatigués du repos,

Et ta crinière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique,

Et, le front haut, les yeux à l'horizon dormant,

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide,

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs.

Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argente l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays ;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes,

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes,

Ruminent lentement sur leur lit de graviers.

À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers !

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche ;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

Et tu plonges dans l'ombre en quelques bonds nerveux.