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samedi 7 juin 2008

L'oasis (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le comptoir des vers étant toujours en rupture d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane, aujourd'hui sur la carte suggère un poème parnassien où il est question du Darfour bien avant que ce territoire fasse tristement l'actualité.

Derrière les coteaux stériles de Kobbé

Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé,

Un vol de vautours passe et semble le poursuivre.

Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ;

Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor,

Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or.

Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses

Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses,

A travers la vapeur de ses marais malsains

Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins.

La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres.

Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres,

De buissons en buissons se glissent en râlant.

L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase,

Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase.

Autour des flaques d'eau saumâtre où les chacals

Par bandes viennent boire, en longeant les nopals,

L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles

S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ;

Tandis que, du désert en Nubie emporté,

Un vent âcre, chargé de chaude humidité,

Avec une rumeur vague et sinistre, agite

Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant tes souples reins fatigués du repos,

Et ta crinière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique,

Et, le front haut, les yeux à l'horizon dormant,

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide,

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs.

Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argente l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays ;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes,

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes,

Ruminent lentement sur leur lit de graviers.

À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers !

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche ;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

Et tu plonges dans l'ombre en quelques bonds nerveux.

jeudi 26 juillet 2007

Le bal (Alfred de Vigny)

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la valse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d'une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :

Entendez-vous l'archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;

Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci votre esprit égaré,

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,

Laissera de vos yeux l'indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit

Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore,

Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;

A l'orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir
, aux heures de l'amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renaît.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères;

Rien n'occupera plus vos coeurs désenchantés,

Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;

Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes, à présent doux trésor des amours,

Les larmes, contre l'âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,

Des chagrins dans vos coeurs auront marqué la place,

La morose vieillesse... O légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées,

Et les regards de feu, les guirlandes froissées,

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.