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dimanche 21 janvier 2018

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor (Charles Guérin)

Le dénommé Charles Guérin, décédé en 1907, est désormais surtout connu de sa famille.
Le poème ci-dessous explique pourquoi la postérité l'a soigneusement évité
.

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor.
Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor,
Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine.
Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,
Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.
Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine,
Et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux.
Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.
Ta bouche est entrouverte et ton souffle m'attise
Et le mien qui s'anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre,
Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.
Je te respire avec ivresse en caressant,
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,
Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.
La lumière étincelle à tes cils, et le sang
Peint une branche bleue à ta tempe fragile.
La courbe qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.
Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose,
Et moi je dis tout bas, pendant que je repose
Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :
"La gazelle couchée au frais de l'oasis
N'est pas plus douce à voir que la femme endormie,
Et les lys du matin jalousent mon amie."

mardi 8 janvier 2013

Simple agonie (Jules Laforgue)

Un très rare poème du dix-neuvième siècle à évoquer la photographie


Ô paria ! - Et revoici les sympathies de mai.
Mais tu ne peux que te répéter, ô honte !
Et tu te gonfles et ne crèves jamais.
Et tu sais fort bien, ô paria,
Que ce n'est pas du tout ça.

Oh ! que
Devinant l'instant le plus seul de la nature,
Ma mélodie, toute et unique, monte,
Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu'elle peut
Et dise la chose qu'est la chose,
Et retombe, et reprenne,
Et fasse de la peine,
Ô solo de sanglots,
Et reprenne et retombe
Selon la tâche qui lui incombe.
Oh ! que ma musique
Se crucifie,
Selon sa photographie
Accoudée et mélancolique !....

Il faut trouver d'autres thèmes,
Plus mortels et plus suprêmes.
Oh ! bien, avec le monde tel quel,
Je vais me faire un monde plus mortel !

Les âmes y seront à musique,
Et tous les intérêts puérilement charnels,
Ô fanfares dans les soirs,
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.

Enquêtes, enquêtes,
Seront l'unique fête !
Qui m'en défie ?
J'entasse sur mon lit, les journaux linge sale,
Dessins de mode, photographies quelconques,
Toute la capitale,
Matrice sociale.

Que nul n'intercède,
Ce ne sera jamais assez,
Il n'y a qu'un remède,
C'est de tout casser.

Ô fanfares dans les soirs !
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Et nous aurons beau la piétiner à l'envi,
Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,
Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés,
Et des femmes à jamais laides....
Que nul n'intercède,
Il faut tout casser.

Alléluia, Terre paria.
Ce sera sans espoir,
De l'aurore au soir,
Quand il n'y en aura plus il y en aura encore,
Du soir à l'aurore.
Alléluia, Terre paria !
Les hommes de l'art
Ont dit : "Vrai, c'est trop tard".
Pas de raison,
Pour ne pas activer sa crevaison.

Aux armes, citoyens ! Il n'y a plus de raison :

Il prit froid l'autre automne,
S'étant attardé vers les peines des cors,
Sur la fin d'un beau jour.
Oh ! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l'automne,
Qu'il nous montra "qu'on meurt d'amour !"
On ne le verra plus aux fêtes nationales,
S'enfermer dans l'Histoire et tirer les verrous,
Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale,
Ô vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous.

mardi 16 décembre 2008

Le somnambule (Alfred de Vigny)

La carte du comptoir des vers persiste dans la saison des voeux avec cette livraison mythologique d'Alfred de Vigny.

Ces voeux de Vigny amènent la carte du comptoir poétique, sans même un commentaire, à repousser dans l'arrière-salle le Heredia (les Conquérants), le Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'
Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l'aube paraît-elle ?

Non la lumière, au fond de l'albâtre, étincelle

Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;

La nuit règne profonde et noire dans les cieux,

Vois, la clepsydre encor n'a pas versé trois heures :

Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures,

Viens, dors près de mon sein. Mais lui, furtif et lent,

Descend du lit d'ivoire et d'or étincelant.

Il va, d'un pied prudent, chercher la lampe errante,

Dont il garde les feux dans sa main transparente,

Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,

L'oeil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

Je la vois, la parjure ! ... interrompez vos fêtes,

Aux Mânes un autel ... des cyprès sur vos têtes ...

Ouvrez, ouvrez la tombe ... Allons ... Qui descendra ?

Cependant, à genoux et tremblante, Néra,

Ses blonds cheveux épars, se traîne. Arrête, écoute,

Arrête, ami; les Dieux te poursuivent, sans doute ;

Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;

Vois, c'est moi, ton épouse en larmes devant toi ;

Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !

Phoebé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée.

J'irai ... je frapperai ... le glaive est dans ma main :

Tous les deux ... Pollion .., c'est un jeune Romain ...

Il ne résiste pas. Dieux ! Qu'il est faible encore !

D'un blond duvet sa joue à peine se décore,

L'amour a couronné ce luxe éblouissant ...

Ecartez ce manteau, je ne vois pas le sang.

Mais elle : Ô mon amant ! Compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m'a ravie,

Tremblante, mais complice, et si nos voeux sacrés

Ont fait luire à l'Hymen des feux prématurés,

Par cette sainte amour nouvellement jurée,

Par l'antique Vesta, par l'immortelle Rhée

Dont j'embrasse l'autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n'altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l'aiguille pudique,

Plus chaste n'a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ? Je tiens tes longs cheveux ...

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras ... Ce n'est pas moi ! Ma mère,

Il ne m'a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n'ai-je cru ma mère et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j'ai vécu puisque tu m'as trompée ...

Ah ! Cruel ! ... Mon sang coule ! ... Ah ! Reçois mes adieux,

Puisses-tu ne jamais t'éveiller ! Justes Dieux !

mardi 11 novembre 2008

Le Dormeur du Val (Arthur Rimbaud)

Aujourd'hui, sur la carte du comptoir des vers, un poème antimilitariste et très célèbre d'Arthur Rimbaud. Il fut superbement interprété par Serge Reggiani qui l'associait au Déserteur de Boris Vian.

A défaut, pour les passionnés d'art militaire, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi sa sélection :

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, l'orgie parisienne

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, l'hymne au soleil, sept moyens de monter dans la Lune, rois mages, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, les mains d'Elsa, Santa Espina, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, une martyre, le chat, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, à une dame créole

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, le tepidarium, le vitrail, soir de bataille, la belle viole, fleurs de feu, l'esclave, Tranquillus


C'est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit. C'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort, il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

samedi 7 juin 2008

L'oasis (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le comptoir des vers étant toujours en rupture d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane, aujourd'hui sur la carte suggère un poème parnassien où il est question du Darfour bien avant que ce territoire fasse tristement l'actualité.

Derrière les coteaux stériles de Kobbé

Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé,

Un vol de vautours passe et semble le poursuivre.

Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ;

Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor,

Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or.

Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses

Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses,

A travers la vapeur de ses marais malsains

Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins.

La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres.

Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres,

De buissons en buissons se glissent en râlant.

L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase,

Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase.

Autour des flaques d'eau saumâtre où les chacals

Par bandes viennent boire, en longeant les nopals,

L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles

S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ;

Tandis que, du désert en Nubie emporté,

Un vent âcre, chargé de chaude humidité,

Avec une rumeur vague et sinistre, agite

Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant tes souples reins fatigués du repos,

Et ta crinière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique,

Et, le front haut, les yeux à l'horizon dormant,

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide,

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs.

Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argente l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays ;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes,

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes,

Ruminent lentement sur leur lit de graviers.

À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers !

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche ;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

Et tu plonges dans l'ombre en quelques bonds nerveux.

vendredi 27 juillet 2007

Je voudrais aller me promener dans les bois (Marie Nervat)

Je voudrais aller me promener dans les bois ;

j'aurais un grand chapeau, une robe légère,

je me griserais d'air et de bonne lumière,

et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.

Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,

où l'on dit que les fées se promènent encore ;

peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,

qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.

Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,

ni de fleurs dans les jardins !
Celles que tu portes,

et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,

achèvent de mourir dans les appartements.

Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;

elles ont des robes rouges trop tuyautées,

puis, sur les draps, on dirait des taches figées,

taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.

J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !

je vois les petites veines bleues sous la peau,

je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,

l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.

Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !

Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,

je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte

sur cette chambre monotone de malade.

dimanche 1 juillet 2007

La femme adultère (Alfred de Vigny)

Mon lit est parfumé d'aloès et de myrrhe ;

L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez moi de l'Egypte embaumé les tapis.

J'ai placé sur mon front et l'or et le lapis ;

Venez, mon bien-aimé, m'enivrer de délices

Jusqu'à l'heure où le jour appelle aux sacrifices :

Aujourd'hui que l'époux n'est plus dans la cité,

Au nocturne bonheur soyez donc invité ;

Il est allé bien loin. - C'était ainsi, dans l'ombre,

Sur les toits aplanis et sous l'oranger sombre,

Qu'une femme parlait, et son bras abaissé

Montrait la porte étroite à l'amant empressé.

Il a franchi le seuil où le cèdre s'entr'ouvre,

Et qu'un verrou secret rapidement recouvre ;

Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :

Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !

Votre front est semblable au lys de la vallée,

De vos lèvres toujours la rose est exhalée :

Que votre voix est douce et douces vos amours !

Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! "

- Non ; ma main veut tarir cette humide rosée

Que l'air sur vos cheveux a longtemps déposée :

C'est pour moi que ce front s'est glacé sous la nuit !

- Mais ce coeur est brûlant, et l'amour l'a conduit.

Me voici devant vous, ô belle entre les belles !

Qu'importent les dangers ? que sont les nuits cruelles

Quand du palmier d'amour le fruit va se cueillir,

Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?

- Ou... Mais d'où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?

- C'est un des fils d'Aaron qui sonne la prière.

Eh quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser

Consume nos amours qu'il peut seul apaiser,

Qu'il vienne remplacer cette crainte farouche

Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !

On n'entendit plus rien, et les feux abrégés

Dans les lampes d'airain moururent négligés.

Quand le soleil levant embrasa la campagne

Et les verts oliviers de la sainte montagne,

A cette heure paisible où les chameaux poudreux

Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;

Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile,

Le pasteur qui de l'aube a vu pâlir l'étoile

Appelle sa famille au lever solennel

Et salue en ses chants le jour et l'Eternel ;

Le séducteur, content du succès de son crime,

Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.

Seule, elle reste assise, et son front sans couleur

Du remords qui s'approche a déjà la pâleur ;

Elle veut retenir cette nuit, sa complice,

Et la première aurore est son premier supplice :

Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,

S'étonna d'elle-même et douta de son Dieu.

Elle joignit les mains, immobile et muette,

Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;

Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs

Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.

Telle Sodome a vu cette femme imprudente

Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente,

Et, brûlant d'un seul feu deux peuples détestés,

Eteignit leurs palais dans des flots empestés :

Elle voulut, bravant la céleste défense,

Voir une fois encor les lieux de son enfance,

Ou peut-être, écoutant un coeur ambitieux,

Surprendre d'un regard le grand secret des Cieux ;

Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,

Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile,

Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,

N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.

Tel est le front glacé de la Juive infidèle.

Mais quel est cet enfant qui parait auprès d'elle ?

Il voit des pleurs, il pleure, et, d'un geste incertain,

Demande, comme hier, le baiser du matin.

Sur ses pieds chancelants il s'avance, et, timide,

De sa mère ose enfin presser la joue humide.

Qu'un baiser serait doux ! elle veut l'essayer ;

Mais l'époux, dans le fils, la revient effrayer ;

Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées,

Du secret conjugal encore pénétrées,

Où vient de retentir un amour criminel,

Hélas ! elle rougit de l'amour maternel,

Et tremble de poser, dans cette chambre austère,

Sur une bouche pure une lèvre adultère.

Elle voulut parier, mais les sons de sa voix,

Sourds et demi-formés, moururent à la fois,

Et sa parole éteinte et vaine fut suivie

D'un soupir qui sembla le dernier de sa vie.

Elle repousse alors son enfant étonné,

Tant la honte a rempli son coeur désordonné !

Elle entr'ouvre le seuil, mais là tombe abattue,

Telle que de sa base une blanche statue.

Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir

Un voyageur parti pour la ville de Tyr.

Sa suite et ses chevaux montraient son opulence :

Guidés nonchalamment par le fer d'une lance,

Fléchissaient sous leur poids, et l'onagre rayé,

Et l'indolent chameau, par son guide effrayé ;

Et douze serviteurs, suivant l'étroite voie,

Courbaient leurs fronts brûlés - sous la pourpre et la soie ;

Et le maître disait : " Maintenant Sephora

Cherche dans l'horizon si l'époux reviendra ;

Elle pleure, elle dit : " Il est bien loin encore !

Des feux du jour pourtant le désert se colore !

Et du côté de Tyr je ne l'aperçois pas. "

Mais elle va courir au-devant de mes pas.

Et je dirai : " Tenez, livrez-vous à la joie !

Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,

Et les moelleux tapis, et l'ambre précieux,

Et l'acier des miroirs que souhaitaient vos yeux. "

Voilà ce qu'il disait, et de Sion la sainte

Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.

Tout Juda cependant, aux fêtes introduit,

Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit :

Les vieillards, les enfants, les femmes affligées,

Dans les longs repentirs et les larmes plongées,

Et celles que frappait un mal secret et lent,

Et l'aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant,

Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,

Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,

Aux pieds de leur Sauveur l'adoraient prosternés.

Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés,

D'une féconde main prodiguait les miracles,

Et de sa voix sortait une source d'oracles :

De la vie avec l'homme il partageait l'ennui,

Venait trouver le pauvre et s'égalait à lui.

Quelques hommes formés à sa divine école,

Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole,

Le suivaient lentement, et son front sérieux

Portait les feux divins en bandeau glorieux.

Par ses cheveux épars une femme entraînée,

Qu'entoure avec clameur la foule déchaînée,

Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés,

Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont chargés.

Devant le Fils de l'Homme on l'amène en tumulte,

Puis, provoquant l'erreur et méditant l'insulte,

Les Scribes assemblés s'avancent, et l'un d'eux :

Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;

Cette femme adultère est coupable et surprise :

Que doit faire Israël de la loi de Moïse ? "

Et l'épouse infidèle attendait, et ses yeux

Semblaient chercher encor quelque autre dans ces lieux ;

Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire

S'appelait, la montrait : " C'est la femme adultère !

Lapidez la : déjà le séducteur est mort ! "

Et la femme pleura. - Mais le juge d'abord :

" Qu'un homme d'entre vous, dit-il, jette une pierre

S'il se croit sans péché, qu'il jette la première. "

Il dit, et s'écartant des mobiles Hébreux,

Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,

Son doigt mystérieux, sur l'arène légère,

Ecrivait une langue aux hommes étrangère,

En caractères saints dans le Ciel retracés...

Quand il se releva, tous s'étaient dispersés.