samedi 2 juin 2007

Complainte d'un certain dimanche (Jules Laforgue)

L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère.

Ah ! fous dont au casino battent les talons,

Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

Nous sommes tous filials, allons!

Mais quoi! les Destins ont des partis-pris si tristes,

Qui font que, les uns loin des autres, l'on s'exile,


Qu'on Se traite à tort et à travers d'égoïstes,

Et qu'on s'use à trouver quelque unique Évangile.

Ah! jusqu'à ce que la nature Soit bien bonne,


Moi je veux vivre monotone.



Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,

Je redescends dévisagé par les enfants

Qui S'en vont faire bénir de tièdes brioches ;

Et rentré, mon Sacré-Coeur Se fend !


Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,

Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

Des âmes d'amis morts les habitent peut-être ?

Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !


Ah ! jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.



Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle ?

Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !


Son mouchoir me flottait sur le Rhin....

Seul. -- Le Couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moucherons danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s'afflige... Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence...

Ah ! jusqu'à cc que la nature soit bien bonne,

Faudra-t-il vivre monotone ?




Que d'yeux, en éventail, en ogive, ou d'inceste,

Depuis que l'Etre espère, ont réclamé leurs droits !

Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

Oh ! qu'il fait seul ! oh ! fait-il froid !

Oh ! que d'après-midi d'automne à vivre encore !


Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !

Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Tâchons de vivre monotone