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samedi 25 avril 2009

Pensées de la reine de Navarre étant dans sa litière durant la maladie du roi (Marguerite de Navarre)

La carte du comptoir fournit aujourd'hui un poème médical de Marguerite de Valois & d'Angoulême, reine de Navarre (1492 - 1549) (voir article sur Wikipedia).
"Hâtez-vous car plus n'en puis !"


La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ou d'explications, suggère aussi des "classiques" en bas de ce poème.


Si la douleur de mon esprit

Je pouvais montrer par parole

Ou la déclarer par écrit,

Oncques ne fut si triste rôle ;

Car le mal qui plus fort m'affole

Je le cache et couvre plus fort ;

Pourquoi n'ai rien qui me console,

Fors l'espoir de la douce mort.

Je sais que je ne dois celer

Mon ennui, plus que raisonnable ;

Mais si ne saurait mon parler

Atteindre à mon deuil importable ;

A l'écriture véritable

Défaudrait la force à ma main,

Le taire me serait louable,

S'il ne m'était tant inhumain.

Mes larmes, mes soupirs, mes cris

Dont tant bien je sais la pratique,

Sont mon parler et mes écrits,

Car je n'ai autre rhétorique.

Mais leurs effets à Dieu j'applique

Devant son trône de pitié,

Montrant par raison et réplique

Mon coeur souffrant plein d'amitié.

Ô Dieu qui les vôtres aimez,

J'adresse à vous seul ma complainte ;

Vous qui les amis estimez,

Voyez l'amour que j'ai sans feinte,

Où par votre loi suis contrainte,

Et par nature et par raison

J'appelle chacun saint et sainte,

Pour se joindre à mon oraison.

Las ! Celui que vous aimez tant

Est détenu par maladie

Qui rend son peuple et mal content,

Et moi envers vous si hardie

Que j'obtiendrai, quoi que l'on die,

Pour lui très parfaite santé ;

De vous seul ce bien je mendie

Pour rendre chacun contenté.

C'est celui que vous avez oint

A Roi sur nous par votre grâce ;

C'est celui qui a son coeur joint

A vous, quoi qu'il die ou qu'il fasse,

Qui votre foi en toute place

Soutient, laquelle le rend sûr !

De voir à jamais votre face :

Oyez donc les cris de sa soeur.

Hélas ! C'est votre vrai David,

Qui en vous seul a sa fiance,

Vous vivez en lui tant qu'il vit,

Car de vous a vraie science,

Vous régnez en sa conscience,

Vous êtes son Roi et son Dieu.

En autre nul n'a confiance

Ni n'a son coeur en autre lieu.

Pour maladie et pour prison

Pour peine, douleur ou souffrance,

Pour envie ou pour trahison

N'a eu en vous moindre espérance.

Par lui êtes connu en France

Mieux que n'étiez le temps passé :

Il est ennemi d'ignorance,

Son savoir tout autre a passé.

De toutes ses grâces et dons

A vous seul a rendu la gloire,

Par quoi les mains à vous tendons

Afin qu'ayez de lui mémoire.

Puisqu'il vous plaît lui faire boire

Votre calice de douleurs,

Donnez à nature victoire

Sur son mal, et notre malheur.

Ô grand médecin tout-puissant,

Redonnez-lui santé parfaite,

Et des ans vivre jusqu'à cent,

Et à son coeur ce qu'il souhaite :

Lors sera la joie refaite

Que douleur brise dans nos coeurs ;

Dont louange vous sera faite

De femmes, enfants et serviteurs.

Par Jésus-Christ notre sauveur,

En ce temps de sa mort cruelle,

Seigneur, j'attends votre faveur

Pour en avoir bonne nouvelle.

J'en suis loin, dont j'ai douleur telle

Que nul ne la peut estimer.

Ô que la lettre sera belle

Qui le pourra sain affermer !

Le désir du bien que j'attends

Me donne de travail matière ;

Une heure me dure cent ans,

Et me semble que ma litière

Ne bouge, ou retourne en arrière ;

Tant j'ai de m'avancer désir.

Ô qu'elle est longue la carrière

Où à la fin gît mon plaisir !

Je regarde de tous côtés

Pour voir s'il arrive personne,

Priant sans cesser, n'en doutez,

Dieu que santé à mon Roi donne.

Quand nul ne vois, l'oeil abandonne

A pleurer ; puis, sur le papier,

Un peu de ma douleur j'ordonne :

Voilà mon douloureux métier.

Ô qu'il sera le bienvenu

Celui qui, frappant à ma porte,

Dira : le roi est revenu

En sa santé très bonne et forte !

Alors sa soeur plus mal que morte

Courra baiser le messager

Qui telles nouvelles apporte,

Que son frère est hors de danger.

Avancez-vous, homme et chevaux,

Assurez-moi, je vous supplie,

Que notre Roi pour ses grands maux

A reçu santé accomplie.

Lors serai de joie remplie.

Las ! Seigneur Dieu éveillez-vous,

Et votre oeil sa douceur déplie,

Sauvant votre Christ et nous tous !

Sauvez, Seigneur, Royaume et Roi,

Et ceux qui vivent en sa vie !

Voyez son espoir et sa foi,

Qui à la sauver vous convie.

Son coeur, son désir, son envie,

A toujours offert à vos yeux ;

Rendez notre joie assouvie

Le nous donnant sain et joyeux.

Vous le voulez et le pouvez :

Ainsi mon Dieu à vous m'adresse ;

Car le moyen vous seul savez

De m'ôter hors de la détresse

De peur de pis, qui tant me presse,

Que je ne sais là où j'en suis ;

Changez en joie ma tristesse,

Las ! Hâtez-vous car plus n'en puis !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, ma Bohème, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine,Marine, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, Annie, Marizibill, à l'Italie, le chef de section, dans l'abri-caverne, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Victor Hugo : demain dès l'aube

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, la rose et le réséda, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Et, aussi, le totalissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 23 novembre 2008

Les mains d'Elsa (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent leur série Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble) avec un des multiples opus sur Elsa.

Pour cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers stoppe l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) ou encore le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Donne-moi tes
mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes
mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant
rêvé dans ma solitude

Donne-moi te
mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une
eau de neige

Qui fond de partout dans mes
mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Ce qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet de sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de
mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur
silence

Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme

S'y taise le
monde au moins un moment

Donne-moi tes
mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement.

vendredi 21 novembre 2008

L'affiche rouge (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent leur série Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger) avec ce poème tragique sur la seconde guerre mondiale et la résistance mis en musique par Léo Ferré.

Pour cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers ne livre plus d'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) ou encore de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Vous n'avez réclamé ni la gloire ni les larmes

Ni l'orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servis simplement de vos armes

La mort n'éblouit pas les yeux des partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L'affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir
Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos
MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre

A la fin février pour vos derniers moments

Et c'est alors que l'un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple
allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le coeur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la
France en s'abattant

jeudi 23 octobre 2008

Pensées des morts (Alphonse de Lamartine)

La saison s'obstinant à virer à l'automne, la carte du comptoir des vers s'obstine dans sa série sur la Toussaint avec un célèbre Lamartine, mis en musique par Georges Brassens.
Ces pensées des morts rejoignent la vieille ferme d'Emile Verhaeren et les soirs d'Octobre de Mimile Nelligan.

Le comptoir des vers marque donc une pause sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l'errante hirondelle .

Qui rase du bout de l'aile

L'eau dormante des marais.

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure,

Dont elle enchantait les bois,

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore,

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.


L'aube n'a plus de Zéphir

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l'autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant ;

C'est une soeur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?

En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l'horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?

Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N'aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t'offense !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour ?

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,

S'ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l'heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de soeur et d'amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?

Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c'est une autre innocence !

Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon !


Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l'innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d'éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d'enfanter,

Et l'éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !

Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l'avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui, demain !


Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

samedi 18 octobre 2008

Pensée de Byron (Gérard de Nerval)

Avec une méthodologie quasi-industrielle, la carte du comptoir des vers puise sans vergogne dans un filon de Gérard de Nerval afin de compléter sa série sur la matière première du poème le pied .
Cette livraison du poète tourmenté persiste à nous prendre à
contre-pied avec, cette fois, un poème d'amour guère meilleur que Antéros ou que Madame Aguado.

La carte du comptoir des vers profite de cette surexploitation non durable de Nerval pour s'éloigner d'Arthur Rimbaud et de ses Voyelles, Sensations, Bohème, Chanson de la plus haute tour, Dormeur du Val, Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses et Orgie parisienne.
Et point de
Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...) en perspective ...


Par mon amour et ma constance,

J'avais cru fléchir ta rigueur,

Et le souffle de l'espérance

Avait pénétré dans mon coeur,

Mais le temps, qu'en vain je prolonge,

M'a découvert la vérité,

L'espérance a fui comme un songe ...

Et mon amour seul m'est resté !

Il est resté comme un abîme

Entre ma vie et le bonheur,

Comme un mal dont je suis victime,

Comme un poids jeté sur mon coeur !

Pour fuir le piège où je succombe,

Mes efforts seraient superflus ;

Car l'homme a le pied dans la tombe,

Quand l'espoir ne le soutient plus.

J'aimais à réveiller la lyre,

Et souvent, plein de doux transports,

J'osais, ému par le délire,

En tirer de tendres accords.

Que de fois, en versant des larmes,

J'ai chanté tes divins attraits !

Mes accents étaient pleins de charmes,

Car c'est toi qui les inspirais.

Ce temps n'est plus, et le délire

Ne vient plus animer ma voix ;

Je ne trouve point à ma lyre

Les sons qu'elle avait autrefois.

Dans le chagrin qui me dévore,

Je vois mes beaux jours s'envoler,

Si mon oeil étincelle encore,

C'est qu'une larme va couler !

Brisons la coupe de la vie ;

Sa liqueur n'est que du poison ;

Elle plaisait à ma folie,

Mais elle enivrait ma raison.

Trop longtemps épris d'un vain songe,

Gloire ! Amour ! vous eûtes mon coeur :

O Gloire ! tu n'es qu'un mensonge,

Amour ! tu n'es point le bonheur !

jeudi 19 juillet 2007

Vent des Royaumes (Victor Segalen)

Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes.

Relent du passé ; odeur des moments défunts.

Long écho sans mur et goût salé des embruns

Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :

Tu n'es point comme eux poudré de sable et de brique,

Tu ne descends pas des plateaux géographiques

Ni des ailleurs, - des autrefois : du fond du temps.

Non point chargé d'eau, tu n'as pas désaltéré

Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré

Du pôle, ignorant le méridion doré

Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant.

Une fois encor, descends avec la sagesse

Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse

Viens ressusciter tout de ta grande caresse.

mercredi 18 juillet 2007

Triste penser en prison trop obscure (François Ier roi de France)

Triste penser, en prison trop obscure,

L'honneur, le soin, le devoir et la cure

Que je soutiens des malheureux soudards,

Devant mes yeux desquels j'ai la figure,

Qui par raison et aussi par nature

Devaient mourir entre piques et dards,

Plutôt que voir fuir leurs étendards,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Me font perdre de raison l'attrempance.

Toujours Amour par fermeté procure

Qu'à désespoir point ne fasse ouverture ;

Mais tous malheurs viennent de tant de parts

Qu'ils me rendent indigne créature,

Tant que d'erreur à mon chef fais ceinture.

Ces yeux baignés vers toi font les regards,

Ne faisant plus contre ennui les remparts ;

Si n'est avoir ton nom en révérence,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Mais je ne sais pourquoi tourna l'augure

En mal sur moi : car ma progéniture

Eut tant de bien, qu'en tous lieux fut épars.

Plaisir pour deuil était lors leur vêture ;

Plaisante et douce y semblait nourriture

De leurs sujets gardant brebis en parcs,

Toujours battirent lions et léopards ;

Mais j'ai grand'peur n'avoir tel heur en France,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Oh ! grande Amour, éternel, sans rupture,

Dont l'infini est juste la mesure,

Dis-moi, perdrai-je à jamais ta présence ?

Donc, brief verras sur moi la sépulture :

L'esprit à toi, pour le corps pourriture,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

lundi 16 juillet 2007

En la forêt de longue attente (Charles d'Orléans)

En la forêt de Longue Attente

Chevauchant par divers sentiers

M'en vais, cette année présente,

Au voyage de Desiriers.

Devant sont allés mes fourriers

Pour appareiller mon logis

En la cité de Destinée ;

Et pour mon coeur et moi ont pris

L'hôtellerie de Pensée.

Je mène des chevaux quarante

Et autant pour mes officiers,

Voire, par Dieu, plus de soixante,

Sans les bagages et sommiers.

Loger nous faudra par quartiers,

Si les hôtels sont trop petits
;

Toutefois, pour une vêprée,

En gré prendrai, soit mieux ou pis,

L'hôtellerie de Pensée.

Je dépense chaque jour ma rente

En maints travaux aventuriers,

Dont est Fortune mal contente

Qui soutient contre moi Dangers ;

Mais Espoirs, s'ils sont droituriers,

Et tiennent ce qu'ils m'ont promis,

Je pense faire telle armée

Qu'aurai, malgré mes ennemis,

L'hôtellerie de Pensée.

Prince, vrai Dieu de paradis,

Votre grâce me soit donnée,

Telle que trouve, à mon devis,

L'hôtellerie de Pensée.

mercredi 27 juin 2007

Au milieu des chaleurs de Juillet (Etienne La Boétie)

Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré,

Du nom de Marguerite une feste est chomee,

Une feste à bon droit de moy tant estimee :

Car de ce jour tout l'an ce me semble est paré.

Ce beau et riche nom, ce nom vrayment doré,

C'est le nom bienheureux dont ma Dame est nommée,

Le nom qui de son los charge la renommee,

Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré.

Ou l'encre et le papier en ma main faillira,

Ou ce nom en mes vers par tout le monde ira.

Il faut qu'elle se voye en cent cartes escripte.

Et qu'un jour nos nepveux, estonnez en tous temps,

Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps,

Voyent dans le papier fleurir la Marguerite.

dimanche 24 juin 2007

Dédicace (Paul Verlaine)

Vous souvient-il, cocodette un peu mûre

Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise,

Du temps joli quand, gamine un peu sure,

Tu m'écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ?

Gardâtes-vous fidèle la mémoire,

O grasse en des jerseys de poult-de-soie,

De t'être plu jadis à mon grimoire,

Cour par écrit, postale petite oye ?

Avez-vous oublié, Madame Mère,

Non, n'est-ce pas, même en vos bêtes fêtes,

Mes fautes de goût, mais non de grammaire,

Au rebours de tes chères lettres bêtes ?

Et quand sonna l'heure des justes noces,

Sorte d'Ariane qu'on me dit lourde,

Mes yeux gourmands et mes baisers féroces

A tes nennis faisant l'oreille sourde ?

Rappelez-vous aussi, s'il est loisible

A votre coeur de veuve mal morose,

Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible,

Ce toi mignon prenant goût à la chose,

Et tout le train, tout l'entrain d'un manège

Qui par malheur devint notre ménage.

Que n'avez-vous, en ces jours-là, que n'ai-je

Compris les torts de votre et de mon âge !

C'est bien fâcheux : me voici, lamentable

Epave éparse à tous les flots du vice.

Vous voici, toi, coquine détestable,

Et ceci fallait que je l'écrivisse !

lundi 18 juin 2007

Le loup et l'agneau (Jean de la Fontaine)

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait


Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.


- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,


Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?


Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts


Le Loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

lundi 11 juin 2007

Le Lac (Alphonse de Lamartine)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes


Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre


Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.


" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !


Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !