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vendredi 3 août 2018

Litanies des derniers quartiers de la lune (Jules Laforgue)

Ce brave Jules devait avoir des soucis d'approvisionnement en encre...

Eucharistie
De l'Arcadie,

Qui fais de l'œil
Aux cœurs en deuil,

Ciel des idylles
Qu'on veut stériles,

Fonts baptismaux
Des blancs pierrots,

Dernier ciboire
De notre Histoire,

Vortex-nombril
Du Tout-Nihil,

Miroir et Bible
Des Impassibles,

Hôtel garni
De l'infini,

Sphinx et Joconde
Des défunts mondes,

Ô Chanaan
Du bon Néant,

Néant, La Mecque
Des bibliothèques

mardi 2 avril 2013

Petites misères d'automne (Jules Laforgue)

Pour célébrer le printemps qui tarde et s'éloigner des vicissitudes de la politique, un poème de circonstance du sympathique Jules Laforgue


Je me souviens, - dis, rêvé ce bal blanc ? 
Une, en robe rose et les joues en feu, 
M'a tout ce soir-là dévoré des yeux, 
Des yeux impérieux et puis dolents,
(Je vous demande un peu !)

Car vrai, fort peu sur moi d'un en vedette, 
Ah ! pas plus ce soir-là d'ailleurs que d'autres, 
Peut-être un peu mon natif air d'apôtre, 
Empêcheur de danser en rond sur cette
Scandaleuse planète.

Et, tout un soir, ces grands yeux envahis 
De moi ! Moi, dos voûté sous l'À quoi Bon ? 
Puis, partis, comme à jamais vagabonds !
(Peut-être en ont-ils peu après failli ?...) 
Moi quitté le pays.

Chez nous, aux primes salves d'un sublime, 
Faut battre en retraite. C'est sans issue. 
Toi, pauvre, et t'escomptant déjà déçue 
Par ce coeur (qui même eût plaint ton estime) 
J'ai été en victime,

En victime après un joujou des nuits ! 
Ses boudoirs pluvieux mirent en sang 
Mon inutile coeur d'adolescent... 
Et j'en dormis. A l'aube je m'enfuis... 
Bien égal aujourd'hui.

mardi 8 janvier 2013

Simple agonie (Jules Laforgue)

Un très rare poème du dix-neuvième siècle à évoquer la photographie


Ô paria ! - Et revoici les sympathies de mai.
Mais tu ne peux que te répéter, ô honte !
Et tu te gonfles et ne crèves jamais.
Et tu sais fort bien, ô paria,
Que ce n'est pas du tout ça.

Oh ! que
Devinant l'instant le plus seul de la nature,
Ma mélodie, toute et unique, monte,
Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu'elle peut
Et dise la chose qu'est la chose,
Et retombe, et reprenne,
Et fasse de la peine,
Ô solo de sanglots,
Et reprenne et retombe
Selon la tâche qui lui incombe.
Oh ! que ma musique
Se crucifie,
Selon sa photographie
Accoudée et mélancolique !....

Il faut trouver d'autres thèmes,
Plus mortels et plus suprêmes.
Oh ! bien, avec le monde tel quel,
Je vais me faire un monde plus mortel !

Les âmes y seront à musique,
Et tous les intérêts puérilement charnels,
Ô fanfares dans les soirs,
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.

Enquêtes, enquêtes,
Seront l'unique fête !
Qui m'en défie ?
J'entasse sur mon lit, les journaux linge sale,
Dessins de mode, photographies quelconques,
Toute la capitale,
Matrice sociale.

Que nul n'intercède,
Ce ne sera jamais assez,
Il n'y a qu'un remède,
C'est de tout casser.

Ô fanfares dans les soirs !
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Et nous aurons beau la piétiner à l'envi,
Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,
Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés,
Et des femmes à jamais laides....
Que nul n'intercède,
Il faut tout casser.

Alléluia, Terre paria.
Ce sera sans espoir,
De l'aurore au soir,
Quand il n'y en aura plus il y en aura encore,
Du soir à l'aurore.
Alléluia, Terre paria !
Les hommes de l'art
Ont dit : "Vrai, c'est trop tard".
Pas de raison,
Pour ne pas activer sa crevaison.

Aux armes, citoyens ! Il n'y a plus de raison :

Il prit froid l'autre automne,
S'étant attardé vers les peines des cors,
Sur la fin d'un beau jour.
Oh ! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l'automne,
Qu'il nous montra "qu'on meurt d'amour !"
On ne le verra plus aux fêtes nationales,
S'enfermer dans l'Histoire et tirer les verrous,
Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale,
Ô vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous.

mardi 28 avril 2009

Clair de lune (Jules Laforgue)

"Monter, perdu, m'étancher à même ta vasque de béatifiants baptêmes !"
La carte du comptoir des vers propose ce soir un poème lunaire, alambiqué et vaguement mythologique de Jules Laforgue.

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaire ou d'explication de texte, suggère aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Penser qu'on vivra jamais dans cet astre,

Parfois me flanque un coup dans l'épigastre.

Ah ! Tout pour toi, Lune, quand tu t'avances

Aux soirs d'août par les féeries du silence !

Et quand tu roules, démâtée, au large

A travers les brisants noirs des nuages !

Oh ! Monter, perdu, m'étancher à même

Ta vasque de béatifiants baptêmes !

Astre atteint de cécité, fatal phare

Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

Oeil stérile comme le suicide,

Nous sommes le congrès des las, préside ;

Crâne glacé, raille les calvities

De nos incurables bureaucraties ;

Ô pilule des léthargies finales,

Infuse-toi dans nos durs encéphales !

Ô Diane à la chlamyde très dorique,

L'Amour cuve, prend ton carquois et pique

Ah ! D'un trait inoculant l'être aptère,

Les coeurs de bonne volonté sur terre !

Astre lavé par d'inouïs déluges,

Qu'un de tes chastes rayons fébrifuges,

Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,

Que je m'y lave les mains de la vie !

==================================================

Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Victor Hugo : demain dès l'aube, l'an neuf de l'Hegire

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, petites amoureuses, ma Bohème, aube, soleil et chair, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine,Marine, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, ô naturel désir, à l'Italie, le chef de section, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, à la Santé

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, le soleil, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à une dame créole, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, le voeu, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, la rose et le réséda, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux, la paix

- Et, aussi, le totalissime poème acadien de
H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 1 mars 2009

Dans la rue (Jules Laforgue)

La carte du comptoir des vers suggère comme dessert un très court Jules Laforgue.

La carte du comptoir des poésies, sans commentaire additionel, suggère aussi de parcourir ses "classiques" proposés en bas de ce poème.


C'est le trottoir avec ses arbres rabougris.

Des mâles égrillards, des femelles enceintes,

Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,

Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris

D'un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes

Le troupeau des catins défile lèvres peintes

Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s'enfonce aux steppes vastes,

Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus

Qu'un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,

Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot

Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.


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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), le soleil, toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les douaniers, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la belle italienne, l'affiche rouge, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, nocturne, le vigneron champenois, le chef de section, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 22 novembre 2008

Cythère (Jules Laforgue)

Le comptoir des vers et sa carte continuent ce samedi pluvio-neigeux avec un petit Jules Laforgue qui nous embarque pour Cythère sans commentaire mais au vocabulaire alambiqué.

La carte du comptoir des vers fait donc aujourd'hui une pause de Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger), de
Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) et dArthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Quel lys sut ombrager ma sieste ?

C'était (ah ne sais plus comme !) au bois trop sacré

Où fleurir n'est pas un secret.

Et j'étais fui comme la peste.

Je ne suis pas une âme leste !

Ai-je dit alors et leurs choeurs m'ont chanté : Reste.

Et la plus grande, oh ! si mienne ! m'a expliqué

La floraison sans commentaires

De cette hermétique Cythère

Au sein des mers comme un bosquet,

Et comment quelques couples vraiment distingués

Un soir ici ont débarqué ....

Non la nuit ne sait pas de pelouses,

D'un velours bleu plus brave que ces lents vallons !

Plus invitant au : dévalons !

Et déjoueur des airs d'épouse !

Et qui telle une chair jalouse,

En ses accrocs plus éperdûment se recouse ! ...

Et la faune et la flore étant comme ça vient,

On va comme ça vient ; des roses

Les sens ; des floraisons les poses ;

Nul souci du tien et du mien ;

Quant à des classements en chrétiens et païens,

Ni le climat ni les moyens.

Oui, fleurs de vie en confidences,

Mains oisives dans les toisons aux gros midis,

Tatouages des concettis ;

L'un mimant d'inédites danses,

L'autre sur la piste d'essences ...

Eh quoi ? Nouveau-venu, vos larmes recommencent !

Réveil meurtri, je m'en irai je sais bien où ;

Un terrain vague, des clôtures,

Un âne plein de foi pâture

Des talons perdus sans dégoût,

Et brait vers moi (me sachant aussi rosse et doux)

Que je desserre son licou.

jeudi 23 octobre 2008

L'hiver qui vient (Jules Laforgue)

Vive l'automne s'écrie la carte du comptoir des vers avec sa série sur la Toussaint !
Voici un Jules Laforgue de derrière les fagots.

Le comptoir des vers cesse momentanément la livraison de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Blocus sentimental ! Messageries du Levant ! ...

Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,

Oh ! le vent ! ...

La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,

Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !...

D'usines ....

On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés ;

Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine,

Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,

Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine ! ...

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,

Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine,

Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées

Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles

Des spectacles agricoles,

Où êtes-vous ensevelis ?

Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau

Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,

Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet

Sur une litière de jaunes genêts

De jaunes genêts d'automne.

Et les cors lui sonnent !

Qu'il revienne ...

Qu'il revienne à lui !

Taïaut ! Taïaut ! et hallali !

Ô triste antienne, as-tu fini ! ...

Et font les fous !...

Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,

Et il frissonne, sans personne ! ...

Allons, allons, et hallali !

C'est l'Hiver bien connu qui s'amène,

Oh ! les tournants des grandes routes,

Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine ! ...

Oh ! leurs ornières des chars de l'autre mois,

Montant en don quichottesques rails

Vers les patrouilles des nuées en déroute

Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails ! ...

Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !

Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !

Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées ! ...

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,

Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes,

Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte

Vers les étangs par ribambelles,

Ou pour le feu du garde-chasse,

Ou les sommiers des ambulances

Pour les soldats loin de la France.

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,

La rouille ronge en leurs spleens kilométriques

Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors mélancoliques ! ...

Mélancoliques ! ...

S'en vont, changeant de ton,

Changeant de ton et de musique,

Ton ton, ton taine, ton ton ! ...

Les cors, les cors, les cors ! ...

S'en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d'échos ! ...

C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges ! ...

Voici venir les pluies d'une patience d'ange,

Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,

Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,

C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,

C'est la tisane sans le foyer,

La phtisie pulmonaire attristant le quartier,

Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,

Rideaux écartés du haut des balcons des grèves

Devant l'océan de toitures des faubourgs,

Lampes, estampes, thé, petits-fours,

Serez-vous pas mes seules amours ! ...

Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,

Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire

Des statistiques sanitaires

Dans les journaux ?

Non, non ! C'est la saison et la planète falote !

Que l'autan, que l'autan

Effiloche les savates que le Temps se tricote !

C'est la saison, oh déchirements ! c'est la saison !

Tous les ans, tous les ans,

J'essaierai en choeur d'en donner la note.

lundi 25 août 2008

Simple agonie (Jules Laforgue)

Continuons cette rentrée en persistant dans le genre pathétique avec à la carte du comptoir des vers ce poème lugubre de Jules Laforgue bien loin d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation, du Dormeur du Val et de voyelles ou de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane.

Ô paria ! - Et revoici les sympathies de mai.

Mais tu ne peux que te répéter, ô honte !

Et tu te gonfles et ne crèves jamais.

Et tu sais fort bien, ô paria,

Que ce n'est pas du tout ça.

Oh ! que

Devinant l'instant le plus seul de la nature,

Ma mélodie, toute et unique, monte,

Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu'elle peut

Et dise la chose qu'est la chose,

Et retombe, et reprenne,

Et fasse de la peine,

Ô solo de sanglots,

Et reprenne et retombe

Selon la tâche qui lui incombe.

Oh ! que ma musique

Se crucifie,

Selon sa photographie

Accoudée et mélancolique !

Il faut trouver d'autres thèmes,

Plus mortels et plus suprêmes.

Oh ! bien, avec le monde tel quel,

Je vais me faire un monde plus mortel !

Les âmes y seront à musique,

Et tous les intérêts puérilement charnels,

Ô fanfares dans les soirs,

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Enquêtes, enquêtes,

Seront l'unique fête !

Qui m'en défie ?

J'entasse sur mon lit, les journaux linge sale,

Dessins de mode, photographies quelconques,

Toute la capitale,

Matrice sociale.

Que nul n'intercède,

Ce ne sera jamais assez,

Il n'y a qu'un remède,

C'est de tout casser.

Ô fanfares dans les soirs !

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Et nous aurons beau la piétiner à l'envi,

Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,

Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés,

Et des femmes à jamais laides ...

Que nul n'intercède,

Il faut tout casser.

Alléluia, Terre paria.

Ce sera sans espoir,

De l'aurore au soir,

Quand il n'y en aura plus il y en aura encore,

Du soir à l'aurore.

Alléluia, Terre paria !

Les hommes de l'art

Ont dit : "Vrai, c'est trop tard".

Pas de raison,

Pour ne pas activer sa crevaison.

Aux armes, citoyens ! Il n'y a plus de raison :

Il prit froid l'autre automne,

S'étant attardé vers les peines des cors,

Sur la fin d'un beau jour.

Oh ! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l'automne,

Qu'il nous montra qu'on meurt d'amour !

On ne le verra plus aux fêtes nationales,

S'enfermer dans l'Histoire et tirer les verrous,

Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale ;

Ô vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous.

vendredi 4 janvier 2008

Air de biniou (Jules Laforgue)

Encore un poème reprenant le vocable pause ...


Non, non, ma pauvre cornemuse,

Ta complainte est pas si oiseuse ;

Et Tout est bien une méprise,

Et l'on peut la trouver mauvaise ;

Et la Nature est une épouse

Qui nous carambole d'extases,

Et puis, nous occit, peu courtoise,

Dès qu'on se permet une pause.

Eh bien ! qu'elle en prenne à son aise,

Et que tout fonctionne à sa guise !

Nous, nous entretiendrons les Muses.

Les neuf immortelles Glaneuses !

Oh ! pourrions-nous pas, par nos phrases,

Si bien lui retourner les choses,

Que cette marâtre jalouse

N'ait plus sur nos rentes de prise?

samedi 14 juillet 2007

Dimanche (Jules Laforgue)

J'aurai passé ma vie à faillir m'embarquer

Dans de bien funestes histoires,

Pour l'amour de mon coeur de Gloire !....

- Oh ! qu'ils sont chers les trains manqués

Où j'ai passé ma vie à faillir m'embarquer !....

Mon coeur est vieux d'un tas de lettres déchirées,

Ô Répertoire en un cercueil

Dont la Poste porte le deuil !....

- Oh ! ces veilles d'échauffourées

Où mon coeur s'entraînait par lettres déchirées !....

Tout n'est pas dit encor, et mon sort est bien vert.

Ô Poste, automatique Poste,

Ô yeux passants fous d'holocaustes,

Oh ! qu'ils sont là, vos airs ouverts !....

Oh ! comme vous guettez mon destin encor vert !

Une, pourtant, je me rappelle,

Aux yeux grandioses

Comme des roses,

Et puis si belle !....

Sans nulle pose.

Une voix me criait : " C'est elle ! Je le sens ;

" Et puis, elle te trouve si intéressant ! "

- Ah ! que n'ai-je prêté l'oreille à ses accents !...

vendredi 13 juillet 2007

Pierrots (Jules Laforgue)

Comme ils vont molester, la nuit,

Au profond des parcs, les statues,

Mais n'offrant qu'aux moins dévêtues

Leur bras et tout ce qui s'ensuit,

En tête-à-tête avec la femme

Ils ont toujours l'air d'être un tiers,

Confondent demain avec hier,

Et demandent Rien avec âme !

Jurent " je t'aime ! " l'air là-bas,

D'une voix sans timbre, en extase,

Et concluent aux plus folles phrases

Par des : " Mon Dieu, n'insistons pas ? "

Jusqu'à ce qu'ivre, Elle s'oublie,

Prise d'on ne sait quel besoin

De lune ! dans leurs bras, fort loin

Des convenances établies.

samedi 2 juin 2007

Complainte d'un certain dimanche (Jules Laforgue)

L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère.

Ah ! fous dont au casino battent les talons,

Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

Nous sommes tous filials, allons!

Mais quoi! les Destins ont des partis-pris si tristes,

Qui font que, les uns loin des autres, l'on s'exile,


Qu'on Se traite à tort et à travers d'égoïstes,

Et qu'on s'use à trouver quelque unique Évangile.

Ah! jusqu'à ce que la nature Soit bien bonne,


Moi je veux vivre monotone.



Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,

Je redescends dévisagé par les enfants

Qui S'en vont faire bénir de tièdes brioches ;

Et rentré, mon Sacré-Coeur Se fend !


Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,

Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

Des âmes d'amis morts les habitent peut-être ?

Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !


Ah ! jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Moi je veux vivre monotone.



Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle ?

Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !


Son mouchoir me flottait sur le Rhin....

Seul. -- Le Couchant retient un moment son Quadrige

En rayons où le ballet des moucherons danse,

Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s'afflige... Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence...

Ah ! jusqu'à cc que la nature soit bien bonne,

Faudra-t-il vivre monotone ?




Que d'yeux, en éventail, en ogive, ou d'inceste,

Depuis que l'Etre espère, ont réclamé leurs droits !

Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

Oh ! qu'il fait seul ! oh ! fait-il froid !

Oh ! que d'après-midi d'automne à vivre encore !


Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre !

Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

Tâchons de vivre monotone