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samedi 18 octobre 2008

Fantaisie (Gérard de Nerval)

La carte du comptoir des vers continue sa série sur la matière première du poème le pied avec une fantaisie de Gérard de Nerval.
Pourtant la fantaisie n'était pas la spécialité de cet poète tourmenté et neurasthénique qui ponctua son oeuvre en se pendant à une porte cochère.

Cette livraison délaisse Arthur Rimbaud et ses Voyelles, Sensations, Bohème, Chanson de la plus haute tour, Dormeur du Val, Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses et Orgie parisienne.
Et toujours pas de
Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...) en vue ...


Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs,

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

samedi 12 janvier 2008

La fille de l'air (Jules Verne)

Après la série sur Evangeline, voici, déposée sur le comptoir de la poésie, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".



Je suis blonde et charmante,

Ailée et transparente,

Sylphe, follet léger, je suis fille de l'air,

Que puis-je avoir à craindre ?

Une nuit de m'éteindre ?

Qu'importe de mourir comme meurt un éclair !

Je vole sur la nue ;

Aux mortels inconnue,

Je dispute en riant la vitesse aux zéphirs !

Il n'est point de tempête

Qui pende sur ma tête ;

Je plane, et n'entends plus des trop lointains soupirs.

Je vais où va l'aurore,

On me retrouve encore

Aux mers où tout en feu se plonge le soleil !

Quand son tour le ramène,

Prompte, sans perdre haleine,

Je le joins, et c'est moi qu'on salue au réveil.

Qui suis je ? Où suis je ? Où vais je ?

N'ayant pour tout cortège

Que les oiseaux de l'air, les étoiles aux cieux ?

Je ne sais, mais tranquille,

Aux pensers indocile,

Je m'envole au zénith, au fronton radieux !

Parfois je suis contrainte,

Mais c'est la molle étreinte

De l'amour qui me berce en ses vives ardeurs !

J'en connais tous les charmes,

J'en ignore les larmes,

Et toujours en riant, je vais de fleurs en fleurs

Vive, alerte et folâtre

De l'air pur idolâtre

Je vole avec Iris aux couleurs sans pareil ;

Souvent je me dérobe

Dans les plis de sa robe

Faite d'un clair tissu des rayons du soleil.

Souvent dans mon courage,

Je rencontre au passage

Une âme qui s'envole au céleste séjour,

Je ne puis, bonne et tendre,

Lorsqu'elle peut m'entendre,

Ne pas lui souhaiter vers moi le gai retour !

Des échos la tristesse

M'apprend que l'allégresse

Ne règne pas toujours aux choses d'ici-bas,

Et que parfois la guerre

Va remuer la terre.

La faim, le froid, la soif ! Qu'on ne m'en parle pas !

Si jadis quelque chose

Me venait de la rose

C'était le doux parfum que le vent m'apportait !

Je croyais, pauvre folle,

La rose, le symbole

Du bonheur que la terre à mes yeux présentait !

La terre par l'espace

Dans l'ordre qu'elle trace

Traîne trop de malheurs et de peine en son vol ;

Le bruit souvent l'atteste,

Son spectacle est funeste,

Et certes ne vaut pas un détour de mon col !

Pourquoi m'occuper d'elle,

Je suis jeune, et suis belle ;

Mes lèvres sont de rose, et mes yeux sont d'azur :

A mes traits si limpides

L'honneur mettrait des rides,

La terre ternirait l'éclat de mon ciel pur !

Parfois vive et folette,

Poursuivant la comète,

Dans l'espace inconnu nous prenons notre essor !

A mon front je mesure

Sa blonde chevelure

Qui traîne dans les airs un ardent sillon d'or !

Lorsque je me promène,

Pour qu'elle m'entretienne,

Pourquoi pas de compagne aux mots doux et vermeils ?

Quoi ! N'en aurais-je aucune ?

Ah ! Pardon, j'ai la lune,

L'étoile, la planète, et mes mille soleils !

J'ai quelquefois des anges,

Car leurs saintes phalanges,

Je les suis en priant, plus prompte que l'éclair,

Sans leur porter envie,

Je préfère ma vie :

Rien n'est si doux aux sens que de nager dans l'air.

Si le sommeil me gagne,

Ma couche m'accompagne,

Couverte d'un manteau brodé de bleus saphirs ;

Dans les flots de lumière,

Je ferme ma paupière,

Laissant flotter ma robe entrouverte aux zéphirs.

vendredi 4 janvier 2008

Air de biniou (Jules Laforgue)

Encore un poème reprenant le vocable pause ...


Non, non, ma pauvre cornemuse,

Ta complainte est pas si oiseuse ;

Et Tout est bien une méprise,

Et l'on peut la trouver mauvaise ;

Et la Nature est une épouse

Qui nous carambole d'extases,

Et puis, nous occit, peu courtoise,

Dès qu'on se permet une pause.

Eh bien ! qu'elle en prenne à son aise,

Et que tout fonctionne à sa guise !

Nous, nous entretiendrons les Muses.

Les neuf immortelles Glaneuses !

Oh ! pourrions-nous pas, par nos phrases,

Si bien lui retourner les choses,

Que cette marâtre jalouse

N'ait plus sur nos rentes de prise?