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mardi 17 avril 2018

Conseil du soir (Éphraïm Mikhaël)

Conseil du soir, espoir semble dire ce poète mystique surtout connu de sa famille et de son confesseur...

Nulle pourpre aujourd'hui dans le gris vespéral ;
Le jour meurt simplement comme une âme lassée,
Et voici que du ciel uniforme et claustral
Une paix de couvent tombe sur ma pensée.

J'accepte le conseil religieux du soir
Qui m'édifie un pacifique monastère,
Et mon rêve, oublieux et calme, ira s'asseoir
Au jardin monacal plein de chaste mystère.

Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil :
Trop d'autres ont usé l'or de son insolence.
Et je dépouillerai la vanité du deuil :
Tant d'ennuis ont crié que je veux le silence.

Comme un captif hanté par l'espoir suborneur,
Je ne monterai plus sur la Tour idéale
Épier le galop mensonger du Bonheur
Qui vient dans un brouillard de clarté liliale ;

Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers,
Sera pareil aux doux moines mélancoliques
Errants dans les jardins graves des bons moûtiers
Et vieillissant parmi les roses symboliques.

lundi 22 décembre 2014

La flûte par Alfred de Vigny

Un jour je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre
Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre
Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever
Uu morceau de pain noir, puis se mit à rêver.
Il paraissait chercher dans les ongues allées
Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées ;
Il suivait à regret la trace des passants
Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens.
Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue,
Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue
Et d'un amer souper dans un logis malsain.
Cependant il tirait lentement de son sein,
Comme se préparait au martyre un apôtre,
Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre
Essayait l'embouchure à son menton tremblant,
Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant,
Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,
Puis jouait. - Mais son front en vain gonflait sa veine,
Personne autour de lui pour entendre et juger
L'humble acteur d'un public ingrat et passager.
J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste
Sans attendre un regard de son oeil doux et triste
En ce temps, de révolte et d'orgueil si rempli ;
Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

Il me fit un tableau de sa pénible vie.
Poussé par ce démon qui toujours nous convie,
Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,
Et le chaos entier roulait dans son récit.
Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,
Qu'entreprise avortée et grandeur en paroles.

D'abord, à son départ, orgueil démesuré,
Gigantesque écriteau sur un front assuré,
Promené dans Paris d'une façon hautaine :
Bonaparte et Byron, poète et capitaine,
Législateur aussi, chef de religion
(De tous les écoliers c'est la contagion),
Père d'un panthéisme orné de plusieurs choses,
De quelques âges d'or et des métempsychoses
De Bouddha, qu'en son coeur il croyait inventer ;
Il l'appliquait à tout, espérant importer
Sa révolution dans sa philosophie ;
Mais des contrebandiers notre âge se défie ;
Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé ;
D'un seul argument fin son ballon fut crevé.

Pour hisser sa nacelle il en gonfla bien d'autres
Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres,
Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier
Souriait tristement de cet air cavalier
Dont sa marche, au début, avait été fardée
Et, pour d'obscurs combats, si pesamment bardée ;
Car, plus grave à présent, d'une double lueur
Semblait se réchauffer et s'éclairer son coeur ;
Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui l'avoue,
Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.)
Laissant donc les couvents, Panthéistes ou non,
Sur la poupe d'un drame il inscrivit son nom
Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles ;
Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles
Avant d'avoir montré son pavillon aux airs.
Alors rien devant lui que flots noirs et déserts,
L'océan du travail si chargé de tempêtes
Où chaque vague emporte et brise mille têtes.
Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal,
Son esprit surnagea dans les plis d'un journal,
Radeau désespéré que trop souvent déploie
L'équipage affamé qui se perd et se noie.
Il s'y noya de même, et de même, ayant faim,
Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.

" Je gémis, disait-il, d'avoir une pauvre âme
Faible autant que serait l'âme de quelque femme,
Qui ne peut accomplir ce qu'elle a commencé
Et s'abat au départ sur tout chemin tracé.
L'idée à l'horizon est à peine entrevue,
Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.
Je vois grossir l'obstacle en invincible amas,
Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.
- Pourquoi, me dit la voix qu'il faut aimer et craindre,
Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m'étreindre ?
- Et le rayon me trouble et la voix m'étourdit,
Et je demeure aveugle et je me sens maudit. "

- " Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes,
Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,
Ni dans nos dogmes froids, forgés à l'atelier,
Entre le banc du maître et ceux de l'écolier,
Ces faux Athéniens dépourvus d'Atticisme,
Qui nous soufflent aux yeux des bulles de Sophisme,
N'ont découvert un mot par qui fût condamné
L'homme aveuglé d'esprit plus que l'aveugle-né.

C'est assez de souffrir sans se juger coupable
Pour avoir entrepris et pour être incapable ;
J'aime, autant que le fort, le faible courageux
Qui lance un bras débile en des flots orageux,
De la glace d'un lac plonge dans la fournaise
Et d'un volcan profond va tourmenter la braise.
Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri,
Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri,
Et n'avouant jamais qu'il saigne et qu'il succombe
A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits
Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ;
Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,
Ils n'y sont pas, ainsi que l'oeil pourrait le croire.
On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas,
Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas.
Tel que l'on croit complet et maître en toute chose
Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose,
Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit.
- Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.


Du corps et non de l'âme accusons l'indigence.
Des organes mauvais servent l'intelligence
Et touchent, en tordant et tourmentant leur noeud,
Ce qu'ils peuvent atteindre et non ce qu'elle veut.
En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste
Ils parlent... Elle chante et désire le reste.
Et, pour vous faire ici quelque comparaison,
Regardez votre Flûte, écoutez-en le son.
Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre
La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre ?
Eh bien, c'est au bois lourd que sont tous les défauts,
Votre souffle était juste et votre chant est faux.
Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,
Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève,
L'âme retrouve alors la vue et la clarté,
Et que, jugeant son oeuvre avec sérénité,
Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine,
Comme ses soeurs du ciel elle est puissante et reine,
Se mesure au vrai poids, connaît visiblement
Que son souffle était faux par le faux instrument,
N'était ni glorieux ni vil, n'étant pas libre ;
Que le corps seulement empêchait l'équilibre ;
Et, calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur,
La sainte égalité des esprits du Seigneur. "


Le Pauvre alors rougit d'une joie imprévue,
Et contempla sa Flûte avec une autre vue ;
Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,
Il la baisa deux fois en signe de respect,
Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,
Ce Salve Regina que chantent les Trappistes.
Son regard attendri paraissait inspiré,
La note était plus juste et le souffle assuré.

samedi 24 mai 2014

Lesbos (Charles Baudelaire)

Poème crypto-audacieux du neurasthénique en chef.

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
Et courent , sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
Où jamais un soupir ne resta sans écho,
A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !
Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté !
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère ;
Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
Et des raffinements toujours inépuisés.
Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère.

Tu tires ton pardon de l'éternel martyre,
Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux,
Qu'attire loin de nous le radieux sourire
Entrevu vaguement au bord des autres cieux !
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre !

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
Et condamner ton front pâli dans les travaux,
Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge
De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux ?
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste ?
Vierges au cœur sublime, honneur de l'Archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel !
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste ?

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre.

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Comme une sentinelle à l'oeil perçant et sûr,
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur ;
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre adoré de Sapho qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !

De la mâle Sapho, l'amante et le poète,
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !
- L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachète
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
De la mâle Sapho, l'amante et le poète !

- Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
Et versant les trésors de sa sérénité
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !

- De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
Elle fit son beau corps la pâture suprême
D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété
De celle qui mourut le jour de son blasphème.

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,
S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

dimanche 24 août 2008

Rentrée des moines (Emile Verhaeren)

Le comptoir des vers qui avait entamé ses vacances avec un petit Emile Verhaeren amorce aujourd'hui sa rentrée avec un poème de circonstance du même écrivain belge qui ne devait probablement pas rigoler tous les jours !
Malgré la saison estivale, la
carte du comptoir des vers est toujours en rupture d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane. La logistique de Poésie en Vrac est vraiment en dessous de tout.


On dirait que le site entier sous un lissoir

Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère,

C'est l'heure où la clarté du jour d'ombres s'obère,

Où le soleil descend les escaliers du soir.

Une étoile d'argent lointainement tremblante,

Lumière d'or dont on n'aperçoit le flambeau,

Se reflète, mobile et fixe, au fond de l'eau

Où le courant la lave, avec une onde lente.

A travers les champs verts s'en va se déroulant

La route dont l'averse a creusé les ornières,

Elle longe les noirs massifs des sapinières

Et monte au carrefour couper le pavé blanc.

Au loin scintille encore une lucarne ronde

Qui s'ouvre ainsi qu'un oeil dans un pignon rongé ;

Là, le dernier reflet du couchant s'est plongé

Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.

Et rien ne s'entend plus dans ce mystique adieu,

Rien - le site vêtu d'une paix métallique

Semble enfermer en lui, comme une basilique,

La présence muette et nocturne de Dieu.

Alors les moines blancs rentrent aux monastères

Après secours portés aux malades des bourgs,

Aux laboureurs ployés sous le faix des labours

Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,

A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux,

Et que nul de regrets ni de pleurs n'accompagne

Et qu'on enterrera dans un coin de campagne,

Sans qu'on lave leur corps ni qu'on ferme leurs yeux,

Aux mendiants mordus de misères avides,

Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus

Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus

Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.

Et tels les moines blancs traversent les champs noirs,

Faisant songer au temps des jeunesses bibliques

Où l'on voyait errer des géants angéliques,

En longs manteaux de lin, dans l'or pâli des soirs.

dimanche 1 juillet 2007

La femme adultère (Alfred de Vigny)

Mon lit est parfumé d'aloès et de myrrhe ;

L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez moi de l'Egypte embaumé les tapis.

J'ai placé sur mon front et l'or et le lapis ;

Venez, mon bien-aimé, m'enivrer de délices

Jusqu'à l'heure où le jour appelle aux sacrifices :

Aujourd'hui que l'époux n'est plus dans la cité,

Au nocturne bonheur soyez donc invité ;

Il est allé bien loin. - C'était ainsi, dans l'ombre,

Sur les toits aplanis et sous l'oranger sombre,

Qu'une femme parlait, et son bras abaissé

Montrait la porte étroite à l'amant empressé.

Il a franchi le seuil où le cèdre s'entr'ouvre,

Et qu'un verrou secret rapidement recouvre ;

Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :

Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !

Votre front est semblable au lys de la vallée,

De vos lèvres toujours la rose est exhalée :

Que votre voix est douce et douces vos amours !

Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! "

- Non ; ma main veut tarir cette humide rosée

Que l'air sur vos cheveux a longtemps déposée :

C'est pour moi que ce front s'est glacé sous la nuit !

- Mais ce coeur est brûlant, et l'amour l'a conduit.

Me voici devant vous, ô belle entre les belles !

Qu'importent les dangers ? que sont les nuits cruelles

Quand du palmier d'amour le fruit va se cueillir,

Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?

- Ou... Mais d'où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?

- C'est un des fils d'Aaron qui sonne la prière.

Eh quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser

Consume nos amours qu'il peut seul apaiser,

Qu'il vienne remplacer cette crainte farouche

Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !

On n'entendit plus rien, et les feux abrégés

Dans les lampes d'airain moururent négligés.

Quand le soleil levant embrasa la campagne

Et les verts oliviers de la sainte montagne,

A cette heure paisible où les chameaux poudreux

Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;

Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile,

Le pasteur qui de l'aube a vu pâlir l'étoile

Appelle sa famille au lever solennel

Et salue en ses chants le jour et l'Eternel ;

Le séducteur, content du succès de son crime,

Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.

Seule, elle reste assise, et son front sans couleur

Du remords qui s'approche a déjà la pâleur ;

Elle veut retenir cette nuit, sa complice,

Et la première aurore est son premier supplice :

Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,

S'étonna d'elle-même et douta de son Dieu.

Elle joignit les mains, immobile et muette,

Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;

Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs

Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.

Telle Sodome a vu cette femme imprudente

Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente,

Et, brûlant d'un seul feu deux peuples détestés,

Eteignit leurs palais dans des flots empestés :

Elle voulut, bravant la céleste défense,

Voir une fois encor les lieux de son enfance,

Ou peut-être, écoutant un coeur ambitieux,

Surprendre d'un regard le grand secret des Cieux ;

Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,

Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile,

Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,

N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.

Tel est le front glacé de la Juive infidèle.

Mais quel est cet enfant qui parait auprès d'elle ?

Il voit des pleurs, il pleure, et, d'un geste incertain,

Demande, comme hier, le baiser du matin.

Sur ses pieds chancelants il s'avance, et, timide,

De sa mère ose enfin presser la joue humide.

Qu'un baiser serait doux ! elle veut l'essayer ;

Mais l'époux, dans le fils, la revient effrayer ;

Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées,

Du secret conjugal encore pénétrées,

Où vient de retentir un amour criminel,

Hélas ! elle rougit de l'amour maternel,

Et tremble de poser, dans cette chambre austère,

Sur une bouche pure une lèvre adultère.

Elle voulut parier, mais les sons de sa voix,

Sourds et demi-formés, moururent à la fois,

Et sa parole éteinte et vaine fut suivie

D'un soupir qui sembla le dernier de sa vie.

Elle repousse alors son enfant étonné,

Tant la honte a rempli son coeur désordonné !

Elle entr'ouvre le seuil, mais là tombe abattue,

Telle que de sa base une blanche statue.

Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir

Un voyageur parti pour la ville de Tyr.

Sa suite et ses chevaux montraient son opulence :

Guidés nonchalamment par le fer d'une lance,

Fléchissaient sous leur poids, et l'onagre rayé,

Et l'indolent chameau, par son guide effrayé ;

Et douze serviteurs, suivant l'étroite voie,

Courbaient leurs fronts brûlés - sous la pourpre et la soie ;

Et le maître disait : " Maintenant Sephora

Cherche dans l'horizon si l'époux reviendra ;

Elle pleure, elle dit : " Il est bien loin encore !

Des feux du jour pourtant le désert se colore !

Et du côté de Tyr je ne l'aperçois pas. "

Mais elle va courir au-devant de mes pas.

Et je dirai : " Tenez, livrez-vous à la joie !

Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,

Et les moelleux tapis, et l'ambre précieux,

Et l'acier des miroirs que souhaitaient vos yeux. "

Voilà ce qu'il disait, et de Sion la sainte

Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.

Tout Juda cependant, aux fêtes introduit,

Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit :

Les vieillards, les enfants, les femmes affligées,

Dans les longs repentirs et les larmes plongées,

Et celles que frappait un mal secret et lent,

Et l'aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant,

Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,

Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,

Aux pieds de leur Sauveur l'adoraient prosternés.

Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés,

D'une féconde main prodiguait les miracles,

Et de sa voix sortait une source d'oracles :

De la vie avec l'homme il partageait l'ennui,

Venait trouver le pauvre et s'égalait à lui.

Quelques hommes formés à sa divine école,

Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole,

Le suivaient lentement, et son front sérieux

Portait les feux divins en bandeau glorieux.

Par ses cheveux épars une femme entraînée,

Qu'entoure avec clameur la foule déchaînée,

Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés,

Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont chargés.

Devant le Fils de l'Homme on l'amène en tumulte,

Puis, provoquant l'erreur et méditant l'insulte,

Les Scribes assemblés s'avancent, et l'un d'eux :

Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;

Cette femme adultère est coupable et surprise :

Que doit faire Israël de la loi de Moïse ? "

Et l'épouse infidèle attendait, et ses yeux

Semblaient chercher encor quelque autre dans ces lieux ;

Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire

S'appelait, la montrait : " C'est la femme adultère !

Lapidez la : déjà le séducteur est mort ! "

Et la femme pleura. - Mais le juge d'abord :

" Qu'un homme d'entre vous, dit-il, jette une pierre

S'il se croit sans péché, qu'il jette la première. "

Il dit, et s'écartant des mobiles Hébreux,

Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,

Son doigt mystérieux, sur l'arène légère,

Ecrivait une langue aux hommes étrangère,

En caractères saints dans le Ciel retracés...

Quand il se releva, tous s'étaient dispersés.