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lundi 10 septembre 2012

A la Belgique (Emile Verhaeren)

Poème sur l'écrasement de la Belgique durant la première guerre mondiale


Hélas, depuis les jours des suprêmes combats,
Tes compagnes sont la frayeur et l'infortune ;
Tu n'as plus pour pays que des lambeaux de dunes
Et des plaines en feu sur l'horizon, là-bas.

Anvers et Gand et Liége et Bruxelles et Bruges
Te furent arrachés et gémissent au loin
Sans que tes yeux encor vaillants soient leurs témoins
Ni que tes bras armés encor soient leur refuge.

Tu es celle en grand deuil qui vis avec la mer
Pour en apprendre à résister sous les tempêtes
Et tu songes et tu pleures, mais tu t'entêtes
Dans la terreur et dans l'orgueil de tes revers.

Tu te sens grande immensément, quoique vaincue,
Tu fus loyale et claire et ferme, comme au temps
Où l'honneur sous les cieux s'affirmait éclatant
Où la gloire valait vraiment d'être vécue.

Ton pauvre coin de sol où demeure debout,
Face à l'orage, un roi avec sa foi armée,
Tu le peuples encor de canons et d'armées,
Pour le tenir tragiquement jusques au bout.

Tu te hausses si haut que tu es solitaire
Dans la gloire, dans la beauté, dans la douleur
Et que chacun t'exalte et t'admire en son coeur,
Comme un peuple jamais ne le fut sur la terre.

Qu'importe à cet amour l'angoisse de ton sort
Et qu'Ypres soit désert, et Dixmude, ruine,
Et qu'aussi vide et creux qu'une sombre poitrine,
S'élève au fond du soir l'immense beffroi mort.

A l'heure où cette cendre est encor la Patrie
Nous l'aimons à genoux avec un tel élan
Que de chacun des murs saccagés et branlants,
Nous baiserions la pierre éclatée et meurtrie.

Et si demain l'homme allemand sournois et fou
Achevait de te mordre en son étreinte blême,
Douce Belgique aimée, espère et crois quand même :
Ton pays mis à mort est immortel, en nous.

mercredi 22 août 2012

Celle du jardin (Emile Verhaeren)

Poème de mimile ou poème de survie ?


Je vis l'Ange gardienne en tel jardin s'asseoir
Sous des nimbes de fleurs irradiantes
Et des vignes comme en voussoir ;
Auprès d'elle montaient des héliantes.

Ses doigts, dont les bagues humbles et frêles
Entouraient la minceur d'un cercle de corail,
Tenaient des couples de roses fidèles
Noués de laine et scellés d'un fermail,

Un calme, imprégné d'or, tressait
Un air filigrané d'aurore,
Autour de son front pur, qui s'enfonçait
Moitié dans l'ombre encore.

Elle portait son voile et ses sandales,
Tissés de lin, mais sur les bords,
En rinceaux clairs, les trois vertus théologales
Etaient peintes, avec des coeurs feuillagés d'ors.

Ses cheveux lents se répandaient soyeux
De l'épaule jusqu'aux gazons de mousse ;
Le silence déclos dans l'enfance des yeux
Etait plus doux qu'aucune parole n'est douce.

Toute l'âme tendue
Et les deux bras et le désir hagard
Je me levais vers l'âme suspendue
En son regard !

Ses yeux étaient si clairs de souvenir,
Ils m'avouaient des jours vécus semblables ;
Oh, l'autrefois se muerait-il en avenir
Dans les tombes inviolables ?

C'était certes quelqu'une ayant quitté la vie
Qui m'apportait miracle et réconfort
Et le viatique de sa survie
Tutélaire, par à travers sa mort.

lundi 23 juillet 2012

Roses de juin, vous les plus belles (Emile Verhaeren)

Poème métaphorique d'été


Roses de juin, vous les plus belles,
Avec vos coeurs de soleil transpercés ;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés ;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
Ou s'apaisent, au va-et-vient du vent,
Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant ;
Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
A vous aimer, dans la clarté ;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh ! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent !

mercredi 4 juillet 2012

Un matin (Émile Verhaeren)


Un poème élémentaire

Dès le matin, par mes grand'routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.

Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C'est fête et joie en ma poitrine ;
Que m'importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;

Je marche avec l'orgueil d'aimer l'air et la terre,
D'être immense et d'être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m'enfouis dans l'herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.

Les bras fluides et doux des rivières m'accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.

Il me semble jusqu'à ce jour n'avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !

Dites, est-il vrai qu'hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s'exalter les roses !

Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n'a point d'âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.

J'aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l'espace entier pour en gonfler ma force.

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l'être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s'enivre de soi ainsi qu'un insensé !

samedi 22 août 2009

Le soir tombe, la lune est d'or (Emile Verhaeren)

"Toi, la plus douloureuse, et non la moins aimée"...

La
carte du comptoir pousuit dans le poème de rentrée avec cette oeuvre primesautière de Mimile Verhaeren à la gaité communicative.

La carte du comptoir des poésies, sans autre analyse, commentaire ou explication de texte, suggère sous cet indépassable opus ses nombreux "classiques".


Le soir tombe, la lune est d'or.

Avant la fin de la journée

Va-t'en gaîment jusqu'au jardin

Cueillir avec tes douces mains

Les quelques fleurs qui n'y sont point encor

Tristement, vers la terre, inclinées.

Que le feuillage soit déjà blême, qu'importe

Je les admire et tu les aimes,

Et leurs corolles sont quand même

Belles, sur les tiges qui les portent.

Et tu t'en es allée au loin parmi les buis

Au long d'un chemin monotone

Et le bouquet que tu cueillis,

Tremble en ta main et tout à coup frissonne ;

Et voici que tes doigts songeurs,

Pieusement, rassemblent les lueurs

De ces roses d'automne

Et les tressent avec des pleurs

En une pâle et claire et flexible couronne.

La dernière lumière a éclairé tes yeux

Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.

Et lentement, à la vesprée,

Les mains vides, tu es rentrée,

Abandonnant non loin de notre porte

Dans un tertre humide et bas

Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.

Et j'ai compris alors que dans le jardin las

Où vont passer les vents ainsi que des cohortes

Tu as voulu fleurir une dernière fois

Notre jeunesse qui repose là,

Morte.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf

- Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille, mes poèmes, Hermina, mon bras pressait ta taille frêle

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", toute entière, le soleil, à une dame créole, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), les ténèbres, j'aime le souvenir de ces époques nues, une martyre, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Marine, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, mouvement, chant de guerre parisien, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, première soirée, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, ô naturel désir, chant de l'horizon en Champagne, la Victoire, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, nocturne, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa, Elsa au miroir, Santa Espina, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, les mains d'Elsa, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, chemins de l'ouest, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, la grotte des lépreux, la paix

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le voeu, l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Et, aussi, l'inénarrable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 28 février 2009

Le menuisier (Emile Verhaeren)

Afin de réhabiliter les métiers d'autrefois, la carte du comptoir des vers publie le menuisier d'Emile Verhaeren, poète qui ne pratique pas la langue de bois mais plutôt la philosophie ou la métaphysique.

La carte du comptoir des poésies, sans commentaire additionel, propose aussi d'essayer ses classiques proposés en bas de ce poème.


Le menuisier du vieux savoir

Fait des cercles et des carrés,

Tenacement, pour démontrer

Comment l'âme doit concevoir

Les lois indubitables et fécondes

Qui sont la règle et la clarté du monde.

A son enseigne, au coin du bourg, là-bas,

Les branches d'or d'un grand compas

Comme un blason, sur sa maison

Semblent deux rais pris au soleil.

Le menuisier construit ses appareils

Tas d'algèbres en des ténèbres

Avec des mains prestes et nettes

Et des regards, sous ses lunettes,

Aigus et droits, sur son travail

Tout en détails.

Ses fenêtres à gros barreaux

Ne voient le ciel que par petits carreaux ;

Et sa boutique, autant que lui,

Est vieille et vit d'ennui.

Il est l'homme de l'habitude

Qu'en son cerveau tissa l'étude,

Au long des temps de ses cent ans

Monotones et végétants.

Grâce à de pauvres mécaniques

Et des signes talismaniques

Et des cônes de bois et des segments de cuivre

Et le texte d'un pieux livre

Traçant, la croix, par au travers,

Le menuisier dit l'univers.

Matin et soir, il a peiné

Les yeux vieillots, l'esprit cerné,

Imaginant des coins et des annexes

Et des ressorts malicieux

A son travail chinoisement complexe,

Où, sur le faîte, il dressa Dieu.

Il rabote ses arguments

Et taille en deux toutes répliques

Et ses raisons hyperboliques

Trouent la nuit d'or des firmaments.

Il explique, par des sentences,

Le problème des existences

Et discute sur la substance.

Il s'éblouit du grand mystère,

Lui donne un nom complémentaire

Et croit avoir instruit la terre.

Il est le maître en controverses,

L'esprit humain qu'il bouleverse,

Il l'a coupé en facultés adverses,

Et fourre l'homme qu'il étrique,

A coups de preuves excentriques,

En son système symétrique.

Le menuisier a pour voisins

Le curé et le médecin

Qui ramassent, en ses travaux pourtant irréductibles,

Chacun pour soi, des arguments incompatibles.

Ses scrupules n'ont rien laissé

D'impossible, qu'il n'ait casé,

D'après un morne rigorisme,

En ses tiroirs de syllogismes.

Ses plus graves et assidus clients ?

Les gens branlants, les gens bêlants

Qui achètent leur viatique,

Pour quelques sous, dans sa boutique.

Il vit de son enseigne, au coin du bourg,

Biseaux dorés et compas lourd

Et n'écoute que l'aigre serinette,

A sa porte, de la sonnette.

Il a taillé, limé, sculpté

Une science d'entêté,

Une science de paroisse,

Sans lumière, ni sans angoisse.

Si bien qu'au jour qu'il s'en ira

Son appareil se cassera ;

Et ses enfants feront leur jouet,

De cette éternité qu'il avait faite,

A coups d'équerre et de réglette.


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Les classiques de la
carte du comptoir des vers :


- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les douaniers, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, chant de guerre parisien, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, le vigneron champenois, ô naturel désir, le chef de section, nocturne, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, l'affiche rouge, la belle italienne, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le vitrail, l'esclave, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

vendredi 24 octobre 2008

Les cathédrales (Emile Verhaeren)

La carte du comptoir des vers poursuit son menu d'automne avec ses opus de Toussaint.
Après les pensées des morts du toujours chic Lamartine, voici un petit Mimile Verhaeren, religieux cette fois, qui complète la rentrée des moines, les soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville, la vieille ferme et l'étal.

Aussi, momentanément, le comptoir des vers cesse l'approvisionnement de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Au fond du choeur monumental,

D'où leur splendeur s'érige

Or, argent, diamant, cristal

Lourds de siècles et de prestiges,

Pendant les vêpres, quand les soirs

Aux longues prières invitent,

Ils s'imposent, les ostensoirs,

Dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu,

Pour l'universelle amnistie,

Le baiser blanc du dernier Dieu,

Tombé sur terre en une hostie.

Et l'église, comme un palais de marbres noirs,

Où des châsses d'argent et d'ombre

Ouvrent leurs yeux de joyaux sombres,

Par l'élan clair de ses colonnes exulte

Et dresse avec ses arcs et ses voussoirs

Jusqu'au faîte, l'éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,

A travers temps et jours et heures,

Les ostensoirs

Sont le seul coeur de la croyance

Qui luise encor, cristal et or,

Dans les villes de la démence.

Le bourdon sonne et sonne,

A grand battant tannant,

De larges glas qui sont les râles

Et les sursauts des cathédrales.

Et les foules qui tiennent droits,

Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,

Réunissent, à ces appels, leurs âmes,

Autour des ostensoirs de flamme.

Ô ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,

Barrant de croix, avec leurs bras tendus,

L'ombre noire qui dort dans les chapelles.

Ô ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,

Voici les coeurs lamentables des veuves

En qui les larmes pleuvent,

Continûment, depuis des ans.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les mousses et les marins du port

Dont les vagues monstrueuses bercent le sort.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les travailleurs cassés de peine,

Aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les enfants las de leur sang morne

Et qui mendient et qui s'offrent au coin des bornes.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les marguilliers massifs et mous

Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les armateurs dont les bateaux de fer,

Fortune au vent, tanguent parmi la mer.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les grands bourgeois de droit divin

Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Les ostensoirs, qu'on élève, le soir,

Vers les villes échafaudées

En toits de verre et de cristal,

Du haut du choeur sacerdotal,

Tendent la croix des gothiques idées.

Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches

Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches

Ils s'imposent dans l'or et dans les bruits de fête

Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes

L'autel de marbre rouge et ses piliers vermeils ;

Ils sont une âme en du soleil,

Qui vit de vieux décor et d'antique mystère

Autoritaire.

Pourtant, dès que s'éteignent les grands cierges

Et les lampes veillant le coeur des saintes vierges,

Un deuil d'encens évaporé flotte et s'empreint

Sur les châsses d'argent et les tombeaux d'airain ;

Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés

Devant le Christ avec leurs papes immobiles

Et leurs martyrs et leurs héros semblent trembler

Au bruit d'un train lointain qui roule sur la ville.

mercredi 22 octobre 2008

Soirs d'octobre (Emile Nelligan)

Toujours de saison, toujours d'automne, toujours à fond vers la Toussaint, après Verhaeren, sa rentrée des moines et sa vieille ferme, la carte du comptoir des vers propose un autre Mimile : Emile Nelligan, obscur et plat poète canadien.

Aussi, momentanément, le comptoir tire le rideau sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron),
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Oui, je souffre, ces soirs, démons mornes chers Saints.

On est ainsi toujours au soupçon des Toussaints.

Mon âme se fait dune à funèbres hantises.

Ah ! donne-moi ton front, que je calme tes crises.

Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes,

Boulevardier funèbre échappé des balcons,

Et dont le rêve élude, ainsi que des faucons,

L'affluence des sots aux atmosphères viles.

Que veux-tu ? Je suis tel ... Laisse-moi reposer

Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser,

Chère, bien-aimée âme où vont les espoirs sobres ...

Écoute ! ô ce grand soir, empourpré de colères,

Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires,

Arbore l'étendard triomphal des Octobres !

mardi 21 octobre 2008

Vieille ferme à la Toussaint (Emile Verhaeren)

La carte du comptoir des vers se tourne délibérement vers un menu d'automne et propose donc des opus de Toussaint.
Après les pensées des morts du fringuant Lamartine, voici un petit Mimile Verhaeren saisonnalisé qui complète la rentrée des moines, les soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville et l'étal.

Aussi, momentanément, sur le comptoir des vers, plus de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), ni d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et encore moins de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes,

Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints,

Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint,

Les feuillages fanés des frênes et des aunes.

Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs,

Et qui, de père en fils, longuement s'éreintèrent,

Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre,

A secouer la plaine à grands coups de labeur.

Puis elle songe encor qu'elle est finie et seule,

Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés,

Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés,

Même jusqu'au foyer où s'abrite l'aïeule.

Elle regarde aux horizons bouder les bourgs,

Des nuages compacts plombent le ciel de Flandres,

Et tristement, et lourdement se font entendre,

Là-bas, des bonds de glas sautant de tour en tour.

Et quand la chute en or des feuillage effleure,

Larmes ! ses murs flétris et ses pignons usés,

La ferme croit sentir ses lointains trépassés

Qui doucement se rapprochent d'elle, à cette heure,

Et pleurent.

dimanche 24 août 2008

Rentrée des moines (Emile Verhaeren)

Le comptoir des vers qui avait entamé ses vacances avec un petit Emile Verhaeren amorce aujourd'hui sa rentrée avec un poème de circonstance du même écrivain belge qui ne devait probablement pas rigoler tous les jours !
Malgré la saison estivale, la
carte du comptoir des vers est toujours en rupture d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane. La logistique de Poésie en Vrac est vraiment en dessous de tout.


On dirait que le site entier sous un lissoir

Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère,

C'est l'heure où la clarté du jour d'ombres s'obère,

Où le soleil descend les escaliers du soir.

Une étoile d'argent lointainement tremblante,

Lumière d'or dont on n'aperçoit le flambeau,

Se reflète, mobile et fixe, au fond de l'eau

Où le courant la lave, avec une onde lente.

A travers les champs verts s'en va se déroulant

La route dont l'averse a creusé les ornières,

Elle longe les noirs massifs des sapinières

Et monte au carrefour couper le pavé blanc.

Au loin scintille encore une lucarne ronde

Qui s'ouvre ainsi qu'un oeil dans un pignon rongé ;

Là, le dernier reflet du couchant s'est plongé

Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.

Et rien ne s'entend plus dans ce mystique adieu,

Rien - le site vêtu d'une paix métallique

Semble enfermer en lui, comme une basilique,

La présence muette et nocturne de Dieu.

Alors les moines blancs rentrent aux monastères

Après secours portés aux malades des bourgs,

Aux laboureurs ployés sous le faix des labours

Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,

A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux,

Et que nul de regrets ni de pleurs n'accompagne

Et qu'on enterrera dans un coin de campagne,

Sans qu'on lave leur corps ni qu'on ferme leurs yeux,

Aux mendiants mordus de misères avides,

Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus

Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus

Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.

Et tels les moines blancs traversent les champs noirs,

Faisant songer au temps des jeunesses bibliques

Où l'on voyait errer des géants angéliques,

En longs manteaux de lin, dans l'or pâli des soirs.