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lundi 22 décembre 2014

La flûte par Alfred de Vigny

Un jour je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre
Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre
Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever
Uu morceau de pain noir, puis se mit à rêver.
Il paraissait chercher dans les ongues allées
Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées ;
Il suivait à regret la trace des passants
Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens.
Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue,
Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue
Et d'un amer souper dans un logis malsain.
Cependant il tirait lentement de son sein,
Comme se préparait au martyre un apôtre,
Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre
Essayait l'embouchure à son menton tremblant,
Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant,
Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,
Puis jouait. - Mais son front en vain gonflait sa veine,
Personne autour de lui pour entendre et juger
L'humble acteur d'un public ingrat et passager.
J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste
Sans attendre un regard de son oeil doux et triste
En ce temps, de révolte et d'orgueil si rempli ;
Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

Il me fit un tableau de sa pénible vie.
Poussé par ce démon qui toujours nous convie,
Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,
Et le chaos entier roulait dans son récit.
Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,
Qu'entreprise avortée et grandeur en paroles.

D'abord, à son départ, orgueil démesuré,
Gigantesque écriteau sur un front assuré,
Promené dans Paris d'une façon hautaine :
Bonaparte et Byron, poète et capitaine,
Législateur aussi, chef de religion
(De tous les écoliers c'est la contagion),
Père d'un panthéisme orné de plusieurs choses,
De quelques âges d'or et des métempsychoses
De Bouddha, qu'en son coeur il croyait inventer ;
Il l'appliquait à tout, espérant importer
Sa révolution dans sa philosophie ;
Mais des contrebandiers notre âge se défie ;
Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé ;
D'un seul argument fin son ballon fut crevé.

Pour hisser sa nacelle il en gonfla bien d'autres
Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres,
Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier
Souriait tristement de cet air cavalier
Dont sa marche, au début, avait été fardée
Et, pour d'obscurs combats, si pesamment bardée ;
Car, plus grave à présent, d'une double lueur
Semblait se réchauffer et s'éclairer son coeur ;
Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui l'avoue,
Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.)
Laissant donc les couvents, Panthéistes ou non,
Sur la poupe d'un drame il inscrivit son nom
Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles ;
Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles
Avant d'avoir montré son pavillon aux airs.
Alors rien devant lui que flots noirs et déserts,
L'océan du travail si chargé de tempêtes
Où chaque vague emporte et brise mille têtes.
Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal,
Son esprit surnagea dans les plis d'un journal,
Radeau désespéré que trop souvent déploie
L'équipage affamé qui se perd et se noie.
Il s'y noya de même, et de même, ayant faim,
Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.

" Je gémis, disait-il, d'avoir une pauvre âme
Faible autant que serait l'âme de quelque femme,
Qui ne peut accomplir ce qu'elle a commencé
Et s'abat au départ sur tout chemin tracé.
L'idée à l'horizon est à peine entrevue,
Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.
Je vois grossir l'obstacle en invincible amas,
Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.
- Pourquoi, me dit la voix qu'il faut aimer et craindre,
Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m'étreindre ?
- Et le rayon me trouble et la voix m'étourdit,
Et je demeure aveugle et je me sens maudit. "

- " Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes,
Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,
Ni dans nos dogmes froids, forgés à l'atelier,
Entre le banc du maître et ceux de l'écolier,
Ces faux Athéniens dépourvus d'Atticisme,
Qui nous soufflent aux yeux des bulles de Sophisme,
N'ont découvert un mot par qui fût condamné
L'homme aveuglé d'esprit plus que l'aveugle-né.

C'est assez de souffrir sans se juger coupable
Pour avoir entrepris et pour être incapable ;
J'aime, autant que le fort, le faible courageux
Qui lance un bras débile en des flots orageux,
De la glace d'un lac plonge dans la fournaise
Et d'un volcan profond va tourmenter la braise.
Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri,
Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri,
Et n'avouant jamais qu'il saigne et qu'il succombe
A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits
Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ;
Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,
Ils n'y sont pas, ainsi que l'oeil pourrait le croire.
On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas,
Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas.
Tel que l'on croit complet et maître en toute chose
Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose,
Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit.
- Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.


Du corps et non de l'âme accusons l'indigence.
Des organes mauvais servent l'intelligence
Et touchent, en tordant et tourmentant leur noeud,
Ce qu'ils peuvent atteindre et non ce qu'elle veut.
En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste
Ils parlent... Elle chante et désire le reste.
Et, pour vous faire ici quelque comparaison,
Regardez votre Flûte, écoutez-en le son.
Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre
La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre ?
Eh bien, c'est au bois lourd que sont tous les défauts,
Votre souffle était juste et votre chant est faux.
Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,
Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève,
L'âme retrouve alors la vue et la clarté,
Et que, jugeant son oeuvre avec sérénité,
Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine,
Comme ses soeurs du ciel elle est puissante et reine,
Se mesure au vrai poids, connaît visiblement
Que son souffle était faux par le faux instrument,
N'était ni glorieux ni vil, n'étant pas libre ;
Que le corps seulement empêchait l'équilibre ;
Et, calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur,
La sainte égalité des esprits du Seigneur. "


Le Pauvre alors rougit d'une joie imprévue,
Et contempla sa Flûte avec une autre vue ;
Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,
Il la baisa deux fois en signe de respect,
Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,
Ce Salve Regina que chantent les Trappistes.
Son regard attendri paraissait inspiré,
La note était plus juste et le souffle assuré.

jeudi 27 décembre 2012

Les amants de Montmorency (Alfred de Vigny)

(Trop) long poème romantique, compassé et finalement lugubre d'Alfred de Vigny


Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !
Dans les trois derniers jours qu'ils s'étaient réservés ?
Vous les vîtes partir tous deux, l'un jeune et grave,
L'autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l'autel un vase attaché mollement,
Balancée en marchant sur sa flexible épaule
Comme la harpe juive à la branche du saule ;
Riant, les yeux en l'air, et la main dans sa main,
Elle allait, en comptant les arbres du chemin,
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant dans la poussière,
L'arrêtait par l'habit pour l'embrasser, posait
Un oeillet sur sa tête, et chantait, et jasait
Sur les passants nombreux, sur la riche vallée
Comme un large tapis à ses pieds étalée ;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d'or et de maisons d'argent,
Tout pareils aux jouets qu'aux enfants on achète
Et qu'au hasard pour eux par la chambre l'on jette.
Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds
Répandu des bijoux brillants, multipliés
En forme de troupeaux, de village aux toits roses
Ou bleus, d'arbres rangés, de fleurs sous l'onde écloses,
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts
Et de chênes tordus par la poitrine ouverts.
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :
Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière ; et c'est ainsi
Qu'ils allèrent à pied jusqu'à Montmorency.

Ils passèrent deux jours d'amour et d'harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit on entendait leurs chants ; dans la journée
Leur sommeil ; tant leur âme était abandonnée
Aux caprices divins du désir ! Leurs repas
Etaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.
Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures,
Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,
Se regardant toujours, laissant les airs chantés
Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés.
L'extase avait fini par éblouir leur âme,
Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.
Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature
Étalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.
Ils tombèrent assis, sous des arbres ; peut-être ...
Ils ne le savaient pas. Le soleil allait naître
Ou s'éteindre ... Ils voyaient seulement que le jour
Était pâle, et l'air doux, et le monde en amour ...
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D'une musique vague, au bruit des mers pareille,
En formant des propos tendres, légers, confus,
Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus.
Le vent léger disait de la voix la plus douce :
"Quand l'amour m'a troublé, je gémis sous la mousse."
Les mélèzes touffus s'agitaient en disant :
"Secouons dans les airs le parfum séduisant
"Du soir, car le parfum est le secret langage
"Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage."
Le soleil incliné sur les monts dit encor :
"Par mes flots de lumière et par mes gerbes d'or
"Je réponds en élans aux élans de votre âme ;
"Pour exprimer l'amour mon langage est la flamme."
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,
Autant que les rayons de suaves ardeurs ;
Et l'on eût dit des voix timides et flûtées
Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées ;
Et, comme un seul accord d'accents harmonieux,
Tout semblait s'élever en choeur jusques aux cieux ;
Et ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes,
Dans les enfoncements magiques des montagnes ;
Et la terre, sous eux, palpitait mollement,
Comme le flot des mers ou le coeur d'un amant ;
Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême,
Accompagnait leurs voix qui se disaient : "Je t'aime."

Or c'était pour mourir qu'ils étaient venus là.
Lequel des deux enfants le premier en parla ?
Comment dans leurs baisers vint la mort ? Quelle balle
Traversa les deux coeurs d'une atteinte inégale
Mais sûre ? Quels adieux leurs lèvres s'unissant
Laissèrent s'écouler avec l'âme et le sang ?
Qui le saurait ? Heureux celui dont l'agonie
Fut dans les bras chéris avant l'autre finie !
Heureux si nul des deux ne s'est plaint de souffrir !
Si nul des deux n'a dit : "Qu'on a peine à mourir !"
Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu'il devait suivre ;
Et, reniant sa mort, par le mal égaré,
N'a repoussé du bras l'homicide adoré ?
Heureux l'homme surtout, s'il a rendu son âme,
Sans avoir entendu ces angoisses de femme,
Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux
Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,
Pour un chagrin ; mais si la mort les arrache,
Font que l'on tord ses bras, qu'on blasphème, qu'on cache
Dans ses mains son front pâle et son coeur plein de fiel,
Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel. -
Mais qui saura leur fin ? -
Sur les pauvres murailles
D'une auberge où depuis on fit leurs funérailles,
Auberge où pour une heure ils vinrent se poser
Ployant l'aile à l'abri pour toujours reposer,
Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,
Nous avons lu des vers d'une double écriture,
Des vers de fou, sans rime et sans mesure. - Un mot
Qui n'avait pas de suite était tout seul en haut ;
Demande sans réponse, énigme inextricable,
Question sur la mort. - Trois noms, sur une table,
Profondément gravés au couteau. - C'était d'eux
Tout ce qui demeurait... et le récit joyeux
D'une fille au bras rouge. "Ils n'avaient, disait-elle,
Rien oublié." La bonne eut quelque bagatelle
Qu'elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.
Et Dieu ? - Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas.

lundi 6 août 2012

La nuit d'août - Le poète (Alfred de Musset)

Poème synchrone


Salut à ma fidèle amie !
Salut, ma gloire et mon amour !
La meilleure et la plus chérie
Est celle qu'on trouve au retour.
L'opinion et l'avarice
Viennent un temps de m'emporter.
Salut, ma mère et ma nourrice !
Salut, salut consolatrice !
Ouvre tes bras, je viens chanter.

mercredi 1 avril 2009

Les voeux stériles (Alfred de Musset)

La carte du comptoir fournit maintenant un poème d'Alfred de Musset qui semble ne jamais finir, beau comme l'antique et filandreux à souhait ...

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ni d'explications, propose ses "classiques" en bas de cet opus.


Puisque c'est ton métier, misérable poète,

Même en ces temps d'orage, où la bouche est muette,

Tandis que le bras parle, et que la fiction

Disparaît comme un songe au bruit de l'action ;

Puisque c'est ton métier de faire de ton âme

Une prostituée, et que, joie ou douleur,

Tout demande sans cesse à sortir de ton coeur ;

Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,

N'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,

Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;

Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.

Abandonne aux vieillards sans force et sans courage

Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux

Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.

Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes !

Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,

Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté,

Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.

Ô Machiavel ! Tes pas retentissent encore

Dans les sentiers déserts de San Casciano.

Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore,

Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.

Ta main, lasse le soir d'avoir creusé la terre,

Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.

Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ;

La vile oisiveté, fille de la misère,

A ton ombre en tous lieux se traînait lentement,

Et buvait dans ton coeur les flots purs de ton sang :

"Qui suis-je ? Ecrivais-tu, qu'on me donne une pierre,

"Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux

"Que je fuis, et je tends des bras las du repos."

C'est ainsi, Machiavel, qu'avec toi je m'écrie :

Ô médiocre, celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,

Est bien poltron au jeu, s'il ne dit : tout ou rien.

Je suis jeune, j'arrive. A moitié de ma route,

Déjà las de marcher, je me suis retourné.

La science de l'homme est le mépris sans doute ;

C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné.

Mais qu'en dois-je penser ? Il n'existe qu'un être

Que je puisse en entier et constamment connaître

Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,

Un seul ! ... Je le méprise. - Et cet être, c'est moi.

Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je appris ? - Le temps est si rapide !

L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;

Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

Tout à coup il rencontre une source limpide,

Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.

Que me dirai-je alors ? Quand j'aurai fait mes peines,

Quand on m'entendra dire : hélas ! il est trop tard ;

Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines

Et s'irrite en criant contre un lâche repos,

S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os ...

Ô vieillesse ! A quoi donc sert ton expérience ?

Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance

Vers le commun tombeau des hommes, si la mort

Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?

N'existait-il donc pas à cette loterie

Un joueur par le sort assez bien abattu

Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,

Il me dît en sortant : n'entrez pas, j'ai perdu !

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,

De mes voeux insensés éternelle patrie,

J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front

Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.

La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir ;

Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ;

Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes

Nos regards tout à coup viennent à découvrir

Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue ...

La langue que parlait le coeur de Phidias

Sera toujours vivante et toujours entendue ;

Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles

Où sous le toit des cours Rome avait abrité

Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté ?

Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,

Elevant des palais, des tombeaux, des autels,

Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ;

Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,

Quand Rome combattait Venise et les Lombards,

Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts !

Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles,

Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,

Cherchant la vie au fond de ce néant humain,

Levant de temps en temps sa tête appesantie,

Pour jeter un regard de colère et d'envie

Sur les palais de Rome, où, du pied de l'autel,

A ses rivaux de loin souriait Raphaël.

Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,

Travaillant pour son coeur, laissant à Dieu le reste ;

Le Giorgione, superbe, au jeune Titien

Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;

Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,

Brisant son jeune coeur sur un autel de pierre,

Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,

Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel ...

Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être,

Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper ;

Mais aujourd'hui pour qui ? Dans quel but ? Sous quel maître ?

L'artiste est un marchand, et l'art est un métier.

Un pâle simulacre, une vile copie,

Naissent sous le soleil ardent de l'Italie ...

Nos oeuvres ont un an, nos gloires ont un jour ;

Tout est mort en Europe, - oui, tout, - jusqu'à l'amour.

Ah ! Qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie

Pousse à ce malheureux métier de poésie

Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment

Toute sincérité; gardez que l'on ne voie

Tomber de votre coeur quelques gouttes de sang ;

Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie

Coûte cher, que le sage est ami du repos,

Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée

Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !

Ah ! Qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie

Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,

S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent : c'est assez !

Qu'est la pensée, hélas ! Quand l'action commence ?

L'une recule où l'autre intrépide s'avance.

Au redoutable aspect de la réalité,

Celle-ci prend le fer, et s'apprête à combattre ;

Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre,

Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! Meurs courbé sur ta harpe muette,

Mozart t'attend. - Et toi, misérable poète,

Qui que tu sois, enfant, homme, si ton coeur bat,

Agis ! Jette ta lyre; au combat, au combat !

Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant l'orage ?

A l'action ! Au mal ! Le bien reste ignoré.

Allons ! Cherche un égal à des maux sans remède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.

L'homme peut haïr l'homme, et fuir; mais malgré lui,

Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.

C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,

Et pour tous ces discours prostitués sans fin,

Que l'homme au coeur joyeux jette à celui qui pleure,

Comme le riche jette au mendiant son pain,

Qui pourrait en vouloir ? Et comment le vulgaire,

Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,

Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir ?

Allez sur une place, étalez sur la terre

Un corps plus mutilé que celui d'un martyr,

Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,

Et soulevant déjà l'âme prête à partir ;

La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,

Elle l'aime. Vos maux, dont on vous saura gré,

Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme

Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,

Et dans un jeune coeur des regrets de vieillard ;

Dites-leur que sans mère, et sans soeur, et sans femme,

Sans savoir où verser, avant que de mourir,

Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être ...

Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs ?

On croit au sang qui coule, et l'on doute des pleurs.

Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

Tu te gonfles, mon coeur ? ... Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ?

Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, j'y veux aller. - J'aurai du moins le coeur

De la mener si bas que la honte l'en prenne.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, soir de bataille, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, vous parler ?, la solitude, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une mendiante rousse, confession, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, le chef de section, acousmate, dans l'abri-caverne, la Victoire, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, nous dormirons ensemble, Santa Espina,la rose et le réséda, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

mercredi 18 mars 2009

La flute (Alfred de Vigny)

La carte du comptoir fournit maintenant un (trop ?) long Alfred de Vigny, poète insipide spécialiste de la flûte voire du pipeau.

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ni d'explications, suggère ses "classiques" en bas de cet opus.


Un jour je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre

Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre

Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever

Uu morceau de pain noir, puis se mit à rêver.

Il paraissait chercher dans les longues allées

Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées,

Il suivait à regret la trace des passants

Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens.

Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue,

Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue

Et d'un amer souper dans un logis malsain.

Cependant il tirait lentement de son sein,

Comme se préparait au martyre un apôtre,

Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre

Essayait l'embouchure à son menton tremblant,

Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant,

Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,

Puis jouait. Mais son front en vain gonflait sa veine,

Personne autour de lui pour entendre et juger

L'humble acteur d'un public ingrat et passager.

J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste

Sans attendre un regard de son oeil doux et triste

En ce temps, de révolte et d'orgueil si rempli ;

Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

Il me fit un tableau de sa pénible vie.

Poussé par ce démon qui toujours nous convie,

Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,

Et le chaos entier roulait dans son récit.

Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,

Qu'entreprise avortée et grandeur en paroles.

D'abord, à son départ, orgueil démesuré,

Gigantesque écriteau sur un front assuré,

Promené dans Paris d'une façon hautaine :

Bonaparte et Byron, poète et capitaine,

Législateur aussi, chef de religion

De tous les écoliers c'est la contagion,

Père d'un panthéisme orné de plusieurs choses,

De quelques âges d'or et des métempsychoses

De Boudha, qu'en son coeur il croyait inventer ;

Il l'appliquait à tout, espérant importer

Sa révolution dans sa philosophie ;

Mais des contrebandiers notre âge se défie,

Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé ;

D'un seul argument fin son ballon fut crevé.

Pour hisser sa nacelle il en gonfla bien d'autres

Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres,

Il dépouilla leur froc. Lui-même le premier

Souriait tristement de cet air cavalier

Dont sa marche, au début, avait été fardée

Et, pour d'obscurs combats, si pesamment bardée ;

Car, plus grave à présent, d'une double lueur

Semblait se réchauffer et s'éclairer son coeur,

Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui l'avoue,

Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.

Laissant donc les couvents, panthéistes ou non,

Sur la poupe d'un drame il inscrivit son nom

Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles,

Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles

Avant d'avoir montré son pavillon aux airs.

Alors rien devant lui que flots noirs et déserts,

L'océan du travail si chargé de tempêtes

Où chaque vague emporte et brise mille têtes.

Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal,

Son esprit surnagea dans les plis d'un journal,

Radeau désespéré que trop souvent déploie

L'équipage affamé qui se perd et se noie.

Il s'y noya de même, et de même, ayant faim,

Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.

Je gémis, disait-il, d'avoir une pauvre âme

Faible autant que serait l'âme de quelque femme,

Qui ne peut accomplir ce qu'elle a commencé

Et s'abat au départ sur tout chemin tracé.

L'idée à l'horizon est à peine entrevue,

Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.

Je vois grossir l'obstacle en invincible amas,

Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.

Pourquoi, me dit la voix qu'il faut aimer et craindre,

Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m'étreindre ?

Et le rayon me trouble et la voix m'étourdit,

Et je demeure aveugle et je me sens maudit.

Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes,

Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,

Ni dans nos dogmes froids, forgés à l'atelier,

Entre le banc du maître et ceux de l'écolier,

Ces faux Athéniens dépourvus d'Atticisme,

Qui nous soufflent aux yeux des bulles de sophisme,

N'ont découvert un mot par qui fût condamné

L'homme aveuglé d'esprit plus que l'aveugle-né.

C'est assez de souffrir sans se juger coupable

Pour avoir entrepris et pour être incapable,

J'aime, autant que le fort, le faible courageux

Qui lance un bras débile en des flots orageux,

De la glace d'un lac plonge dans la fournaise

Et d'un volcan profond va tourmenter la braise.

Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri,

Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri,

Et n'avouant jamais qu'il saigne et qu'il succombe

A toujours ramasser son rocher qui retombe.

Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits

Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ;

Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,

Ils n'y sont pas, ainsi que l'oeil pourrait le croire.

On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas,

Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas.

Tel que l'on croit complet et maître en toute chose

Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose,

Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit.

Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.

Du corps et non de l'âme accusons l'indigence.

Des organes mauvais servent l'intelligence

Et touchent, en tordant et tourmentant leur noeud,

Ce qu'ils peuvent atteindre et non ce qu'elle veut.

En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste

Ils parlent ... Elle chante et désire le reste.

Et, pour vous faire ici quelque comparaison,

Regardez votre Flûte, écoutez-en le son.

Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre

La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre ?

Eh bien, c'est au bois lourd que sont tous les défauts,

Votre souffle était juste et votre chant est faux.

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,

Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève,

L'âme retrouve alors la vue et la clarté,

Et que, jugeant son oeuvre avec sérénité,

Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine,

Comme ses soeurs du ciel elle est puissante et reine,

Se mesure au vrai poids, connaît visiblement

Que son souffle était faux par le faux instrument,

N'était ni glorieux ni vil, n'étant pas libre ;

Que le corps seulement empêchait l'équilibre ;

Et, calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur,

La sainte égalité des esprits du Seigneur.

Le Pauvre alors rougit d'une joie imprévue,

Et contempla sa Flûte avec une autre vue,

Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,

Il la baisa deux fois en signe de respect,

Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,

Ce Salve Regina que chantent les Trappistes.

Son regard attendri paraissait inspiré,

La note était plus juste et le souffle assuré.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, la belle viole, le tepidarium, soir de bataille, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, vous parler ?, la solitude, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, à celle qui est trop gaie,quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une mendiante rousse, confession, le chat

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, le chef de section, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, dans l'abri-caverne, la Victoire, nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, nous dormirons ensemble, Santa Espina,la rose et le réséda, un jour un jour, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, Marine, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

mardi 16 décembre 2008

Le somnambule (Alfred de Vigny)

La carte du comptoir des vers persiste dans la saison des voeux avec cette livraison mythologique d'Alfred de Vigny.

Ces voeux de Vigny amènent la carte du comptoir poétique, sans même un commentaire, à repousser dans l'arrière-salle le Heredia (les Conquérants), le Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'
Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l'aube paraît-elle ?

Non la lumière, au fond de l'albâtre, étincelle

Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;

La nuit règne profonde et noire dans les cieux,

Vois, la clepsydre encor n'a pas versé trois heures :

Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures,

Viens, dors près de mon sein. Mais lui, furtif et lent,

Descend du lit d'ivoire et d'or étincelant.

Il va, d'un pied prudent, chercher la lampe errante,

Dont il garde les feux dans sa main transparente,

Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,

L'oeil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

Je la vois, la parjure ! ... interrompez vos fêtes,

Aux Mânes un autel ... des cyprès sur vos têtes ...

Ouvrez, ouvrez la tombe ... Allons ... Qui descendra ?

Cependant, à genoux et tremblante, Néra,

Ses blonds cheveux épars, se traîne. Arrête, écoute,

Arrête, ami; les Dieux te poursuivent, sans doute ;

Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;

Vois, c'est moi, ton épouse en larmes devant toi ;

Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !

Phoebé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée.

J'irai ... je frapperai ... le glaive est dans ma main :

Tous les deux ... Pollion .., c'est un jeune Romain ...

Il ne résiste pas. Dieux ! Qu'il est faible encore !

D'un blond duvet sa joue à peine se décore,

L'amour a couronné ce luxe éblouissant ...

Ecartez ce manteau, je ne vois pas le sang.

Mais elle : Ô mon amant ! Compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m'a ravie,

Tremblante, mais complice, et si nos voeux sacrés

Ont fait luire à l'Hymen des feux prématurés,

Par cette sainte amour nouvellement jurée,

Par l'antique Vesta, par l'immortelle Rhée

Dont j'embrasse l'autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n'altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l'aiguille pudique,

Plus chaste n'a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ? Je tiens tes longs cheveux ...

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras ... Ce n'est pas moi ! Ma mère,

Il ne m'a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n'ai-je cru ma mère et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j'ai vécu puisque tu m'as trompée ...

Ah ! Cruel ! ... Mon sang coule ! ... Ah ! Reçois mes adieux,

Puisses-tu ne jamais t'éveiller ! Justes Dieux !