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dimanche 2 novembre 2008

Le Chef de Section (Guillaume Apollinaire)

Alors que le quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918 approche, la série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire ...) continue sur la carte du comptoir des vers avec un autre poème terrible de la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire, engagé volontaire en 1914 dans l'armée française, a combattu comme "poilu", notamment en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui valut sa naturalisation
française en 1917 (il avait jusque là la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut touché à la tête par un éclat d'obus. Considérablement affaibli,
Apollinaire mourut de la grippe espagnole en novembre 1918 juste avant l'armistice du 11 novembre.
Bien que célèbre pour ses poèmes d'amour et son incontournable "
Pont Mirabeau", Guillaume Apollinaire est avant tout le poète de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire, la carte du comptoir des vers est en panne d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Ma bouche aura des ardeurs de géhenne

Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction

Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur

Les soldats de ma bouche te prendront d'assaut

Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté

Ton âme s'agitera comme une région pendant un tremblement de terre

Tes yeux seront alors chargés de tout l'amour qui s'est amassé dans les regards de l'humanité depuis qu'elle existe

Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates

Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses

L'orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour

Elle te le murmure de loin

Tandis que les yeux fixés sur la montre j'attends la minute prescrite pour l'assaut

vendredi 14 septembre 2007

Le bouc aux enfants (Jean Richepin)

Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l'herbe,

Un grand bouc est couché, pacifique et superbe.

De ses cornes en pointe, aux noeuds superposés,

La base est forte et large et les bouts sont usés ;

Car le combat jadis était son habitude.

Le poil, soyeux à l'oeil, mais au toucher plus rude,

Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots fins

Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris.

Et les genoux calleux et la jambe tortue,

La croupe en pente abrupte et l'échine pointue,

La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux

Et le nez long, font voir que ce bouc est très vieux.

Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce,

Deux petits mendiants s'approchent, sur la mousse,

Du dormeur qui, l'oeil clos, semble ne pas les voir.

Des cornes doucement ils touchent le bout noir.

Puis, bientôt enhardis et certains qu'il sommeille,

Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s'éveille,

Se dresse lentement sur ses jarrets noueux,

Et les regarde rire, et rit presque avec eux.

De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche,

Ils lui mettent un mors taillé dans une branche,

Et chassent devant eux à grands coups de rameau

Le vénérable chef des chèvres du hameau.

Avec les sarments verts d'une vigne sauvage

Ils ajustent au mors des rênes de feuillage.

Puis, non contents, malgré les pointes de ses os,

Ils montent tous les deux à cheval sur son dos,

Et se tiennent aux poils, et de leurs jambes nues

Font sonner les talons sur ses côtes velues.

On entend dans le bois, de plus en plus lointains,

Les voix, les cris peureux, les rires argentins ;

Et l'on voit, quand ils vont passer sous une branche,

Vers la tête du bouc leur tête qui se penche,

Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas

Lui va tout doucement pour qu'ils ne tombent pas.