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samedi 20 juin 2009

Les sapins (Anatole France)

"Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs" ...
Après une longue pause, la carte du comptoir des vers reprend avec un Anatole France fleurant bon la résine et beau comme l'antique !
La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


On entend l'Océan heurter les promontoires,

De lunaires clartés blêmissent le ravin

Où l'homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,

Sur les choses sans forme épand l'effroi divin.

Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs,

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d'iniques pesanteurs.

Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière,

Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d'eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,

Divine volupté des êtres, don des fleurs,

Seule source de joie et trésor de douleurs,

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l'assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l'univers.

Pour la fraîcheur du sol d'où leur pied blanc s'élève,

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l'air, leur pâture, avec la vive sève,

Coulent dans tout leur sein d'insensibles amours.

En souvenir de l'âge où leurs aïeux antiques,

D'un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l'escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,

L'hiver les réjouit dans l'engourdissement.

Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai,

En de divines fleurs d'elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s'épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s'envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu'en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d'or.

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d'un vent mystérieux ;

C'est ainsi qu'à leur tour, pères laborieux,

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.

Car l'ancêtre premier dont ils ont reçu l'être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins ;

Et les sapins, encor semblables à l'ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau
, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Victor Hugo : l'an neuf de l'Hegire, ce siècle avait deux ans, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, petites amoureuses, ma Bohème, à la musique, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, j'arrive où je suis étranger, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 25 janvier 2009

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans - Spleen (Charles Baudelaire)

La carte du comptoir des vers poursuit sa série consacrée à Charles Baudelaire. Après Toute entière, le chat, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil et l'albatros voici un poème que l'on peut interpréter comme précurseur de la psychanalyse ou bien comme un hymne à la brocante.
Toujours pour les puristes, la carte du comptoir poétique précise que "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans" est tiré de Spleen et Idéal et fait partie des Fleurs du mal. Il est initialement composé d'un vers introductif titre du poème et des deux strophes de longueur différente.
De surcroît, la carte des vers se demande si le "gros meuble à tiroirs encombré de bilans" ne serait pas, en vérité, un comptoir ???


Cette livraison continue de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, amène la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, à répudier momentanément Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, rois mages, l'hymne au soleil, petit chat, nénuphars), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire), Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, L'étrangère, Charlot mystique, Un jour un jour, Que serais-je sans toi ?, La rose et le réséda, La belle italienne, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, le Dormeur du Val, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Sensations, Voyelles, Ma Bohème, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, Le Chef de Section, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Annie, l'Adieu, Nocturne, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, A la Santé ...).


J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

C'est une pyramide, un immense caveau,

Qui contient plus de morts que la fosse
commune.

Je suis un cimetière abhorré de la
lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers

Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.

Je suis un
vieux boudoir plein de roses fanées,

Où gît tout un fouillis de modes surannées,

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,

Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années

L'ennui, fruit de la morne incuriosité,

Prend les proportions de l'immortalité.

Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !

Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,

Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche

Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

vendredi 14 septembre 2007

Le bouc aux enfants (Jean Richepin)

Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l'herbe,

Un grand bouc est couché, pacifique et superbe.

De ses cornes en pointe, aux noeuds superposés,

La base est forte et large et les bouts sont usés ;

Car le combat jadis était son habitude.

Le poil, soyeux à l'oeil, mais au toucher plus rude,

Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots fins

Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris.

Et les genoux calleux et la jambe tortue,

La croupe en pente abrupte et l'échine pointue,

La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux

Et le nez long, font voir que ce bouc est très vieux.

Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce,

Deux petits mendiants s'approchent, sur la mousse,

Du dormeur qui, l'oeil clos, semble ne pas les voir.

Des cornes doucement ils touchent le bout noir.

Puis, bientôt enhardis et certains qu'il sommeille,

Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s'éveille,

Se dresse lentement sur ses jarrets noueux,

Et les regarde rire, et rit presque avec eux.

De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche,

Ils lui mettent un mors taillé dans une branche,

Et chassent devant eux à grands coups de rameau

Le vénérable chef des chèvres du hameau.

Avec les sarments verts d'une vigne sauvage

Ils ajustent au mors des rênes de feuillage.

Puis, non contents, malgré les pointes de ses os,

Ils montent tous les deux à cheval sur son dos,

Et se tiennent aux poils, et de leurs jambes nues

Font sonner les talons sur ses côtes velues.

On entend dans le bois, de plus en plus lointains,

Les voix, les cris peureux, les rires argentins ;

Et l'on voit, quand ils vont passer sous une branche,

Vers la tête du bouc leur tête qui se penche,

Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas

Lui va tout doucement pour qu'ils ne tombent pas.

samedi 1 septembre 2007

Les soirs d'été (Emile Verhaeren)

Lorsque rentrent des alentours,

Tels soirs d'été, les attelages,

Les vieilles gens des vieux villages

Se rassemblent aux carrefours.

Les plus anciens semblent descendre

Du calvaire de leurs cent ans ;

Leurs petits yeux sont clignotants

Dans leur face couleur de cendre.


Ils sont à bout de tant marcher ;

Ils radotent, sourient et pleurent,

Puis se taisent, écoutant l'heure

Casser le temps, à leur clocher.

Les aïeules se sont assises

Sur les roses d'un coussinet ;

Les deux brides de leur bonnet

Tombent d'aplomb sur leurs mains grises.

Les veilleuses du souvenir

Brûlent au fond de leurs mémoires ;

Leur menton mâche des histoires

Longues à ne jamais finir.

La plus jeune passe à la ronde

Quelques lambeaux d'un almanach ;

Entre deux prises de tabac,

On discute la fin du monde.

On reparle de morts fauchés

Depuis quels temps ! - Dieu s'en souvienne.

C'était quand l'école gardienne

S'ouvrait encore au vieux marché.

On dit ses deuils et ses misères ;

On se chamaille et c'est à qui

Traîne le plus dolent ennui

Vers les plus noirs anniversaires.

Tous sont jaloux de leurs douleurs :

Défunt leur fils, morte leur fille ;

Les boeufs, qui sont de la famille,

Captés, un soir, par des voleurs.

Et tous les maux que l'on endure

Sans qu'on aille crier, merci !

Sève épuisée et sang moisi,

Sous la chair flasque et la peau dure.

Ainsi causent les vieilles gens,

Les soirs d'été, dans les villages ;

Sur le chemin, les attelages

Fleurent, au loin, comme un encens.

Et, jour à jour, les temps s'écartent ;

Du lundi soir au samedi


On ressasse ce qu'on s'est dit,

Mais le dimanche, on joue aux cartes.

dimanche 19 août 2007

Dimanches (Georges Rodenbach)

Morne l'après-midi des dimanches, l'hiver,

Dans l'assoupissement des villes de province,

Où quelque girouette inconsolable grince

Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !

Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !

De très rares passants s'en vont sur les trottoirs :

Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,

Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés

Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,

Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,

Achèvent de mourir sur les châssis voilés.

Et par l'écartement des rideaux des fenêtres,

Dans les salons des grands hôtels patriciens

On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,

Dans de vieux cadres d'or, les portraits des ancêtres,

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,

Avec leur blason peint dans un coin de la toile,

Qui regardent au loin s'allumer une étoile

Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes ;

Le moyen âge mort se réfugie en eux,

C'est ainsi que, le soir, le soleil lumineux

Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

Ô lanternes, gardant le souvenir du feu,

Le souvenir de la lumière disparue,

Si tristes dans le vide et le deuil de la rue

Qu'elles semblent brûler pour le convoi d'un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées

Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,

Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil

Descendent lentement comme des pelletées !

samedi 28 juillet 2007

Chant de guerre parisien (Arthur Rimbaud)

Le Printemps est évident, car

Du coeur des Propriétés vertes,

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

Ô Mai ! quels délirants culs-nus !

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Ecoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières !

Ils ont shako, sabre et tam-tam,

Non la vieille boîte à bougies,

Et des yoles qui n'ont jam, jam...

Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Eros,

Des enleveurs d'héliotropes ;

Au pétrole ils font des Corots :

Voici hannetonner leurs tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc !...

Et couché dans les glaïeuls, Favre

Fait son cillement aqueduc,

Et ses reniflements à poivre !

La grand ville a le pavé chaud

Malgré vos douches de pétrole,

Et décidément, il nous faut

Vous secouer dans votre rôle ...

Et les Ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements,

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements !

vendredi 27 juillet 2007

Je voudrais aller me promener dans les bois (Marie Nervat)

Je voudrais aller me promener dans les bois ;

j'aurais un grand chapeau, une robe légère,

je me griserais d'air et de bonne lumière,

et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.

Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,

où l'on dit que les fées se promènent encore ;

peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,

qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.

Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,

ni de fleurs dans les jardins !
Celles que tu portes,

et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,

achèvent de mourir dans les appartements.

Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;

elles ont des robes rouges trop tuyautées,

puis, sur les draps, on dirait des taches figées,

taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.

J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !

je vois les petites veines bleues sous la peau,

je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,

l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.

Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !

Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,

je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte

sur cette chambre monotone de malade.

lundi 16 juillet 2007

Soir (Albert Samain)

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur,

Dont la suavité, flottante au clair-obscur,

Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme.

Des verts angelisés... des roses d'anémie...

L'Arc-de-Triomphe au loin s'estompe velouté,

Et la nuit qui descend à l'Occident bleuté

Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés

Les pétales du vieil automne sont tombés.

Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.

Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois

Je respire la fleur enchantée à mes doigts.

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

samedi 14 juillet 2007

Dimanche (Jules Laforgue)

J'aurai passé ma vie à faillir m'embarquer

Dans de bien funestes histoires,

Pour l'amour de mon coeur de Gloire !....

- Oh ! qu'ils sont chers les trains manqués

Où j'ai passé ma vie à faillir m'embarquer !....

Mon coeur est vieux d'un tas de lettres déchirées,

Ô Répertoire en un cercueil

Dont la Poste porte le deuil !....

- Oh ! ces veilles d'échauffourées

Où mon coeur s'entraînait par lettres déchirées !....

Tout n'est pas dit encor, et mon sort est bien vert.

Ô Poste, automatique Poste,

Ô yeux passants fous d'holocaustes,

Oh ! qu'ils sont là, vos airs ouverts !....

Oh ! comme vous guettez mon destin encor vert !

Une, pourtant, je me rappelle,

Aux yeux grandioses

Comme des roses,

Et puis si belle !....

Sans nulle pose.

Une voix me criait : " C'est elle ! Je le sens ;

" Et puis, elle te trouve si intéressant ! "

- Ah ! que n'ai-je prêté l'oreille à ses accents !...

La vieille femme de la Lune (Sabine Sicaud)

On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir.

Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre,

On évoque à travers un somnolent bien-être,

La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir.

Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître

Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir

Au long des claires nuits cheminer sans espoir !

Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort

Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde ?

Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort.

Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde ?

Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour !

On dort... Nous fermerons les yeux à double tour...

Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde.

jeudi 12 juillet 2007

Jour de fête (Victor Hugo)

Aux environs de Paris

Midi chauffe et sèche la mousse ;

Les champs sont pleins de tambourins ;

On voit dans une lueur douce

Des groupes vagues et sereins.

Là-bas, à l'horizon, poudroie

Le vieux donjon de saint Louis ;

Le soleil dans toute sa joie

Accable les champs éblouis.

L'air brûlant fait, sous ses haleines

Sans murmures et sans échos,

Luire en la fournaise des plaines

La braise des coquelicots.

Les brebis paissent inégales ;

Le jour est splendide et dormant ;

Presque pas d'ombre ; les cigales

Chantent sous le bleu flamboiement.

Voilà les avoines rentrées.

Trêve au travail. Amis, du vin !

Des larges tonnes éventrées

Sort l'éclat de rire divin.

Le buveur chancelle à la table

Qui boite fraternellement.

L'ivrogne se sent véritable ;

Il oublie, ô clair firmament,

Tout, la ligne droite, la gêne,

La loi, le gendarme, l'effroi,

L'ordre ; et l'échalas de Surène

Raille le poteau de l'octroi.

L'âne broute, vieux philosophe ;

L'oreille est longue ; l'âne en rit,

Peu troublé d'un excès d'étoffe,

Et content si le pré fleurit.

Les enfants courent par volée.

Clichy montre, honneur aux anciens !

Sa grande muraille étoilée

Par la mitraille des Prussiens.

La charrette roule et cahote ;

Paris élève au loin sa voix,

Noir chiffonnier qui dans sa hotte

Porte le sombre tas des rois.

On voit au loin les cheminées

Et les dômes d'azur voilés ;

Des filles passent, couronnées

De joie et de fleurs, dans les blés.