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dimanche 23 septembre 2007

La forêt vierge (Charles Marie Leconte de Lisle)

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux,

S'enfonce puissamment dans les horizons bleus

Comme une sombre mer qu'enfle un soupir immense.

Sur le sol convulsif l'homme n'était pas né

Qu'elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,


Un large pan du globe encore décharné.

Dans le vertigineux courant des heures brèves,

Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,

Elle a vu tour à tour jaillir des continents

Et d'autres s'engloutir au loin, tels que des rêves.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l'ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée ;

Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.

Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,

Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants

Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans

Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes ;

Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix,

Ses éléphants gercés comme une vieille écorce,

Qui, rompant les halliers effondrés de leur force,

S'enivrent de l'horreur ineffable des bois ;

Ses buffles au front plat, irritables et louches,

Enfouis dans la vase épaisse des grands trous,

Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux

Et balayant du fouet l'essaim strident des mouches ;

Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds,

Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages,

Qui versent brusquement leurs écumes sauvages

De gouffre en gouffre avec d'irrésistibles bonds.

Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable,

Des arbres, des buissons, de l'herbe, incessamment

Se prolonge et s'accroît l'ancien rugissement

Qu'a toujours exhalé son sein impérissable.

Les siècles ont coulé, rien ne s'est épuisé,

Rien n'a jamais rompu sa vigueur immortelle ;

Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle,

Le terre s'écroulât comme un vase brisé.

Ô forêt ! Ce vieux globe a bien des ans à vivre ;

N'en attends point le terme et crains tout de demain,

Ô mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.

Sur cette plage ardente où tes rudes massifs,

Courbant le dôme lourd de leur verdeur première,

Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière

Où méditent debout tes éléphants pensifs ;

Comme une irruption de fourmis en voyage

Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours,

Les flots t'apporteront le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.

Il aura tant rongé, tari jusqu'à la fin

Le monde où pullulait sa race inassouvie,

Qu'à ta pleine mamelle où regorge la vie

Il se cramponnera dans sa soif et sa faim.

Il déracinera tes baobabs superbes,

Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;

Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés

Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés,

Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine ;

Tu t'évanouiras au vent de son haleine ;

Son oeuvre grandira sur tes débris sacrés.


Plus de fracas sonore aux parois des abîmes ;

Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.

Entre des murs hideux un fourmillement noir ;

Plus d'arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,

Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :

Les larmes et le sang arroseront ta cendre,

Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

samedi 28 juillet 2007

Les cierges (Emile Verhaeren)

Ongles de feu, cierges ! - Ils s'allument, les soirs,

Doigts mystiques dressés sur des chandeliers d'or,

A minces et jaunes flammes, dans un décor

Et de cartes et de blasons et de draps noirs.

Ils s'allument dans le silence et les ténèbres,

Avec le grésil bref et méchant de leur cire,

Et se moquent - et l'on croirait entendre rire

Les prières autour des estrades funèbres.

Les morts, ils sont couchés très longs dans leurs remords

Et leur linceul très pâle et les deux pieds dressés

En pointe et les regards en l'air et trépassés

Et repartis chercher ailleurs les autres morts.

Chercher ? Et les cierges les conduisent ; les cierges

Pour les charmer et leur illuminer la route

Et leur souffler la peur et leur souffler le doute

Aux carrefours multipliés des chemins vierges.

Ils ne trouveront point les morts aimés jadis,

Ni les anciens baisers, ni les doux bras tendus,

Ni les amours lointains, ni les destins perdus ;

Car les cierges ne mènent pas en paradis.

Ils s'allument dans le silence et les ténèbres,

Avec le grésil bref et méchant de leur cire

Et se moquent - et l'on entend gratter leur rire

Autour des estrades et des cartels funèbres.

Ongles pâles dressés sur des chandeliers d'or !

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui (Stéphane Mallarmé)

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s'immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.