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samedi 28 juillet 2007

Chant de guerre parisien (Arthur Rimbaud)

Le Printemps est évident, car

Du coeur des Propriétés vertes,

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

Ô Mai ! quels délirants culs-nus !

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Ecoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières !

Ils ont shako, sabre et tam-tam,

Non la vieille boîte à bougies,

Et des yoles qui n'ont jam, jam...

Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Eros,

Des enleveurs d'héliotropes ;

Au pétrole ils font des Corots :

Voici hannetonner leurs tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc !...

Et couché dans les glaïeuls, Favre

Fait son cillement aqueduc,

Et ses reniflements à poivre !

La grand ville a le pavé chaud

Malgré vos douches de pétrole,

Et décidément, il nous faut

Vous secouer dans votre rôle ...

Et les Ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements,

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements !

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui (Stéphane Mallarmé)

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s'immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

jeudi 12 juillet 2007

La retraite (Alphonse de Lamartine)

Aux bords de ton lac enchanté,

Loin des sots préjugés que l'erreur déifie,

Couvert du bouclier de ta philosophie,

Le temps n'emporte rien de ta félicité ;

Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie

L'azur calme et serein du beau soir de ta vie !

Ce qu'on appelle nos beaux jours

N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage,

Et rien, excepté nos amours,

N'y mérite un regret du sage ;

Mais, que dis-je ? on aime à tout âge :

Ce feu durable et doux, dans l'âme renfermé,

Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;

C'est le souffle divin dont tout l'homme est formé,

Il ne s'éteint qu'avec son âme.

Etendre son esprit, resserrer ses désirs,

C'est là ce grand secret ignoré du vulgaire :

Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre

Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;

Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,

Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,

Et, du monde embrassant la scène,

Le flambeau de l'étude éclaire ta raison.

Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,

En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,

L'homme partout est l'homme, et qu'en cet univers,

Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;

Tu vois les nations s'éclipser tour à tour

Comme les astres dans l'espace,

De mains en mains le sceptre passe,

Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;

Sujets à cette loi suprême,

Empire, gloire, liberté,

Tout est par le temps emporté,

Le temps emporta les dieux mêmes

De la crédule antiquité,

Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême

Osaient nommer la vérité.

Au milieu de ce grand nuage,

Réponds-moi : que fera le sage

Toujours entre le doute et l'erreur combattu ?

Content du peu de jours qu'il saisit au passage,

Il se hâte d'en faire usage

Pour le bonheur et la vertu.

J'ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures

J'ai goûté l'hospitalité,

A l'ombre du jardin que ses mains ont planté,

Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures

En chantant sa félicité.

Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.

Il ne vous lasse point d'un inutile voeu ;

Gardez-lui seulement sa rustique opulence,

Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Des doux objets de sa tendresse

Qu'à son riant foyer toujours environné,

Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,

Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.

Que sous l'or des épis ses collines jaunissent ;

Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;

Que de ses beaux jasmins les ombres s'épaississent ;

Que son soleil soit doux, que son ciel soit d'azur,

Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent.

Pour moi, loin de ce port de la félicité,

Hélas ! par la jeunesse et l'espoir emporté,

Je vais tenter encore et les flots et l'orage ;

Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent,

Au pied de ton rocher sauvage,

Ami, je reviendrai souvent

Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

lundi 11 juin 2007

Le Lac (Alphonse de Lamartine)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes


Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre


Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.


" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !


Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !