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samedi 20 juin 2009

Les sapins (Anatole France)

"Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs" ...
Après une longue pause, la carte du comptoir des vers reprend avec un Anatole France fleurant bon la résine et beau comme l'antique !
La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


On entend l'Océan heurter les promontoires,

De lunaires clartés blêmissent le ravin

Où l'homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,

Sur les choses sans forme épand l'effroi divin.

Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs,

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d'iniques pesanteurs.

Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière,

Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d'eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,

Divine volupté des êtres, don des fleurs,

Seule source de joie et trésor de douleurs,

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l'assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l'univers.

Pour la fraîcheur du sol d'où leur pied blanc s'élève,

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l'air, leur pâture, avec la vive sève,

Coulent dans tout leur sein d'insensibles amours.

En souvenir de l'âge où leurs aïeux antiques,

D'un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l'escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,

L'hiver les réjouit dans l'engourdissement.

Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai,

En de divines fleurs d'elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s'épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s'envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu'en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d'or.

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d'un vent mystérieux ;

C'est ainsi qu'à leur tour, pères laborieux,

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.

Car l'ancêtre premier dont ils ont reçu l'être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins ;

Et les sapins, encor semblables à l'ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau
, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Victor Hugo : l'an neuf de l'Hegire, ce siècle avait deux ans, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, petites amoureuses, ma Bohème, à la musique, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, j'arrive où je suis étranger, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

vendredi 20 février 2009

Les pas (Emile Verhaeren)

Sur la carte du comptoir des vers un autre Mimile Verhaeren, après la rentrée des moines, soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville, les cathédrales, la vieille ferme et l'étal.

A défaut de pas, la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, propose aussi :

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, l'adieu, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, Annie, à la Santé

-
Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, l'orgie parisienne, Michel et Christine, soleil et chair, tête de faune, les mains de Jeanne-Marie, les assis, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les étrennes des orphelins

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, Elsa, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, confession, à une dame créole, les ténèbres, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, le chat

- José Maria de Heredia : les conquérants, lsoir de bataille, le voeu, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


L'hiver, quand on fermait,

A grand bruit lourd, les lourds volets,

Et que la lampe s'allumait

Dans la cuisine basse,

Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas,

Au long du mur, sur le trottoir d'en face.

Tous les enfants étaient rentrés,

Rompant leurs jeux enchevêtrés ;

Le village semblait un amas d'ombres

Autour de son clocher,

D'où les cloches déjà laissaient tomber,

Une à une, les heures sombres

Et les craintes sans nombre :

Paquets de peur, au fond du coeur,

Et malgré moi, je m'asseyais tout contre

Les lourds volets et j'écoutais et redoutais

Ces pas, toujours ces pas,

Qui s'en allaient à la rencontre

De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas.

Je connaissais celui de la servante,

Celui de l'échevin, celui du lanternier,

Celui de l'âpre et grimaçante mendiante

Qui remportait des blaireaux morts, en son panier ;

Celui du colporteur, celui du messager,

Et ceux de Pieter Hoste et de son père

Dont la maison, près du calvaire,

Portait un aigle d'or à son pignon léger.

Je les connaissais tous : ceux que scandait la canne

De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne

La dévote, qui priait tant que c'était trop,

Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs

Et tous, et tous - mais les autres, les autres ?

Il en était qui s'en venaient - savait-on d'où ?

Monotones, comme un débit de patenôtres,

Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou,

Ou bien pesants d'une marche si lasse

Qu'ils semblaient traîner l'espace

Et le temps infini aux clous de leurs souliers.

Il en était de si tristes et de si mornes,

Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent

Le deuil illimité par le pays entier :

Ils revenaient de France et de Hollande,

Ils se croisaient sur la route marchande,

Ils s'étaient fuis ou rencontrés - depuis quel temps ?

Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue,

A cette heure des morts, où des bourdons battants,

Aux quatre coins de l'étendue,

Comme des pas, sonnaient aussi.

Oh ! Tous ceux-là, avec leur fièvre et leurs soucis !

Oh ! Tous ces pas en défilé par ma mémoire !

Qui donc en redira le deuil ambulatoire

Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois,

Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi,

Derrière un volet clos, au fond de mon village ?

Un soir, qu'avaient passé des attelages,

Avec des bruits de fers entrechoqués,

On trouva mort, le long du quai,

Un roulier roux qui revenait de Flandre.

On ne surprit jamais son assassin.

Mais, certes, moi, oh ! J'avais dû l'entendre

Frôler les murs, avec sa hache en main.

Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger,

Ses pains vendus, fermait boutique,

Il avait vu la dame énigmatique

Qu'on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin,

En vêtement de paille et d'or tourner le coin

Et vivement, entrer au cimetière ;

Tandis que moi, j'avais ouï, en même temps,

Son dur manteau flottant,

Comme un râteau gratter la terre.

Mon coeur avait battu si fort

Que, pendant toute une semaine,

Je ne rêvai que de la mort.

Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines

Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël,

Venir en masse, à travers neige et gel,

D'au-delà de l'Escaut massif et léthargique ?

Une lueur rouge et tragique

Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois,

Depuis quels temps, toujours au même endroit,

Près des mares que l'on disait hantées ;

On entendait des cris, pareils à des huées,

Monter. Et seul, le lendemain,

Le fossoyeur partait, la bêche en main,

Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes,

Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes.

Mon âme en tremble encor et mon esprit

Revoit toujours le fossoyeur qui passe,

Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit,

Les troubles visions de ma cervelle lasse,

Les pas que j'entendis étant enfant,

Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant,

En mes heures de veille ou de souffrance blême,

Terriblement, me traversent moi-même

Et font courir leur rythme dans mon sang.

Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre,

Sournois, têtus, compacts, mystérieux,

Le sol en est dément. Leur nombre ?

Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux !

Ils sont pareils aux menaces qui passent

Et leur déroulement, pendant la nuit,

Est si lointain qu'ils semblent faire,

De lieue en lieue, une ceinture à la terre

Et, maille à maille, et, bruit à bruit,

Serrer en eux tout l'infini.

Oh ! Qu'ils me sont restés imprimés dans la chair

Les pas que j'entendais, par les soirs de Décembre

Et les routes de l'hiver clair,

Venir du bout du monde et traverser ma chambre !

jeudi 23 octobre 2008

L'hiver qui vient (Jules Laforgue)

Vive l'automne s'écrie la carte du comptoir des vers avec sa série sur la Toussaint !
Voici un Jules Laforgue de derrière les fagots.

Le comptoir des vers cesse momentanément la livraison de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Blocus sentimental ! Messageries du Levant ! ...

Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,

Oh ! le vent ! ...

La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,

Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !...

D'usines ....

On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés ;

Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine,

Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,

Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine ! ...

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,

Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine,

Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées

Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles

Des spectacles agricoles,

Où êtes-vous ensevelis ?

Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau

Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,

Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet

Sur une litière de jaunes genêts

De jaunes genêts d'automne.

Et les cors lui sonnent !

Qu'il revienne ...

Qu'il revienne à lui !

Taïaut ! Taïaut ! et hallali !

Ô triste antienne, as-tu fini ! ...

Et font les fous !...

Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,

Et il frissonne, sans personne ! ...

Allons, allons, et hallali !

C'est l'Hiver bien connu qui s'amène,

Oh ! les tournants des grandes routes,

Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine ! ...

Oh ! leurs ornières des chars de l'autre mois,

Montant en don quichottesques rails

Vers les patrouilles des nuées en déroute

Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails ! ...

Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !

Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !

Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées ! ...

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,

Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes,

Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte

Vers les étangs par ribambelles,

Ou pour le feu du garde-chasse,

Ou les sommiers des ambulances

Pour les soldats loin de la France.

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,

La rouille ronge en leurs spleens kilométriques

Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors mélancoliques ! ...

Mélancoliques ! ...

S'en vont, changeant de ton,

Changeant de ton et de musique,

Ton ton, ton taine, ton ton ! ...

Les cors, les cors, les cors ! ...

S'en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d'échos ! ...

C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges ! ...

Voici venir les pluies d'une patience d'ange,

Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,

Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,

C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,

C'est la tisane sans le foyer,

La phtisie pulmonaire attristant le quartier,

Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,

Rideaux écartés du haut des balcons des grèves

Devant l'océan de toitures des faubourgs,

Lampes, estampes, thé, petits-fours,

Serez-vous pas mes seules amours ! ...

Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,

Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire

Des statistiques sanitaires

Dans les journaux ?

Non, non ! C'est la saison et la planète falote !

Que l'autan, que l'autan

Effiloche les savates que le Temps se tricote !

C'est la saison, oh déchirements ! c'est la saison !

Tous les ans, tous les ans,

J'essaierai en choeur d'en donner la note.

samedi 30 août 2008

Le Printemps, l'Eté et l'Hiver (François-René de Chateaubriand)

En cette rentrée, la carte du comptoir des vers ne propose toujours pas d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Vénus Anadyomène, Mes petites amoureuses ...) ni de Guillaume Apollinaire ( Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).
Aussi mettons-nous sur le
comptoir
une série sur la matière première du poème : le pied.
Commençons par un morceau de choix : un Chateaubriand.


Vallée au nord, onduleuse prairie,

Déserts charmants, mon coeur, formé pour vous,

Toujours vous cherche en sa mélancolie.

A ton aspect, solitude chérie,

Je ne sais quoi de profond et de doux

Vient s'emparer de mon âme attendrie.

Si l'on savait le calme qu'un ruisseau

En tous mes sens porte avec son murmure,

Ce calme heureux que j'ai, sur la verdure,

Goûté cent fois seul au pied d'un coteau,

Les froids amants du froid séjour des villes

Rechercheraient ces voluptés faciles.

Si le printemps les champs vient émailler,

Dans un coin frais de ce vallon paisible,

Je lis assis sous le rameux noyer,

Au rude tronc, au feuillage flexible.

Du rossignol le suave soupir

Enchaîne alors mon oreille captive,

Et dans un songe au-dessus du plaisir

Laisse flotter mon âme fugitive.

Au fond d'un bois quand l'été va durant,

Est-il une onde aimable et sinueuse

Qui, dans son cours, lente et voluptueuse,

A chaque fleur s'arrête en soupirant ?

Cent fois au bord de cette onde infidèle

J'irai dormir sous le coudre odorant,

Et disputer de paresse avec elle.

Sous le saule nourri de ta fraîcheur amie,

Fleuve témoin de mes soupirs,

Dans ces prés émaillés, au doux bruit des zéphyrs,

Ton passage offre ici l'image de la vie.

En des vallons déserts, au sortir de ces fleurs,

Tu conduis tes ondes errantes :

Ainsi nos heures inconstantes

Passent des plaisirs aux douleurs.

Mais si voluptueux, du moins dans notre course,

Du printemps nous allons jouir,

Nos jours plus doucement s'éloignent de leur source,

Emportant avec eux un tendre souvenir :

Ainsi tu vas moins triste au rocher solitaire,

Vers ces bois où tu fais toujours,

Si de ces prés ton heureux cours

Entraîne quelque fleur légère.

De mon esprit ainsi l'enchantement

Naît et s'accroît pendant tout un feuillage.

L'aquilon vient, et l'on voit tristement

L'arbre isolé sur le coteau sauvage

Se balancer au milieu de l'orage.

De blancs oiseaux en troupes partagés

Quittent les bords de l'Océan antique :

Tous en silence à la file rangés

Fendent l'azur d'un ciel mélancolique.

J'erre aux forêts où pendent les frimas :

Interrompu par le bruit de la feuille

Que lentement je traîne sous mes pas,

Dans ses pensers mon esprit se recueille.

Qui le croirait ? plaisirs solacieux,

Je vous retrouve en ce grand deuil des cieux :

L'habit de veuve embellit la nature.

Il est un charme à des bois sans parure :

Ces prés riants entourés d'aulnes verts,

Où l'onde molle énerve la pensée,

Où sur les fleurs l'âme rêve bercée

Aux doux accords du feuillage et des airs,

Ces prés riants que l'aquilon moissonne,

Plaisent aux coeurs. Vers la terre courbés

Nous imitons, ou flétris ou tombés,

L'herbe en hiver et la feuille en automne.

samedi 28 juillet 2007

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui (Stéphane Mallarmé)

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s'immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

lundi 16 juillet 2007

Soir (Albert Samain)

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur,

Dont la suavité, flottante au clair-obscur,

Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme.

Des verts angelisés... des roses d'anémie...

L'Arc-de-Triomphe au loin s'estompe velouté,

Et la nuit qui descend à l'Occident bleuté

Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés

Les pétales du vieil automne sont tombés.

Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.

Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois

Je respire la fleur enchantée à mes doigts.

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

Le premier arbre dans l'allée (Emile Verhaeren)

Le premier arbre de l'allée ?

- Il est parti, dites, vers où,

Avec son tronc qui bouge et son feuillage fou

Et la rage du ciel à ses feuilles mêlée ?

Les autres arbres ? - L'ont suivi

Sur double rang, à l'infini ;

Ils vont là-bas, sans perdre haleine,

A sa suite, de plaine en plaine ;

Ils vont là-bas où les conduit

Sa marche à lui, immense et monotone,

A travers la fureur et l'effroi de l'automne.

Le premier arbre est grand d'avoir souffert

Depuis longtemps, c'est dans ses branches

Que les hivers

Prenaient, des beaux étés, leurs sinistres revanches ;

Contre lui seul, le Nord

Poussait d'abord

Et ses rages et ses tempêtes

Et quelquefois, le soir, il le courbait si fort,

Que l'arbre immensément épars sous la défaite

Semblait toucher le sol et buter dans la mort.

L'orage était partout et l'espace était blême ;

L'arbre ployé criait, mais redressait quand même,

Après l'instant d'angoisse et de terreur passé,

Son branchage tordu et son front convulsé.

Grâce à sa force large et mouvante et solide,

Il rassurait tous ceux dont il était le guide.

Il leur servait d'exemple et de gloire à la fois.

Au temps de l'accalmie, ils écoutaient sa voix

Leur parler à travers l'émoi de son feuillage.

Ils lui disaient leur peur en face du nuage

Qui rôdait plein de foudre à l'horizon subtil.

L'un voulait fuir sans lutte et l'autre se défendre ;

Tous différaient d'avis, quoique voulant s'entendre,

Si bien qu'il lui fallait assumer le péril

D'entrainer seul, là-bas, en quels itinéraires !

Ces mille arbres nourris de volontés contraires.

S'il les menait ainsi, c'est qu'il savait agir

Son vouloir était dur, mais son geste était souple.

Pour les mieux exalter, il les rangeait par couples

Et dès qu'au loin il entendait le vent rugir,

Farouche et violent, il se mettait en route.

Eux le suivaient, abandonnant dispute et doute,

Heureux de retrouver un chef dans le danger.

Ils adoraient alors et son geste enragé

Et son cri despotique à travers les tumultes.

Par les soirs éclatants ou par les nuits occultes,

Il tenait tête à tout le ciel, tragiquement ;

Tous l'admiraient et tous se demandaient comment,

A mesure que l'ombre étreignait son écorce,

Il sentait mieux l'orgueil lui insuffler la force.

Mais les arbres qu'il entraînait dans ce combat

Que son ardeur changeait en fête,

Bien qu'ils fussent ses compagnons, ne savaient pas

Quel signe alors sacrait sa tête.

Nul ne voyait le feu dont l'or le surmontait

- Vague couronne et flamboyance -

Et que s'il était maître et roi, il ne l'était

Qu'en s'affolant de confiance.