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mercredi 15 août 2012

Le voyage II (Charles Baudelaire)

Un poème qui commence en vous mettant les boules, pardon la boule !


Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'oeil ! "
Une voix de la hune, ardente et folle, crie .
" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques 
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

lundi 16 février 2009

Heureux qui comme Ulysse (Joachim du Bellay)

La carte du comptoir des vers entreprend aujourd'hui un grand classique : l'Ulysse très heureux de Joachim du Bellay.

Si Ulysse ne vous revient pas, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi son "best of" :

- Joachim du Bellay : au fleuve de Loire

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, rois mages, sept moyens de monter dans la Lune, l'hymne au soleil, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, chanson de la plus haute tour, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, ma Bohème, l'orgie parisienne

- José Maria de Heredia : les conquérants, le vitrail, le voeu, soir de bataille, le tepidarium, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, les ténèbres, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le chat, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme celui là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,

Que des palais Romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Et plus que l'air marin la douceur angevine.

samedi 17 janvier 2009

Au fleuve de Loire (Joachim du Bellay)

La carte du comptoir des vers entreprend aujourd'hui un opus régionaliste de Joachim du Bellay dans la même veine que Heureux qui comme Ulysse.
termine, pour l'instant, l'exploration du talent éclectique d': après l'indépassable Cyrano de Bergerac, sa picaresque et ses non moins épiques ; après ses poèmes mièvres le , les nénuphars et ; après les voici un autre poème déjanté cette fois typographique et mémoriel.

Cette livraison oblige la
carte du comptoir des poésies, sans commentaire additionnel, à mettre entre parenthèses Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, Rois Mages, l'hymne au soleil, Petit Chat, nénuphars), Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, L'étrangère, Charlot mystique, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?,Santa Espina, Un jour un jour, Que serais-je sans toi ?, La rose et le réséda, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, Ma Bohème, le Dormeur du Val, Voyelles, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Sensations, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Ô naturel désir, Le Chef de Section, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, A l'Italie, Nuit Rhénane, La Victoire, Annie, l'Adieu, Nocturne, Dans l'Abri-caverne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, A la Santé ...).


Ô de qui la vive course

Prend sa bienheureuse
source,

D'une
argentine fontaine,

Qui d'une fuite lointaine,

Te rends au sein fluctueux

De l'Océan monstrueux,

Loire, hausse ton chef ores

Bien haut, et bien haut encores,

Et jette ton oeil divin

Sur ce
pays Angevin,

Le plus heureux et fertile,

Qu'autre où ton onde distille.

Bien d'autres Dieux que toi, Père,

Daignent aimer ce repaire,

A qui le
Ciel fut donneur

De toute grâce et bonheur.

Cérès, lorsque vagabonde

Allait quérant par le
monde

Sa fille, dont possesseur

Fut l'infernal ravisseur,

De ses pas sacrés toucha

Cette terre, et se coucha

Lasse sur
ton vert rivage,

Qui lui donna doux breuvage.

Et celui-là, qui pour mère

Eut la cuisse de son père,

Le Dieu des Indes vainqueur

Arrosa de sa liqueur

Les monts, les vaux et campagnes

De ce terroir que tu baignes.

Regarde, mon Fleuve, aussi

Dedans ces forêts ici,

Qui leurs chevelures vives

Haussent autour de tes rives,

Les faunes aux pieds soudains,

Qui après biches et daims,

Et cerfs aux têtes ramées

Ont leurs forces animées.

Regarde tes Nymphes belles

A ces Demi-dieux rebelles,

Qui à grand'course les suivent,

Et si près d'elles arrivent,

Qu'elles sentent bien souvent

De leurs haleines le vent.

Je vois déjà hors d'haleine

Les pauvrettes, qui à peine

Pourront atteindre ton cours,

Si tu ne leur fais secours.

Combien pour les secourir

De fois t'a-t-on vu courir

Tout furieux en la plaine?

Trompant l'espoir et la peine

De l'avare laboureur,

Hélas! qui n'eut point d'horreur

Blesser du soc sacrilège

De tes Nymphes le collège,

Collège qui se récrée

Dessus ta rive sacrée.

Qui voudra donc loue et chante

Tout ce dont l'Inde se vante,

Sicile la fabuleuse,

Ou bien l'Arabie Heureuse.

Quant à moi, tant que ma Lyre

Voudra les chansons élire

Que je lui commanderai,

Mon Anjou je chanterai.

Ô mon Fleuve paternel,


Quand le dormir éternel

Fera tomber à l'envers

Celui qui chante ces vers,

Et que par les bras amis

Mon corps bien près sera mis

De quelque fontaine vive,

Non guère loin de ta rive,

Au moins sur ma froide cendre

Fais quelques larmes descendre,

Et sonne mon bruit fameux

A ton rivage écumeux.

N'oublie le nom de celle

Qui toutes beautés excelle,

Et ce qu'ai pour elle aussi

Chanté sur ce bord ici.

mercredi 31 décembre 2008

Oh ! Pourquoi voyager ? (Jules Barbey d'Aurevilly)

En cette fin du millésime 2008, la carte du comptoir des poésies cloture sa brève série sur les voeux avec cette longue livraison de de Jules Barbey d'Aurevilly où ce poète quasi oublié nous souhaite en vrac la bonne année.

Ces voeux finaux
de Jules conduisent la
carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à ranger au fond de la cave Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Charlot mystique, La rose et le réséda, Un jour un jour, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?,La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa),
Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, Sensations, Voyelles, le Bateau Ivre, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, l'Adieu, Nocturne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Le Vigneron Champenois, Annie, A la Santé ...).

Poésie en vrac vous souhaite une excellente année 2009 !


Oh ! Pourquoi voyager ? As-tu dit. C'est que l'âme

Se prend de longs ennuis et partout et toujours ;

C'est qu'il est un désir, ardent comme une flamme,

Qui, nos amours éteints, survit à nos amours !

C'est qu'on est mal ici ! - Comme les hirondelles,

Un vague instinct d'aller nous dévore à mourir,

C'est qu'à nos coeurs, mon Dieu ! Vous avez mis des ailes.

Voilà pourquoi je veux partir !

C'est que le coeur hennit en pensant aux voyages,

Plus fort que le coursier qui sellé nous attend,

C'est qu'il est dans le nom des plus lointains rivages

Des charmes sans pareils pour celui qui l'entend,

Irrésistible appel, rang des vaches pour l'âme

Qui cherche son pays perdu - dans l'avenir,

C'est fier comme un clairon, doux comme un chant de femme.

Voilà pourquoi je veux partir !

C'est que toi, pauvre enfant, et si jeune et si belle,

Qui vivais près de nous et couchais sur nos coeurs,

Tu n'as pas su dompter cette force rebelle

Qui nous jeta vers toi pour nous pousser ailleurs !

Tu n'as plus de mystère au fond de ton sourire,

Nous le connaissons trop pour jamais revenir ;

La chaîne des baisers se rompt, - l'amour expire ...

Voilà pourquoi je veux partir !

En vain, tout en pleurant, la femme qui nous aime

Viendrait à notre épaule agrafer nos manteaux,

Nous resterions glacés à cet instant suprême ;

A trop couler pour nous des pleurs ne sont plus beaux.

Nous n'entendrions plus cette voix qui répète :

"Oh ! Pourquoi voyager ?" dans un tendre soupir,

Et nous dirions adieu sans retourner la tête.

Voilà pourquoi je veux partir !

Oh ! Ne m'accuse pas ; accuse la nature,

Accuse Dieu plutôt, - mais ne m'accuse pas !

Est-ce ma faute, à moi, si dans la vie obscure

Mes yeux ont soif de jour, mes pieds ont soif de pas ?

Si je n'ai pu rester à languir sur ta couche,

Si tes bras m'étouffaient sans me faire mourir,

S'il me fallait plus d'air qu'il n'en peut dans ta bouche ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Pourquoi ne pouvais-tu suffire à ma pensée

Et tes yeux n'être plus que mes seuls horizons ?

Pourquoi ne pas cacher ma tête reposée

Sous les abris d'or pur de tes longs cheveux blonds ?

Comme la jeune épouse endormie à l'aurore,

La fleur d'amour, comme elle, au soir va se rouvrir ...

Mais si l'amour n'est plus, pourquoi de l'âme encore ?

Voilà pourquoi je veux partir !

Tu ne la connais pas, cette vie ennuyée,

Lasse de pendre au mât, avide d'ouragan.

Toi, tu restes toujours, sur ton coude appuyée,

A voir stagner la tienne ainsi qu'un bel étang.

Restes-y ! Mon amour fut l'ombre d'un nuage

Sur l'étang - le soleil y reviendra frémir !

Tu ne garderas pas trace de mon passage ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Ô coupe de vermeil où j'ai puisé la vie,

Je ne t'emporte pas dans mon sein tout glacé !

Reste derrière moi, reste à demi remplie,

Offrande à l'avenir et débris du passé.

Je peux boire à présent, sans que trop il m'en coûte,

Un breuvage moins doux et moins prompt à tarir,

Dans le creux de mes mains, aux fossés de la route ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Mais, si c'est t'offenser que partir, oh ! Pardonne,

Quoique de ces douleurs dont tu n'eus point ta part,

Rien, hélas ! (et pourtant autrefois tu fus bonne !)

Ne saurait racheter le crime du départ.

Pourquoi t'associerais-je à mon triste voyage ?

Lorsque tu le pourrais, oserais-tu venir ?

Plus sombre que Lara, je n'aurai point de page ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Et qu'importe un pardon ! - Innocent ou coupable,

On n'est jamais fidèle ou parjure à moitié ;

Le coeur, sans être dur, demeure inébranlable,

Et l'oubli lui vaut mieux qu'une vaine pitié.

Ah ! L'oubli ! Quel repos quand notre âme est lassée !

Endors-toi dans ses bras, sans rêver ni souffrir...

Je ne veux rien de toi ... pas même une pensée !

Voilà pourquoi je veux partir !

Car il est, tu le sais, ô femme abandonnée,

Un voyageur plus vieux, plus sans pitié que moi,

Et ce n'est pas un jour, quelques mois, une année,

Mais c'est tout qu'il doit prendre, aux autres comme à toi !

Tel que des épis d'or sciés d'un bras avide,

Il prend beauté, bonheur, et jusqu'au souvenir,

Fait sa gerbe et s'en va du champ qu'il laisse aride ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Oui ! Partir avant lui, partir avant qu'il vienne !

Te laisser belle encor sous tes pleurs répandus,

Ne pas chercher ta main qui froidit dans la mienne,

Et, sous un front terni, tes yeux, astres perdus !

N'eût-on que le respect de celle qui fut belle

Il faudrait s'épargner de la voir se flétrir,

Puisque Dieu ne veut pas qu'elle soit immortelle !

Voilà pourquoi je veux partir !

dimanche 23 septembre 2007

La forêt vierge (Charles Marie Leconte de Lisle)

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux,

S'enfonce puissamment dans les horizons bleus

Comme une sombre mer qu'enfle un soupir immense.

Sur le sol convulsif l'homme n'était pas né

Qu'elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,


Un large pan du globe encore décharné.

Dans le vertigineux courant des heures brèves,

Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,

Elle a vu tour à tour jaillir des continents

Et d'autres s'engloutir au loin, tels que des rêves.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l'ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée ;

Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.

Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,

Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants

Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans

Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes ;

Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix,

Ses éléphants gercés comme une vieille écorce,

Qui, rompant les halliers effondrés de leur force,

S'enivrent de l'horreur ineffable des bois ;

Ses buffles au front plat, irritables et louches,

Enfouis dans la vase épaisse des grands trous,

Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux

Et balayant du fouet l'essaim strident des mouches ;

Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds,

Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages,

Qui versent brusquement leurs écumes sauvages

De gouffre en gouffre avec d'irrésistibles bonds.

Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable,

Des arbres, des buissons, de l'herbe, incessamment

Se prolonge et s'accroît l'ancien rugissement

Qu'a toujours exhalé son sein impérissable.

Les siècles ont coulé, rien ne s'est épuisé,

Rien n'a jamais rompu sa vigueur immortelle ;

Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle,

Le terre s'écroulât comme un vase brisé.

Ô forêt ! Ce vieux globe a bien des ans à vivre ;

N'en attends point le terme et crains tout de demain,

Ô mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.

Sur cette plage ardente où tes rudes massifs,

Courbant le dôme lourd de leur verdeur première,

Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière

Où méditent debout tes éléphants pensifs ;

Comme une irruption de fourmis en voyage

Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours,

Les flots t'apporteront le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.

Il aura tant rongé, tari jusqu'à la fin

Le monde où pullulait sa race inassouvie,

Qu'à ta pleine mamelle où regorge la vie

Il se cramponnera dans sa soif et sa faim.

Il déracinera tes baobabs superbes,

Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;

Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés

Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés,

Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine ;

Tu t'évanouiras au vent de son haleine ;

Son oeuvre grandira sur tes débris sacrés.


Plus de fracas sonore aux parois des abîmes ;

Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.

Entre des murs hideux un fourmillement noir ;

Plus d'arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,

Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :

Les larmes et le sang arroseront ta cendre,

Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

jeudi 19 juillet 2007

Vent des Royaumes (Victor Segalen)

Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes.

Relent du passé ; odeur des moments défunts.

Long écho sans mur et goût salé des embruns

Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :

Tu n'es point comme eux poudré de sable et de brique,

Tu ne descends pas des plateaux géographiques

Ni des ailleurs, - des autrefois : du fond du temps.

Non point chargé d'eau, tu n'as pas désaltéré

Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré

Du pôle, ignorant le méridion doré

Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant.

Une fois encor, descends avec la sagesse

Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse

Viens ressusciter tout de ta grande caresse.

mercredi 27 juin 2007

Le voyage (Charles Baudelaire)

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,

L'univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,

Le coeur gros de rancune et de désirs amers,

Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;

D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,

La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent

D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;

La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,

Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,

De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule

Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils

La Curiosité nous tourmente et nous roule,

Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,

Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !

Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,

Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;

Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'oeil ! "

Une voix de la hune, ardente et folle, crie .

" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie

Est un Eldorado promis par le Destin ;

L'Imagination qui dresse son orgie

Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !

Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,

Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques

Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,

Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;

Son oeil ensorcelé découvre une Capoue

Partout où la chandelle illumine un taudis.

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !

Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,

Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !

Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,

Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,

Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

" Nous avons vu des astres

Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;

Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,

Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,

La gloire des cités dans le soleil couchant,

Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète

De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,

Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux

De ceux que le hasard fait avec les nuages.

Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.

Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,

Cependant que grossit et durcit ton écorce,

Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace

Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,

Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,

Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;

Des trônes constellés de joyaux lumineux ;

Des palais ouvragés dont la féerique pompe

Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;

Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,

Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

Et puis, et puis encore ?

" Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,

Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,

Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,

Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;

L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,

Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;

La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;

Le poison du pouvoir énervant le despote,

Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,

Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,

Comme en un lit de plume un délicat se vautre,

Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,

Et, folle maintenant comme elle était jadis,

Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :

" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l'opium immense !

- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image

Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit

Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,

Nous pourrons espérer et crier : En avant !

De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,

Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres

Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.

Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,

Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange

Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;

Venez vous enivrer de la douceur étrange

De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

A l'accent familier nous devinons le spectre ;

Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.

" Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre ! "

Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

vendredi 1 juin 2007

Sur la carte de Tendre ( Jean Regnault de Segrais)

Estimez-vous cette carte nouvelle
Qui veut de Tendre apprendre le chemin ?
Pour adoucir une beauté cruelle
Je m'en servais encore ce matin.
Mais, croyez-moi, ce n'est que bagatelle.
Ces longs détours n'ont souvent point de fin,
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.
Sur cette carte on marque un certain fleuve,
Le premier but d'un désir amoureux ;
Mais par Bijoux aisément il se treuve
Et c'est par là qu'il n'est point dangereux ;
Demandez-vous une plus forte preuve,
Pour faire voir que, de ce Tendre heureux,
Le grand chemin et le plus sûr de tous
C'est par Bijoux ?
Si quelquefois sur Estime on s'avance,
C'est quand on peut faire estimer ses dons,
Car Petits Soins ne vont qu'à Révérence,
Et Jolis Vers pris souvent pour chanson
Malaisément vont à Reconnaissance,
Mais bien plutôt aux Petites-Maisons ;
Le grand chemin et le plus court de tous,
C'est par Bijoux.
Oubliez donc cette trop longue route
Et retenez le chemin de Bijoux ;
Avec lui seul vous parviendrez sans doute
Et si d'abord Tendre ne s'offre à vous,
Séjournez-y quoique le séjour coûte ;
Tendre viendra jusques au rendez-vous ;
Le grand chemin et le plus sûr de tous,
C'est par Bijoux.

mardi 29 mai 2007

Quand le livre où s'endort chaque soir ma pensée (Victor Hugo)

Quand le livre où s'endort chaque soir ma pensée,

Quand l'air de la maison, les soucis du foyer,

Quand le bourdonnement de la ville insensée

Où toujours on entend quelque chose crier,

Quand tous ces mille soins de misère ou de fête

Qui remplissent nos jours, cercle aride et borné,

Ont tenu trop longtemps, comme un joug sur ma tête,

Le regard de mon âme à la terre tourné,

Elle s'échappe enfin, va, marche, et dans la plaine

Prend le même sentier qu'elle prendra demain,

Qui l'égare au hasard et toujours la ramène,

Comme un coursier prudent qui connaît le chemin.

Elle court aux forêts où dans l'ombre indécise

Flottent tant de rayons, de murmures, de voix,

Trouve la rêverie au premier arbre assise,

Et toutes deux s'en vont ensemble dans les bois !