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mardi 7 août 2007

Harmonie imitative de la langue française [extrait] (Antoine Pierre Augustin de Piis)

L'R en roulant, approche et tournant à souhait,

Reproduit le bruit sourd du rapide rouet ;

Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre,

La course d'un torrent, le cours d'une rivière ;

Et d'un ruisseau qui fuit sous les saules épars,

Elle promène en paix les tranquilles écarts.

Voyez-vous l'Éridan, la Loire, la Garonne,

L'Euphrate, la Dordogne et le Rhin et le Rhône,

D'abord avec fureur précipitant leurs flots


S'endormir sur les prés qu'ont ravagés leurs eaux ?

L'R a su par degrés vous décrire leur rage...

Elle a de tous les chars, la conduite en partage ;

Par-tout, vous l'entendrez sur le pavé brûlant

Presser du fier Mondor le carosse brillant,

Diriger de Phryné la berline criarde,

Et le cabriolet du fat qui se hasarde ;

La brouette en bronchant lui doit son soubressaut,

Et le rustre lui fait traîner soin chariot ;

Le barbet irrité contre un pauvre en désordre,

L'avertit par une R avant que de le mordre ;

L'R a cent fois rongé, rouillé, rompu, raclé,

Et le bruit du tambour par elle est rappellé.

dimanche 15 juillet 2007

Le réveil en voiture (Gérard de Nerval)

Voici ce que je vis : Les arbres sur ma route

Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute,

Et sous moi, comme ému par les vents soulevés,

Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés !

Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes

Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes

En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux

De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos !

Et les monts enivrés chancelaient, - la rivière

Comme un serpent boa, sur la vallée entière

Étendu, s'élançait pour les entortiller...

- J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller !

lundi 9 juillet 2007

Fantaisie (Gérard de Nerval)

Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très-vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

dimanche 8 juillet 2007

Les sept vieillards (Charles Baudelaire)

A Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,

Où le spectre en plein jour raccroche le passant !

Les mystères partout coulent comme des sèves

Dans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rue

Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,

Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,

Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,

Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros

Et discutant avec mon âme déjà lasse,

Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,

Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,

Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,

Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,

M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée

Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,

Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,

Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine

Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,

Si bien que son bâton, parachevant sa mine,

Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.

Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,

Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,

Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.

Son pareil le suivait : barbe, oeil, dos, bâton, loques,

Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,

Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques

Marchaient du même pas vers un but inconnu.

A quel complot infâme étais-je donc en butte,

Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?

Car je comptai sept fois, de minute en minute,

Ce sinistre vieillard qui se multipliait !

Que celui-là qui rit de mon inquiétude,

Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,

Songe bien que malgré tant de décrépitude

Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.

Sos inexorable, ironique et fatal,

Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?

- Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,

Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,

Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,

Blessé par le mystère et par l'absurdité !

Vainement ma raison voulait prendre la barre ;

La tempête en jouant déroutait ses efforts,

Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre

Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !