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dimanche 18 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [seconde partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


Dans un vallon riant où mouraient tous les bruits,
Où les arbres ployaient sous le poids de leurs fruits,
Groupant comme au hasard ses coquettes chaumines,
On voyait autrefois, près du Bassin des Mines,
Un tranquille hameau fièrement encadré,
C'était, sous un beau ciel, le hameau de Grand-Pré.

Du côté du levant les champs, vaste ceinture,
Offraient à cent troupeaux une grasse pâture.

De là son nom. Souvent alors les flots amers
S'épanchaient sur ces bords par maints endroits divers.
Les fermiers vigilants, sans souci des fatigues,
Élevèrent partout de gigantesques digues.
En certaine saison ils allaient les ouvrir,

Et, libre, l'océan se hâtait de couvrir
Les fertiles sillons devenus son domaine.

Au couchant, au midi, jusqu'au loin dans la plaine
On voyait des vergers et des bosquets d'ormeaux.
Ici, le lin berçait ses frêles chalumeaux,
Là, le blé jaunissant, ses tiges plus actives.
Vers le nord s'étendaient les forêts primitives;
Le sombre Blomidon dressait son front altier,
Et sur les monts abrupts, sans ombre ni sentier,
Des brumes, des brouillards aux formes inconstantes,
S'agitaient comme un camp qui déroule ses tentes,
Où semblaient admirer l'heureux vallon. Jamais
Ces vapeurs de la mer ne quittaient leurs sommets.

Et c'était au milieu de ces champs en culture
Que s'élevait le bourg. De simple architecture,
La solide maison de l'humble pionnier
Était faite de chêne, ou bien de châtaignier.
Ainsi la voyait-on jadis, solide et grande,
Quand régnaient les Henri sur la terre Normande.
Saillants, les hauts pignons recouvraient tout le seuil,
Et l'ombre y descendait comme un voile de deuil.
Dans le chaume des toits, en des façons heureuses,
On avait découpé des lucarnes nombreuses.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

vendredi 19 octobre 2007

Le génie des forêts (Joseph Lenoir)

Il est dit qu'une fois, sur les arides plaines

Qui s'étendent là-bas dans les vieilles forêts,

L'esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines

Dormit à l'ombre d'un cyprès.

Mais il n'était pas seul : l'air pensif, en cadence,

Pressés autour de lui, des hommes s'agitaient ;

Un chant rompit bientôt leur lugubre silence :

Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme,

Tu t'engraissais des chairs de tes amis,

Et que jamais, chez toi, n'étincelle la flamme,

Qu'autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu peux, au seuil de nos cabanes,

Les pâles et rouges débris

Des chevelures et des crânes

Qu'en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc !l assouvis ta colère,

Tu ne m'entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées

A leurs pieds tombent en éclats ;

Ils frappent : leurs mains épuisées

Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible,

Le cou tendu, les yeux sans mouvement,

Sur le roc qui voyait cette lutte terrible,

Il s'asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc ! assouvis ta colère,

Tu n'entendras pas pousser de vains sanglots !

A la fin, bondissant de douleur et de rage,

L'esprit de la noire forêt

Jette dans l'air un cri rauque et sauvage,

Ecume, grince et disparaît.

Depuis, nul n'a foulé le morne solitaire,

Alors que les vents de la nuit

Aux horreurs qui couvrent la terre

Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine,

Hâve, dégoûtante de sang,

Accourt du milieu de la plaine,

Y dresser son front menaçant.

mercredi 12 septembre 2007

Stances (Théophile Gautier)

Maintenant, dans la plaine ou bien dans la montagne,

Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser,

En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne,

Un arbre sous lequel un jour je puis passer.

Maintenant, sur le seuil d'une pauvre chaumière,

Une femme, du pied agitant un berceau,

Sans se douter qu'elle est la Parque filandière,

Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.

Maintenant, loin du ciel à la splendeur divine,

Comme une taupe aveugle en son étroit couloir,

Pour arracher le fer au ventre de la mine,

Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.

Maintenant, dans un coin du monde que j'ignore,

Il existe une place où le gazon fleurit,

Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore,

Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.

Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches,

Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'oeil,

Dans son tronc renversé l'on taillera des planches,

Les planches dont un jour on fera mon cercueil !

Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile,

Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi,

À l'orgie une nappe, à la pudeur un voile,

Linceul, revêtira mon cadavre verdi !

Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre

Aux brumeuses clartés de son pâle fanal,

Hélas ! le forgeron quelque jour en doit faire

Le clou qui fermera le couvercle fatal !

A cette même place où mille fois peut-être

J'allai m'asseoir, le coeur plein de rêves charmants,

S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître,

Pour descendre au séjour des épouvantements !

lundi 16 juillet 2007

Le premier arbre dans l'allée (Emile Verhaeren)

Le premier arbre de l'allée ?

- Il est parti, dites, vers où,

Avec son tronc qui bouge et son feuillage fou

Et la rage du ciel à ses feuilles mêlée ?

Les autres arbres ? - L'ont suivi

Sur double rang, à l'infini ;

Ils vont là-bas, sans perdre haleine,

A sa suite, de plaine en plaine ;

Ils vont là-bas où les conduit

Sa marche à lui, immense et monotone,

A travers la fureur et l'effroi de l'automne.

Le premier arbre est grand d'avoir souffert

Depuis longtemps, c'est dans ses branches

Que les hivers

Prenaient, des beaux étés, leurs sinistres revanches ;

Contre lui seul, le Nord

Poussait d'abord

Et ses rages et ses tempêtes

Et quelquefois, le soir, il le courbait si fort,

Que l'arbre immensément épars sous la défaite

Semblait toucher le sol et buter dans la mort.

L'orage était partout et l'espace était blême ;

L'arbre ployé criait, mais redressait quand même,

Après l'instant d'angoisse et de terreur passé,

Son branchage tordu et son front convulsé.

Grâce à sa force large et mouvante et solide,

Il rassurait tous ceux dont il était le guide.

Il leur servait d'exemple et de gloire à la fois.

Au temps de l'accalmie, ils écoutaient sa voix

Leur parler à travers l'émoi de son feuillage.

Ils lui disaient leur peur en face du nuage

Qui rôdait plein de foudre à l'horizon subtil.

L'un voulait fuir sans lutte et l'autre se défendre ;

Tous différaient d'avis, quoique voulant s'entendre,

Si bien qu'il lui fallait assumer le péril

D'entrainer seul, là-bas, en quels itinéraires !

Ces mille arbres nourris de volontés contraires.

S'il les menait ainsi, c'est qu'il savait agir

Son vouloir était dur, mais son geste était souple.

Pour les mieux exalter, il les rangeait par couples

Et dès qu'au loin il entendait le vent rugir,

Farouche et violent, il se mettait en route.

Eux le suivaient, abandonnant dispute et doute,

Heureux de retrouver un chef dans le danger.

Ils adoraient alors et son geste enragé

Et son cri despotique à travers les tumultes.

Par les soirs éclatants ou par les nuits occultes,

Il tenait tête à tout le ciel, tragiquement ;

Tous l'admiraient et tous se demandaient comment,

A mesure que l'ombre étreignait son écorce,

Il sentait mieux l'orgueil lui insuffler la force.

Mais les arbres qu'il entraînait dans ce combat

Que son ardeur changeait en fête,

Bien qu'ils fussent ses compagnons, ne savaient pas

Quel signe alors sacrait sa tête.

Nul ne voyait le feu dont l'or le surmontait

- Vague couronne et flamboyance -

Et que s'il était maître et roi, il ne l'était

Qu'en s'affolant de confiance.

dimanche 15 juillet 2007

Le réveil en voiture (Gérard de Nerval)

Voici ce que je vis : Les arbres sur ma route

Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute,

Et sous moi, comme ému par les vents soulevés,

Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés !

Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes

Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes

En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux

De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos !

Et les monts enivrés chancelaient, - la rivière

Comme un serpent boa, sur la vallée entière

Étendu, s'élançait pour les entortiller...

- J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller !