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lundi 16 février 2009

Le chat (Charles Baudelaire)

Ce soir sur la carte du comptoir des vers, un poème félin de Charles Baudelaire à rapprocher du Petit Chat d'Edmond Rostand.

A défaut, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi son "meilleur de" (comprenez "best of") :

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le chat, confession, à une dame créole, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, le chat

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, sept moyens de monter dans la Lune, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, ma Bohème, l'orgie parisienne

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, acousmate, ô naturel désir, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, l'affiche rouge, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, soir de bataille, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


Dans ma cervelle se promène

Ainsi qu'en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s'apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fond le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde

Sur mon coeur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu'harmonieux !

De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu'un soir

J'en fus embaumé, pour l'avoir

Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime

Tirés comme par un aimant

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même

Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.

lundi 6 août 2007

Ballade de frère Lubin (Clément Marot)

Pour courir en poste à la ville

Vingt fois, cent fois, ne sais combien ;

Pour faire quelque chose vile,

Frère Lubin le fera bien ;

Mais d'avoir honnête entretien

Ou mener vie salutaire,

C'est à faire à un bon chrétien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre, comme un homme habile

Le bien d'autrui avec le sien,

Et vous laisser sans croix ni pile,

Frère Lubin le fera bien :

On a beau dire, je le tien :

Et le presser de satisfaire,

Jamais ne vous en rendra rien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher par un doux style

Quelque fille de bon maintien,

Point ne faut de vieille subtile,

Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien,

Mais pour boire de belle eau claire,

Faites-la boire à votre chien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour faire plutôt mal que bien,

Frère Lubin le fera bien ;

Et si c'est quelque bonne affaire,

Frère Lubin ne le peut faire.

dimanche 15 juillet 2007

Le réveil en voiture (Gérard de Nerval)

Voici ce que je vis : Les arbres sur ma route

Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute,

Et sous moi, comme ému par les vents soulevés,

Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés !

Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes

Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes

En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux

De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos !

Et les monts enivrés chancelaient, - la rivière

Comme un serpent boa, sur la vallée entière

Étendu, s'élançait pour les entortiller...

- J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller !

samedi 14 juillet 2007

Dimanche (Jules Laforgue)

J'aurai passé ma vie à faillir m'embarquer

Dans de bien funestes histoires,

Pour l'amour de mon coeur de Gloire !....

- Oh ! qu'ils sont chers les trains manqués

Où j'ai passé ma vie à faillir m'embarquer !....

Mon coeur est vieux d'un tas de lettres déchirées,

Ô Répertoire en un cercueil

Dont la Poste porte le deuil !....

- Oh ! ces veilles d'échauffourées

Où mon coeur s'entraînait par lettres déchirées !....

Tout n'est pas dit encor, et mon sort est bien vert.

Ô Poste, automatique Poste,

Ô yeux passants fous d'holocaustes,

Oh ! qu'ils sont là, vos airs ouverts !....

Oh ! comme vous guettez mon destin encor vert !

Une, pourtant, je me rappelle,

Aux yeux grandioses

Comme des roses,

Et puis si belle !....

Sans nulle pose.

Une voix me criait : " C'est elle ! Je le sens ;

" Et puis, elle te trouve si intéressant ! "

- Ah ! que n'ai-je prêté l'oreille à ses accents !...

Mouvement (Arthur Rimbaud)

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,

Le gouffre à l'étambot,

La célérité de la rampe,

L'énorme passade du courant,

Mènent par les lumières inouïes

Et la nouveauté chimique

Les voyageurs entourés des trombes du val

Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde

Cherchant la fortune chimique personnelle ;

Le sport et le confort voyagent avec eux ;

Ils emmènent l'éducation

Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau.

Repos et vertige

A la lumière diluvienne,

Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux,

Des comptes agités à ce bord fuyard,

- On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,

Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études ;

Eux chassés dans l'extase harmonique,

Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,

Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,

- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? -

Et chante et se poste.

vendredi 13 juillet 2007

Nevermore (Paul Verlaine)

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ! » fit sa voix d'or vivant
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
- Ah ! les premières fleurs qu'elles sont parfumées
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !

Le barde de Temrah (Charles Marie Leconte de Lisle)

Le soleil a doré les collines lointaines ;

Sous le faîte mouillé des bois étincelants

Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines.

Un chariot massif, avec deux buffles blancs,

Longe, au lever du jour, la sauvage rivière

Où le vent frais de l'Est rit dans les joncs tremblants.

Un jeune homme, vêtu d'une robe grossière,

Mène paisiblement l'attelage songeur ;

Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière.

Ils chantent, effleurant le calme voyageur,

Et se posent parfois sur cette tête nue

Où l'aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur.

Et voici qu'il leur parle une langue inconnue ;

Et, l'aile frémissante, un essaim messager

Semble écouter, s'envole et monte dans la nue.

À l'ombre des bouleaux au feuillage léger,

Sous l'humble vêtement tissé de poils de chèvre,

La croix de bois au cou, tel passe l'Étranger.

Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre,

Courent dans la bruyère et font partir au bruit

Le coq aux plumes d'or, la perdrix et le lièvre.

Du rebord des talus où leur front rose luit,

Écartant le feuillage et la tête dressée,

Chacune d'un regard curieux le poursuit.

Lui, comme enseveli dans sa vague pensée,

S'éloigne lentement par l'agreste chemin,

Le long de l'eau, des feux du matin nuancée.

Il laisse l'aiguillon échapper de sa main,

Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme

Le monde intérieur et l'horizon divin.

Le soleil s'élargit et verse plus de flamme,

Un air plus tiède agite à peine les rameaux,

Le fleuve resplendit, tel qu'une ardente lame.

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux,

Des guerriers tatoués poussent par la vallée

Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux.

Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée,

Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois,

Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée.

Les hommes et les boeufs entourent à la fois

Le chariot roulant dans sa lenteur égale,

Et les mugissements se taisent, et les voix.

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle,

Ayant cru voir flotter comme un rayonnement

Autour de l'Étranger mystérieux et pâle.

Puis les rudes bergers et le troupeau fumant

Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s'enfonce

Et sous les dômes verts s'éteint confusément.

Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce,

Parmi des blocs aigus et d'épais rochers plats,

Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce.

Ils regardent d'un oeil plein de sombres éclats

Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte,

Qu'au détour du coteau traînent deux buffles las.

De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte.

Ils allument soudain les sanglants tourbillons

D'un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte.

Ils parlent, déroulant les incantations,

Conviant tous les Dieux qui hantent les orages,

Par qui le jour s'éclipse aux yeux des nations.

Comme un lourd océan sorti de ses rivages,

A leur voix la nuit morne engloutit le soleil,

Et l'éclair de la foudre entr'ouvre les nuages.

Puis l'horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil ;

Le vent cesse, la vie entière est suspendue ;

Terre et ciel sont rentrés dans l'inerte sommeil.

Tout est noir et sans forme en l'immense étendue.

Sous l'air pesant où plane un silence de mort

Le chariot s'arrête en sa route perdue.

Mais l'Étranger, du doigt, effleure sans effort

Son front baissé, son sein, selon l'ordre et le nombre :

Des quatre points qu'il touche un flot lumineux sort.

Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre,

D'un éblouissement brusque et mystérieux

Tracent un long chemin qui resplendit dans l'ombre.

Et la lumière alors renaît au fond des cieux ;

Les oiseaux ranimés chantent l'aube immortelle,

Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ;

Le soleil est plus doux et la terre est plus belle ;

Et les vieillards, auprès du bûcher consumé,

Sentent passer le Dieu d'une race nouvelle.

L'homme qu'ils redoutaient et qu'ils ont blasphémé,

Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges,

Poursuit sa route, assis dans un char enflammé.

Il vient de loin, il sait des paroles étranges

Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ;

Il ouvre un ciel d'azur aux enfants dans leurs langes.

Il brave en souriant le glaive meurtrier ;

Il console et bénit, et le Dieu qu'il adore

Descend à son appel et l'écoute prier.

Ô verdoyante Érinn ! sur ton sable sonore

Un soir il aborda, venu des hautes mers,

Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore.

On dit que sur son front la neige, dans les airs,

Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse,

Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers.

Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ;

Des milliers ont reçu le baptême éternel,

Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse !

Mais tous n'ont point goûté l'eau lustrale et le sel ;

Il en est qui, remplis de songes immuables,

Suivent l'ancien soleil qui décroît dans le ciel.

La nuit monte. Parmi les pins et les érables

Gisent de noirs débris où la flamme a passé,

Du vain orgueil de l'homme images périssables.

Le lichen mord déjà le granit entassé,

Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles,

Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles,

Épars ou confondus, ont entravé les cours,

En croulant sous le faix des poutres colossales.

C'est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours,

Que l'Apôtre s'arrête. Au milieu des ruines

Il s'avance, et son pas émeut les échos sourds.

Les reptiles surpris rampent sous les épines ;

L'orfraie et le hibou sortent en gémissant,

Funèbre vision, des cavités voisines.

Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant

Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire ;

La fumée au-dessus roule en s'élargissant.

Un homme est assis là, sur un monceau de terre.

Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;

Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur,

Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,

Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;

Une harpe de pierre est debout à l'écart,

D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard

- Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !

- Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.

Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes,

Je serai mort : les loups dévoreront ma chair,

Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.

- Vieillard ! ton heure est proche et ton coeur est de fer.

N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ?

Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer ?

Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde

D'où ta race s'élance à la sainte Clarté !

Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?

Celui qui m'a choisi, dans mon indignité,

Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie,

Est descendu pour toi de son éternité.

De l'immense univers la paix était bannie

Il a tendu les bras aux peuples furieux,

Et son sang a coulé pour leur ignominie.

S'il réveillait d'un mot les morts silencieux,

Ne peut-il t'appeler du fond de ton abîme,

Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ?

Mais tu n'ignores plus son histoire sublime,

Et tu le sais, voici que le saint avenir

Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.

Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir

L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines :

Le siècle des Esprits violents va finir.

Vois ! le palais du fort croule au niveau des plaines

Le bras qui brandissait l'épée est desséché ;

L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.

Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché,

Reçois l'Eau qui nous rend plus forts que l'agonie,

Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché !

Et ta harpe, aujourd'hui veuve de ton génie,

À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins

Emportera ton âme avec son harmonie ! -

L'autre reste immobile, et, dressé sur ses reins,

Prête l'oreille au vent, comme si les ténèbres

Se remplissaient d'échos venus des jours anciens.

- Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres,

Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers,

Maintenant, lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s'agitait la foule des guerriers,

Que de fois j'ai versé dans leurs coeurs héroïques

Les chants mâles du Barde à vos murs familiers !

Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques

Jusqu'aux astres l'éclat des bûchers ceints de fleurs,

Et couronniez d'Érinn les collines antiques !

Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,

Cris de guerre si doux à l'oreille des braves !

Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !

Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,

Dans l'orgueil d'une mort inconnue aux esclaves !

Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux !

Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire,

Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux !

Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire,

Et, seul, des vieux chefs morts j'entends la sombre voix ;

Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire :

Viens ! disent-ils, la hache a mutilé les bois,

L'esclave rampe et prie où chantaient les épées,

Et tous les Dieux d'Erinn sont partis à la fois !

Viens ! les âmes des Finns, à l'opprobre échappées,

Dans la salle aux piliers de nuages brûlants

Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d'or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ;

Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde,

Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants.

Mais la foule des chefs parfois songe et regarde

S'il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ;

Ils disent, en rumeur : - Voici longtemps qu'il tarde !

Ô chefs ! j'ai trop vécu. Quand l'aube renaîtra,

Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,

Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! -

L'apôtre dit : - Vieillard ! ta raison se perd-elle ?

Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu,

Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.

L'infidèle endurci tombe en un autre lieu

Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche,

Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feu !

- Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ?

Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups !

Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache !

Où mes pères sont-ils ? - Où les païens sont tous !

Pour leur éternité, dans l'ardente torture

Dieu les a balayés du vent de son courroux ! -

Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature,

Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains

Et tombe lentement contre la terre dure :

- Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. -

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,

Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,

Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Le palais écroulé s'illumina de feux

Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.

Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux.

Auprès du corps, dont l'âme, hélas ! était vivante,

L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ;

Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente,

Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.

Pierrots (Jules Laforgue)

Comme ils vont molester, la nuit,

Au profond des parcs, les statues,

Mais n'offrant qu'aux moins dévêtues

Leur bras et tout ce qui s'ensuit,

En tête-à-tête avec la femme

Ils ont toujours l'air d'être un tiers,

Confondent demain avec hier,

Et demandent Rien avec âme !

Jurent " je t'aime ! " l'air là-bas,

D'une voix sans timbre, en extase,

Et concluent aux plus folles phrases

Par des : " Mon Dieu, n'insistons pas ? "

Jusqu'à ce qu'ivre, Elle s'oublie,

Prise d'on ne sait quel besoin

De lune ! dans leurs bras, fort loin

Des convenances établies.

La montre (Théophile Gautier)

Deux fois je regarde ma montre,

Et deux fois à mes yeux distraits

L'aiguille au même endroit se montre ;

Il est une heure... une heure après.

La figure de la pendule

En rit dans le salon voisin,

Et le timbre d'argent module

Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille

En m'indiquant, de son long doigt,

Le chemin que sur la muraille

A fait son ombre qui s'accroît.

Le clocher avec ironie

Dit le vrai chiffre et le beffroi,

Reprenant la note finie,

A l'air de se moquer de moi.

Tiens ! la petite bête est morte.

Je n'ai pas mis hier encor,

Tant ma rêverie était forte,

Au trou de rubis la clef d'or !

Et je ne vois plus, dans sa boîte,

Le fin ressort du balancier

Aller, venir, à gauche, à droite,

Ainsi qu'un papillon d'acier.

C'est bien de moi ! Quand je chevauche

L'Hippogriffe, au pays du Bleu,

Mon corps sans âme se débauche,

Et s'en va comme il plaît à Dieu !

L'éternité poursuit son cercle

Autour de ce cadran muet,

Et le temps, l'oreille au couvercle,

Cherche ce coeur qui remuait ;

Ce coeur que l'enfant croit en vie,

Et dont chaque pulsation

Dans notre poitrine est suivie

D'une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère

Toujours palpite à mon côté.

- Celui que rien ne peut distraire,

Quand je dormais, l'a remonté !

Stances (François Payot de Linières)

Le destin avec ma famille

M'a traîné loin de cette ville

En ces lieux où je me déplais.

Hélas ! je suis à la campagne,

Où je ne sais ce que je fais,

Sinon des châteaux en Espagne.

J'y fuis celui qui s'embarrasse

Dans les fatigues de la chasse,

Où souvent la raison se perd.

Pour une bête on s'y rend bête,

Et la fête de saint Hubert

Me semble une brutale fête.

A mon avis cet exercice

Est moins un état qu'un supplice,

Car, au lieu d'y passer le temps,

On y meurt de mélancolie,

Et quand on court ainsi les champs,

On a quelques grains de folie.

Que ces gentilshommes à lièvre,

Dont le pauvre timbre a la fièvre,

Ont d'insipides entretiens !

Quelquefois j'en crève de rire,

Car, s'ils ne discouraient de chiens,

On ne les entendrait rien dire.

Ma tristesse serait finie

Si le ciel, aimable Uranie,

Vous attirait auprès de nous

En cette demeure sauvage ;

Paris alors, au gré de tous,

Vaudrait moins que notre village.

Ne croyez pas que je désire

Qu'en ce désert il vous attire :

Quoi qu'il aille en cela du mien,

Mes voeux ne tendent qu'à vous plaire,

Et mon coeur vous veut trop de bien

Pour vous souhaiter le contraire.

Dans la plus charmante campagne

Un profond chagrin m'accompagne,

Dès le premier jour j'en suis fou ;

Et les seuls villages que j'aime,

C'est Rueil, Boulogne ou Saint-Cloud ;

Vous êtes à peu près de même.

Je hais les champs comme la peste ;

Le soleil m'y paraît funeste,

Je ne saurais dire pourquoi.

Sans choquer votre modestie,

Pour cette haine, vous et moi,

Nous avons de la sympathie.

Que faire au pays où nous sommes ?

Après deux ou trois galants hommes,

Les autres ne sont pas polis ;

Toujours leur sot esprit se guinde ;

Et ce sont d'étranges Philis

Que des Philis à poulets d'Inde.

Je vous apprends que ces dryades

N'ont pour moi que des beautés fades ;

Je suis à l'abri de leurs coups ;

Un plus noble souci me ronge,

Devant elles je songe à vous,

Et c'est partant à quoi je songe.

Nos prés, nos bois et nos fontaines

Ont pour vous des preuves certaines

De mon inviolable foi,

Et, dans ce climat solitaire,

Malgré l'absence je vous vois,

Mais c'est un bien imaginaire.

Mon coeur y soupire à toute heure,

C'est peu que soupirer, j'y pleure ;

Et si par la grâce des dieux,

Qui rend la vôtre sans seconde,

Je ne quitte bientôt ces lieux,

Je quitterai bientôt ce monde.

Mets ta chaise près de la mienne (Emile Verhaeren)

Mets ta chaise près de la mienne

Et tends les mains vers le foyer

Pour que je voie entre tes doigts

La flamme ancienne

Flamboyer ;

Et regarde le feu

Tranquillement, avec tes yeux

Qui n'ont peur d'aucune lumière

Pour qu'ils me soient encore plus francs

Quand un rayon rapide et fulgurant

Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire.

Oh ! que notre heure est belle et jeune encore

Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or

Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche

Et qu'une lente et douce fièvre

Que nul de nous ne désire apaiser,

Conduit le sûr et merveilleux baiser

Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.

Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,

Dans ta chair accueillante et doucement pâmée

Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie !

Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras

Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,

Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,

Tranquillement, près de ton coeur, reposera.

Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle

Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle

Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur

Et qu'après le désir criant sa violence

J'entends se rapprocher le régulier bonheur

Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.

L'amazone (François Coppée)

Devant le frais cottage au gracieux perron,

Sous la porte que timbre un tortil de baron,

Debout entre les deux gros vases de faïence,

L'amazone, déjà pleine d'impatience,

Apparaît, svelte et blonde, et portant sous son bras

Sa lourde jupe, avec un charmant embarras.

Le fin drap noir étreint son corsage, et le moule ;

Le mignon chapeau d'homme, autour duquel s'enroule

Un voile blanc, lui jette une ombre sur les yeux.

La badine de jonc au pommeau précieux

Frémit entre les doigts de la jeune élégante,

Qui s'arrête un moment sur le seuil et se gante.

Agitant les lilas en fleur, un vent léger

Passe dans ses cheveux et les fait voltiger.

Blonde auréole autour de son front envolée :

Et, gros comme le poing, au milieu de l'allée

De sable roux semé de tout petits galets,

Le groom attend et tient les deux chevaux anglais.

Et moi, flâneur qui passe et jette par la grille

Un regard enchanté sur cette jeune fille,

Et m'en vais sans avoir même arrêté le sien,

J'imagine un bonheur calme et patricien,

Où cette noble enfant me serait fiancée ;

Et déjà je m'enivre à la seule pensée

Des clairs matins d'avril où je galoperais,

Sur un cheval très vif et par un vent très frais,

A ses côtés, lancé sous la frondaison verte.

Nous irions, par le bois, seuls, à la découverte ;

Et, voulant une image au contraste troublant

Du long vêtement noir et du long voile blanc,

Je la comparerais, dans ma course auprès d'elle,

A quelque fugitive et sauvage hirondelle.

samedi 30 juin 2007

Pas de poème ... mais des épingles en vrac

Dans ce message pas de poème en vrac mais des blogs en vrac !
Après tout, tout cela n'est que des lettres !

Rappel du principe du blogueur épinglé :
Chaque blogueur épinglé doit dévoiler 7 choses le concernant ainsi que le règlement.
Puis il doit taguer 7 blogueurs en les énumérant dans son article puis en laissant un message sur les blogs des 7 personnes choisies pour les inviter à participer.
Les personnes qui ont été taguées devront écrire à leur tour 7 choses personnelles sur leurs blogs...
Me voici donc en route pour relever ce petit défi amusant... si tout le monde joue le jeu, le tour de la blogosphère va être vite fait : un rapide calcul montre qu'au bout de 7 réactions en chaîne, on aura visité 823543 blogs, sous réserve bien sûr de ne pas tourner en rond.

Voici donc 7 informations personnelles (à défaut d'être vraiment utiles) :

Et voici 7 blogs :

mardi 19 juin 2007

Les étrennes des orphelins (Arthur Rimbaud)

La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement


De deux enfants le triste et doux chuchotement.

Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,

Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...

- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;

Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ;

Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,


Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,

Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...



II



Or les petits enfants, sous le rideau flottant,

Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.

Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...


Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or

Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor

Son refrain métallique en son globe de verre...

- Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,

Épars autour des lits, des vêtements de deuil


L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil

Souffle dans le logis son haleine morose !

On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...

- Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,

De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?

Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,


D'exciter une flamme à la cendre arrachée,

D'amonceler sur eux la laine et l'édredon

Avant de les quitter en leur criant : pardon.

Elle n'a point prévu la froideur matinale,

Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?...


- Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,

C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,

Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,

Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !...

- Et là, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,

Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;


Un nid que doit avoir glacé la bise amère...



III



Votre coeur l'a compris : - ces enfants sont sans mère.

Plus de mère au logis ! - et le père est bien loin !...


- Une vieille servante, alors, en a pris soin.

Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;

Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée

S'éveille, par degrés, un souvenir riant...

C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant :


- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !

Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes

Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,

Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,


Tourbillonner, danser une danse sonore,

Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !

On s'éveillait matin, on se levait joyeux,

La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...

On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,


Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,

Et les petits pieds nus effleurant le plancher,

Aux portes des parents tout doucement toucher...

On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise,

Les baisers répétés, et la gaîté permise !




IV



Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois !

- Mais comme il est changé, le logis d'autrefois :

Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,

Toute la vieille chambre était illuminée ;


Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,

Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...

- L'armoire était sans clefs !... sans clefs, la grande armoire !

On regardait souvent sa porte brune et noire...

Sans clefs !... c'était étrange !... on rêvait bien des fois

Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,


Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure

Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...

- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui

Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ;

Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises :

Partant, point de baisers, point de douces surprises !

Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux !

- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,


Silencieusement tombe une larme amère,

Ils murmurent : " Quand donc reviendra notre mère ? "



V



Maintenant, les petits sommeillent tristement :

Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,


Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !

Les tout petits enfants ont le coeur si sensible !

- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,

Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,

Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,

Souriante, semblait murmurer quelque chose...


- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,

Doux geste du réveil, ils avancent le front,

Et leur vague regard tout autour d'eux se pose...

Ils se croient endormis dans un paradis rose...

Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu...

Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;


La nature s'éveille et de rayons s'enivre...

La terre, demi-nue, heureuse de revivre,

A des frissons de joie aux baisers du soleil...

Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil

Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,

La bise sous le seuil a fini par se taire ...

On dirait qu'une fée a passé dans cela ! ...


- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,

Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,

De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;


Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or : " A NOTRE MÈRE ! "