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lundi 6 août 2007

Ballade de frère Lubin (Clément Marot)

Pour courir en poste à la ville

Vingt fois, cent fois, ne sais combien ;

Pour faire quelque chose vile,

Frère Lubin le fera bien ;

Mais d'avoir honnête entretien

Ou mener vie salutaire,

C'est à faire à un bon chrétien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre, comme un homme habile

Le bien d'autrui avec le sien,

Et vous laisser sans croix ni pile,

Frère Lubin le fera bien :

On a beau dire, je le tien :

Et le presser de satisfaire,

Jamais ne vous en rendra rien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher par un doux style

Quelque fille de bon maintien,

Point ne faut de vieille subtile,

Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien,

Mais pour boire de belle eau claire,

Faites-la boire à votre chien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour faire plutôt mal que bien,

Frère Lubin le fera bien ;

Et si c'est quelque bonne affaire,

Frère Lubin ne le peut faire.

dimanche 15 juillet 2007

Le réveil en voiture (Gérard de Nerval)

Voici ce que je vis : Les arbres sur ma route

Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute,

Et sous moi, comme ému par les vents soulevés,

Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés !

Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes

Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes

En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux

De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos !

Et les monts enivrés chancelaient, - la rivière

Comme un serpent boa, sur la vallée entière

Étendu, s'élançait pour les entortiller...

- J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller !

samedi 14 juillet 2007

Dimanche (Jules Laforgue)

J'aurai passé ma vie à faillir m'embarquer

Dans de bien funestes histoires,

Pour l'amour de mon coeur de Gloire !....

- Oh ! qu'ils sont chers les trains manqués

Où j'ai passé ma vie à faillir m'embarquer !....

Mon coeur est vieux d'un tas de lettres déchirées,

Ô Répertoire en un cercueil

Dont la Poste porte le deuil !....

- Oh ! ces veilles d'échauffourées

Où mon coeur s'entraînait par lettres déchirées !....

Tout n'est pas dit encor, et mon sort est bien vert.

Ô Poste, automatique Poste,

Ô yeux passants fous d'holocaustes,

Oh ! qu'ils sont là, vos airs ouverts !....

Oh ! comme vous guettez mon destin encor vert !

Une, pourtant, je me rappelle,

Aux yeux grandioses

Comme des roses,

Et puis si belle !....

Sans nulle pose.

Une voix me criait : " C'est elle ! Je le sens ;

" Et puis, elle te trouve si intéressant ! "

- Ah ! que n'ai-je prêté l'oreille à ses accents !...

Mouvement (Arthur Rimbaud)

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,

Le gouffre à l'étambot,

La célérité de la rampe,

L'énorme passade du courant,

Mènent par les lumières inouïes

Et la nouveauté chimique

Les voyageurs entourés des trombes du val

Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde

Cherchant la fortune chimique personnelle ;

Le sport et le confort voyagent avec eux ;

Ils emmènent l'éducation

Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau.

Repos et vertige

A la lumière diluvienne,

Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux,

Des comptes agités à ce bord fuyard,

- On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,

Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études ;

Eux chassés dans l'extase harmonique,

Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,

Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,

- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? -

Et chante et se poste.