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samedi 11 août 2012

Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud)

Charmant poème saisonnier, immobilier et gaulois


Ô saisons ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?

Ô saisons, ô châteaux,

J'ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n'élude.

Ô vive lui, chaque fois
Que chante son coq gaulois.

Mais ! je n'aurai plus d'envie,
Il s'est chargé de ma vie.

Ce Charme ! il prit âme et corps.
Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole ?
Il fait qu'elle fuie et vole !

Ô saisons, ô châteaux !

Et, si le malheur m'entraîne,
Sa disgrâce m'est certaine.

Il faut que son dédain, las !
Me livre au plus prompt trépas !

Ô Saisons, ô Châteaux !

dimanche 2 septembre 2007

Carte de la cour (Pierre Le Moyne)

L'Artifice à l'entrée avec l'Imposture

Loge dans un château d'étrange architecture.

Là, de la cime au fondement,

Tout porte à faux, tout se dément.

En vain la face en est éclatante et pompeuse,

Son éclat éblouit, et sa pompe est trompeuse.

Partout le feint s'y voit, pour le vrai supposé ;

Pierres, marbres, métaux, tout est là déguisé ;

Et tout ce qui se fait ailleurs par la nature

Est là l'effet de la peinture.

Les hôtes de ce logement,

Raffinés en déguisement,

Autant de fois y changent de visage

Qu'ils y changent de personnage ;

Et les grands comme les petits,

Toujours masqués et toujours travestis,

Dans le plus sérieux des hautes affaires,

Comédiens jurés, perpétuels faussaires,

Depuis le front jusques au coeur

Ne sont que plâtre et que couleur.

Ainsi publiquement on y fait marchandise

De masques plus menteurs qu'il n'en vient de Venise ;

On y tient de pleins cabinets

De fausse bienveillance et de plus faux bienfaits ;

Et comme tout s'y dit, tout s'y voit en figure,

La voix même a là sa teinture ;

Et jusques au moindre regard

Rien ne s'y fait qu'avec fard.

Les professeurs en alchimie

Tiennent là leur académie ;

La nation des bateleurs,

La communauté des mouleurs,

Les vendeurs de pommade et les faiseurs de plâtre,

Les tailleurs d'habits de théâtre

Et tous les corps des charlatans

Habitèrent là tout le temps.

Pour vous faire fuir ce lieu de tromperie,

Il vous suffira, Télerie,

D'apprendre que la bonne foi

Du véritable honneur fait le plus pur aloi ;

Que le plus doux concert, la plus juste harmonie

Est celle de la langue avec l'esprit unie ;

Que de la souveraine et divine beauté,

Le premier trait nous vient avec la vérité ;

Que le mensonge est une tache

Que nulle pommade ne cache ;

Et que la piperie est de l'art des valets

Et des joueurs de gobelets.

La folle vanité, d'enflure toujours pleine,

Toujours vide de sens, loge après dans la plaine.

Le vent règne en toute saison

Haut et bas dans cette maison.

Mille girouettes dorées,

A tourner toujours préparées,

D'un bruit aigre et confus qui suit leur mouvement

Font retentir le bâtiment.

Il ne s'y voit ni base, ni colonne

Qui ne soit creuse et ne résonne.

Tous les marbres, pour peu qu'on y porte la main,

Se font ouir comme ailleurs fait l'airain.

Il n'est pas jusqu'aux troncs, il n'est pas jusqu'aux roches

Qui n'y soient ou tambours, ou cloches ;

Le plus bas souffle y devient haute voix ;

L'herbe est langue aux jardins, la feuille l'est aux bois ;

Et les salons, les chambres, les portiques,

En paroles, non moins qu'en couleurs, magnifiques,

Par l'importun babil de leurs divers échos

En chassent bien loin le repos.

Tandis que tant de bruits les têtes étourdissent,

De fumées à longs traits les cerveaux se remplissent ;

Elles se font avec de l'encens

Tantôt plus fort, tantôt plus doux aux sens ;

On ne voit là que cassolettes

Pleines d'esprits d'oeillets, d'extraits de violettes ;

On n'y voit que sachets farcis

De gomme d'Arabie et de poudres de prix ;

Matières à nourrir les fumeuses migraines

Des têtes vuides et malsaines.

Il s'y voit des jardins qui semblent des tableaux

Tant le vert en est gai, tant les fruits en sont beaux ;

Mais tout ce fruit, toute cette verdure

N'est que tromperie et enflure ;

La montre du vert décevant

Se change sous le premier vent,

Et le fruit imposteur, aussitôt qu'on y touche,

Devient cendre en la main, et soufre dans la bouche.

Vous êtes appelée à cette éternité

Où chaque âme a sa cour, comme sa royauté,

Où les moindres lueurs, dont les saints se couronnent,

Effacent le soleil, et les astres étonnent.

Tournez donc là vos soins, portez là votre coeur,

Ne perdez pas pour l'ombre d'une fleur,

Pour l'imposture d'un atome,

La carte d'un royaume.

Surtout, pour vous garder sans attache à la Cour,

Ayez toujours les yeux sur votre dernier jour ;

Souvenez-vous que dans ce court espace

Où l'image du monde passe,

L'herbe qu'une heure fait fleurir,

Une autre heure la fait mourir.

Le nuage doré qu'un vent propice élève,

Un autre vent l'obscurcit et le crève ;

Et le vaisseau contre un roc échoué,

Après avoir sur les vagues joué,

Devient lui-même de l'orage

Le jouet après son naufrage.

Ainsi par la raison et la foi gouvernée,

Et dans les droits sentiers de la vertu menée,

Suivant toujours le plan que je viens de tracer,

Vous pourrez sans péril et sûrement passer

De l'ombre et des couleurs d'une Cour temporelle

Aux solides grandeurs d'une Cour éternelle.

lundi 30 juillet 2007

Contre quelques uns qui le blamaient de suivre la poésie (Jacques Tahureau)

D'où vient cela que l'envieuse rage,

Qui les coeurs ronge, entreprend de blâmer

Mes ans oisifs, et les vers un ouvrage

D'un pauvre esprit et paresseux nommer,

En m'accusant que je ne suis la trace,

Étant dispos, de mes nobles aïeux,

Qui ont conquis par la poudreuse place

Et par le sang maint loyer vertueux ?

Ou bien pourquoi me reprend-elle d'être

Si peu soigneux d'étudier la loi,

Pour l'aller vendre au palais, qui fait naître

Un bruit confu et mercenaire aboi ?

Telle entreprise en vain tant estimée

Ne fuit de mort les accidents divers;

Mais j'aurai bien une autre renommée

Dont je vivrai sans fin en l'univers.

Pindare vit et du divin Horace

Encores n'est aboli le renom,

Et ne mourra jamais la haute grâce

Du Mantouan, célèbre par son nom.

Qui priserait d'Achille la vaillance,

Si le poète aveugle n'eût tranché

L'aile envieuse à l'endormi silence,

Dessous laquelle il fût sans lui caché ?

Qui nous ferait admirer la sagesse

Le tant divin et prévoyant esprit

Du caut Ulysse, honoré par la Grèce,

S'il n'était vu dépeint au même écrit ?

Pendant qu'amour d'une flèche dorée

De la jeunesse enflammera les coeurs,

Des amoureux la plume enamourée,

Vivra toujours entre cent mille honneurs.

Du vieil Ennie et de Vare sans cesse

Le grand renom immortel se dira,

Et les beaux vers de ce hautain Lucrèce

Lors périront quand ce tout périra.

Le style aussi du doux coulant Ovide,

Tout doucement par nombres mesuré,

Jamais de gloire et los ne sera vide,

Contre le heurt de tout temps assuré.

De quoi le Loir, de quoi s'enfle la Loire,

Sinon du bruit débordant en tous lieux

De son Ronsard et du Bellay, sa gloire,

Pour les porter d'ici là-haut aux cieux ?

Doncques, pourquoi ne pourrai-je bien être

L'honneur du Maine et de Sarthe nommé,

Pour avoir un des premiers fait connaître

En ce lieu-là le luc bien animé?

Que tous les rois et leur gloire étoffée

Cèdent adonc aux hommes bien disants,

Dont les écrits leur haussent un trophée

Pour se venger du long oubli des ans.

Que l'ignorant prise la chose basse;

Mais le mari des Muses bien appris,

Aura toujours cette hautaine grâce

Qu'il ne voudra que celle de grand prix.

Quant est de moi, rien plus je ne souhaite

Que d'Apollon me voir favoriser,

Et pour me voir son excellent poète,

Pouvoir de l'eau d'Hélicon épuiser;

A celle fin qu'une belle couronne

Ceigne mon front de laurier couronné,

Et que l'honneur qu'aux beaux écrits on donne

Soit quelquefois à mon livre donné.

Pendant qu'on vit, la pâlissante envie

Des bons esprits aboie le renom :

Mais tôt après, se finissant la vie,

On leur voit rendre
un perdurable nom.

J'espère bien, mêmes après l'audace

Et de la mort et du temps oublieux,

Que mes écrits gagneront quelque place,

Malgré l'aboi de ces chiens envieux.

samedi 28 juillet 2007

Chant royal de la plus belle qui jamais fut au monde (Catherine d'Amboise)

Anges, Trônes et Dominations,
Principautés, Archanges, Chérubins,
Inclinez-vous aux basses régions
Avec Vertus, Potestés, Seraphins,
Transvolitez des hauts cieux cristalins
Pour decorer la triomphante entrée
Et la très digne naissance adorée,
Le saint concept par mystères tres hauts
De celle Vierge, ou toute grace abonde,
Decretée par dits imperiaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Faites sermons et predications,
Carmes devots, Cordeliers, Augustins ;
Du saint concept portez relations,
Caldeyens, Hebrieux et Latins ;
Roumains, chantez sur les monts palatins
Que Jouachim Saincte Anne a rencontree,
Et que par eux nous est administr'e
Cette Vierge sans amours conjugaux
Que Dieu crea de plaisance féconde,
Sans point sentir vices originaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

Ses honnêtes belles réceptions
D'ame et de corps aux beaux lieux intestins
Ont transcendé toutes conceptions
Personnelles, par mysteres divins.
Car pour nourrir Jésus de ses doux seins
Dieu l'a toujours sans maculle monstree,
La declarant par droit et loi outree :
Toute belle pour le tout beau des beaux,
Toute claire, nette, pudique et monde,
Toute pure par dessus tous vaisseaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

Muses, venez en jubilations
Et transmigrez vos ruisseaux cristalins,
Viens, Aurora, par lucidations,
En precursant les beaux jours matutins ;
Viens, Orpheus, sonner harpe et clarins,
Viens, Amphion, de la belle contree,
Viens, Musique, plaisamment acoustrée,
Viens, Royne Hester, parée de joyaulx,
Venez, Judith, Rachel et Florimonde,
Accompagnez par honneurs spéciaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Tres doux zephirs, par sibilations
Semez partout roses et roumarins,
Nymphes, laissez vos inundations,
Lieux stigieulx et carybdes marins ;
Sonnez des cors, violes, tabourins ;
Que ma maitresse, la Vierge honnorée
Soit de chacun en tous lieux decoree
Viens, Apollo, jouer des chalumeaux,
Sonne, Panna, si haut que tout redonde,
Collaudez tous en termes generaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Esprits devots, fideles et loyaux,
En paradis beaux manoirs et chateaux,
Au plaisir Dieu, la Vierge pour nous fonde
Ou la verrez en ses palais royaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

jeudi 26 juillet 2007

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.

mercredi 18 juillet 2007

Triste penser en prison trop obscure (François Ier roi de France)

Triste penser, en prison trop obscure,

L'honneur, le soin, le devoir et la cure

Que je soutiens des malheureux soudards,

Devant mes yeux desquels j'ai la figure,

Qui par raison et aussi par nature

Devaient mourir entre piques et dards,

Plutôt que voir fuir leurs étendards,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Me font perdre de raison l'attrempance.

Toujours Amour par fermeté procure

Qu'à désespoir point ne fasse ouverture ;

Mais tous malheurs viennent de tant de parts

Qu'ils me rendent indigne créature,

Tant que d'erreur à mon chef fais ceinture.

Ces yeux baignés vers toi font les regards,

Ne faisant plus contre ennui les remparts ;

Si n'est avoir ton nom en révérence,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Mais je ne sais pourquoi tourna l'augure

En mal sur moi : car ma progéniture

Eut tant de bien, qu'en tous lieux fut épars.

Plaisir pour deuil était lors leur vêture ;

Plaisante et douce y semblait nourriture

De leurs sujets gardant brebis en parcs,

Toujours battirent lions et léopards ;

Mais j'ai grand'peur n'avoir tel heur en France,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

Oh ! grande Amour, éternel, sans rupture,

Dont l'infini est juste la mesure,

Dis-moi, perdrai-je à jamais ta présence ?

Donc, brief verras sur moi la sépulture :

L'esprit à toi, pour le corps pourriture,

Quand de te voir j'ai perdu l'espérance.

lundi 16 juillet 2007

Soir (Albert Samain)

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur,

Dont la suavité, flottante au clair-obscur,

Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme.

Des verts angelisés... des roses d'anémie...

L'Arc-de-Triomphe au loin s'estompe velouté,

Et la nuit qui descend à l'Occident bleuté

Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés

Les pétales du vieil automne sont tombés.

Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.

Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois

Je respire la fleur enchantée à mes doigts.

C'est un soir tendre comme un visage de femme.

samedi 14 juillet 2007

Chambre d'amour (Pierre Quillard)

La nuit tiède est clémente à la ville qui dort ;

Des lys impérieux triomphent dans la chambre

Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre

Et nos baisers d'amour amers comme la mort.

Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres

Et tes seins bienveillants accueillent mon front las ;

Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas

Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.

Qu'importe ? viens vers moi, triste soeur ; aimons-nous,

Sans craindre la saveur glorieuse des larmes,

Tels des héros blessés avec leurs propres armes

Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.

Viens ! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes

En cette chambre morne et veuve de flambeaux,

Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux,

Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.

La vieille femme de la Lune (Sabine Sicaud)

On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir.

Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre,

On évoque à travers un somnolent bien-être,

La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir.

Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître

Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir

Au long des claires nuits cheminer sans espoir !

Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort

Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde ?

Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort.

Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde ?

Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour !

On dort... Nous fermerons les yeux à double tour...

Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde.

Le refus (Anatole France)

Au fond de la chambre élégante

Que parfuma son frôlement,

Seule, immobile, elle dégante

Ses longues mains, indolemment.

Les globes chauds et mats des lampes

Qui luisent dans l'obscurité,

Sur son front lisse et sur ses tempes

Versent une douce clarté.

Le torrent de sa chevelure,

Où l'eau des diamants reluit,

Roule sur sa pâle encolure

Et va se perdre dans la nuit.

Et ses épaules sortent nues

Du noir corsage de velours,

Comme la lune sort des nues

Par les soirs orageux et lourds.

Elle croise devant la glace,

Avec un tranquille plaisir,

Ses bras blancs que l'or fin enlace

Et qui ne voudraient plus s'ouvrir,

Car il lui suffit d'être belle :

Ses yeux, comme ceux d'un portrait,

Ont une fixité cruelle,

Pleine de calme et de secret ;

Son miroir semble une peinture

Que quelque vieux maître amoureux

Offrit à la race future,

Claire sur un fond ténébreux,

Tant la beauté qui s'y reflète

A d'orgueil et d'apaisement,

Tant la somptueuse toilette

Endort ses plis docilement,

Et tant cette forme savante

Paraît d'elle-même aspirer

A l'immobilité vivante

Des choses qui doivent durer.

Pendant que cette créature,

Rebelle aux destins familiers,

Divinise ainsi la Nature

De sa chair et de ses colliers,

Le miroir lui montre, dans l'ombre,

Son amant doucement venu,

Au bord de la portière sombre,

Offrir son visage connu.

Elle se retourne sereine,

Dans l'amas oblique des plis,

Qu'en soulevant la lourde traîne

Son talon disperse, assouplis,

Darde, sans pitié, sans colère,

La clarté de ses grands yeux las,

Et, d'une voix égale et claire,

Dit : " Non ! je ne vous aime pas. "

vendredi 13 juillet 2007

Stances (François Payot de Linières)

Le destin avec ma famille

M'a traîné loin de cette ville

En ces lieux où je me déplais.

Hélas ! je suis à la campagne,

Où je ne sais ce que je fais,

Sinon des châteaux en Espagne.

J'y fuis celui qui s'embarrasse

Dans les fatigues de la chasse,

Où souvent la raison se perd.

Pour une bête on s'y rend bête,

Et la fête de saint Hubert

Me semble une brutale fête.

A mon avis cet exercice

Est moins un état qu'un supplice,

Car, au lieu d'y passer le temps,

On y meurt de mélancolie,

Et quand on court ainsi les champs,

On a quelques grains de folie.

Que ces gentilshommes à lièvre,

Dont le pauvre timbre a la fièvre,

Ont d'insipides entretiens !

Quelquefois j'en crève de rire,

Car, s'ils ne discouraient de chiens,

On ne les entendrait rien dire.

Ma tristesse serait finie

Si le ciel, aimable Uranie,

Vous attirait auprès de nous

En cette demeure sauvage ;

Paris alors, au gré de tous,

Vaudrait moins que notre village.

Ne croyez pas que je désire

Qu'en ce désert il vous attire :

Quoi qu'il aille en cela du mien,

Mes voeux ne tendent qu'à vous plaire,

Et mon coeur vous veut trop de bien

Pour vous souhaiter le contraire.

Dans la plus charmante campagne

Un profond chagrin m'accompagne,

Dès le premier jour j'en suis fou ;

Et les seuls villages que j'aime,

C'est Rueil, Boulogne ou Saint-Cloud ;

Vous êtes à peu près de même.

Je hais les champs comme la peste ;

Le soleil m'y paraît funeste,

Je ne saurais dire pourquoi.

Sans choquer votre modestie,

Pour cette haine, vous et moi,

Nous avons de la sympathie.

Que faire au pays où nous sommes ?

Après deux ou trois galants hommes,

Les autres ne sont pas polis ;

Toujours leur sot esprit se guinde ;

Et ce sont d'étranges Philis

Que des Philis à poulets d'Inde.

Je vous apprends que ces dryades

N'ont pour moi que des beautés fades ;

Je suis à l'abri de leurs coups ;

Un plus noble souci me ronge,

Devant elles je songe à vous,

Et c'est partant à quoi je songe.

Nos prés, nos bois et nos fontaines

Ont pour vous des preuves certaines

De mon inviolable foi,

Et, dans ce climat solitaire,

Malgré l'absence je vous vois,

Mais c'est un bien imaginaire.

Mon coeur y soupire à toute heure,

C'est peu que soupirer, j'y pleure ;

Et si par la grâce des dieux,

Qui rend la vôtre sans seconde,

Je ne quitte bientôt ces lieux,

Je quitterai bientôt ce monde.

jeudi 12 juillet 2007

Les incendiaires (Eugène Vermersch)

Paris flambe, à travers la nuit farouche et noire ;

Le ciel est plein de sang, on brûle de l'histoire.

Théâtres et couvents, hôtels, châteaux, palais,

Qui virent les Fleurys après les Triboulets,

Se débattent parmi les tourbillons de flammes

Qui flottent sur Paris comme les oriflammes

D'un peuple qui se venge au moment de mourir.

Le feu de pourpre et d'or monte comme un soupir

Vers les appartements secrets des Tuileries,

Sèche les plafonds peints et les chambres fleuries,

Et dévorant, au fond des boudoirs étoilés,

Les meubles précieux, les plafonds ciselés,

Les laques, les tableaux et les blanches statues,

Dont l'orgueil virginal enfle les gorges nues ;

Il montre dans la nuit au monde épouvanté

Comment tombe Paris drapé dans sa fierté.

Ce lourd entassement qu'étayaient des faits sombres,

Le Louvre aussi flamboie et s'écroule en décombres

Avec ses murs de marbre et ses portes d'airain.

L'antre où rôdait encor l'ombre de Mazarin

Et qui frémit le jour qu'à la voix de Camille,

Le peuple décréta qu'on prendrait la Bastille,

Le palais de Philippe-Égalité n'est plus...

Ces pans de murs noircis, ces débris inconnus,

Ces pierres sur le sol, ce furent les Finances.

Ce léger édifice où dans le bruit des danses,

Des coupes, des baisers, des amoureux serments,

Le traître Salm vendait la France aux Allemands

Et que plus tard sacra le souffle de Corinne,

La Légion d'honneur n'est plus qu'une ruine...

Le Palais de Justice et l'hôtel de Pietri,

Et la Conciergerie où Damiens meurtri,

Robespierre, Vergniaud et ceux de La Rochelle

Apparaissent autour de la Sainte Chapelle

Ainsi que trois flambeaux surhumains et sacrés,

Brûlent ensemble aux yeux des tueurs effarés.

Cette torche, là-bas, jaunâtre et violette

Qui tremble au vent, c'étaient les Docks de la Villette.

Ici près c'est la Cour des Comptes qui se tord

Dans un embrasement farouche qui la mord

Et qui broie en courant ses piliers, ses toitures,

Et sa bibliothèque où des larves impures

Dormaient sur les dossiers du monde impérial !

Et plus loin l'ouragan vengeur de Prairial

A sur les Gobelins déchaîné la tempête ;

La soie en fleurs le long des métiers toute prête

Fond en frisant ainsi que des cheveux d'enfants.

L'incendie est partout, immense, triomphant ;

Il danse sur le toit, il rampe dans la cave ;

Le plomb en nappes coule ainsi que de la lave

Et sur les pavés noirs s'étale en flots d'argent.

Puis tout à coup un feu gigantesque, émergeant

Du milieu de la ville effrayante, domine

La grandiose horreur du canon, de la mine,

Éclatant en faisant sauter tout un quartier,

Et du mur qui chancelle et s'abat tout entier

Avec le grondement prolongé du tonnerre,

Les voix, les pleurs, le bruit des pas, les cris de guerre,

Et l'on voit s'élancer vers les astres surpris

La grande âme de la cité qui fut Paris...

La flamme impitoyable étreint l'Hôtel de Ville !

Ô souvenirs. Histoire héroïque ou servile.

Ô Maison aux Piliers. Grand Étienne Marcel,

Conseil des Seize. Ligue. Ô silence cruel,

Qui bâillonna Paris durant deux cents années.

Commune où pour flétrir les têtes couronnées,

Pareille au bruit du vent déchaîné sur la mer,

La fougue de Danton couvrait la voix d'Hébert.

Balcon qui vit la France outragée ou vendue

Par trois fois acclamer la liberté rendue !

Jadis quatre-vingt-neuf avec ses rubans verts,

Un beau soir de juillet, pour le vieil univers

Y monta proclamant ton Verbe, ô République !

C'est de là que plus tard la populace épique

Vit sur l'horizon plein de rires et de voix

Le passé qui fuyait dans le fiacre des rois.

C'est là qu'elle brisa la chaîne impériale,

C'est là qu'elle affirma la force communale...

Ô dévouements ! fiertés ! gloires ! écroulements,

Ô sang du peuple, os des aïeux, siècles dormants !

Paris est mort !... Et sa conscience abîmée,

A tout jamais s'évanouit dans la fumée !...

Et bien ! quand l'incendie horrible triomphait,

Une voix dans mon coeur criait ; ils ont bien fait !


N.B. : ce poème relate l'incendie des Tuileries et d'aures batiments publics durant la Commune de Paris en 1871

mercredi 11 juillet 2007

Le chateau du souvenir (Théophile Gautier)

La main au front, le pied dans l'âtre,

Je songe et cherche à revenir,

Par delà le passé grisâtre,

Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompe

Arbres, maisons, plaines, coteaux,

Et l'oeil au carrefour qui trompe

En vain consulte les poteaux.

J'avance parmi les décombres

De tout un monde enseveli,

Dans le mystère des pénombres,

A travers des limbes d'oubli.

Mais voici, blanche et diaphane,

La Mémoire, au bord du chemin,

Qui me remet, comme Ariane,

Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine ;

Le soleil voilé reparaît,

Et du château la tours lointaine

Pointe au-dessus de la forêt.

Sous l'arcade où le jour s'émousse,

De feuilles, en feuilles tombant,

Le sentier ancien dans la mousse

Trace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s'enlace ;

La liane tend son filet,

Et la branche que je déplace

Revient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière,

Je découvre du vieux manoir

Les tourelles en poivrière

Et les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fumée

Rayant le ciel d'un bleu sillon ;

Pas une fenêtre allumée

D'une figure ou d'un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées ;

Aux fossés la lentille d'eau

De ses taches vert-de-grisées

Étale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierre

Pénètrent dans chaque refend,

Payant la tours hospitalière

Qui les soutient... en l'étouffant.

Le porche à la lune se ronge,

Le temps le sculpte à sa façon,

Et la pluie a passé l'éponge

Sur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porte

Qui cède et geint sur ses pivots ;

Un air froid en sort et m'apporte

Le fade parfum des caveaux.

L'ortie aux morsures aiguës,

La bardane aux larges contours,

Sous les ombelles des ciguës,

Prospèrent dans l'angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre,

Gardiennes du perron verdi,

Se découpe l'ombre d'un arbre

Pendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionne

Elles se mettent en arrêt.

Leur regard blanc me questionne,

Mais je leur dis le mot secret.

Et je passe. - Dressant sa tête,

Le vieux chien retombe assoupi,

Et mon pas sonore inquiète

L'écho dans son coin accroupi.


N.B. : quelques libertés ont été prises avec l'orthographe des mots tour et Tours.

mardi 10 juillet 2007

Chateaux de Loire (Charles Péguy)

Le long du côteau courbe et des nobles vallées

Les châteaux sont semés comme des reposoirs

Et dans la majesté des matins et des soirs,

La Loire et ses vassaux s'envont par ces allées.

Cent vingt chateaux lui font une suite courtoise

Plus nombreux , plus nerveux, plus fins que des palais.

Ils ont Valençay, Saint Aignan et Langeais

Chenonceaux et Chambord, Azay , le Lude, Amboise.

Et moi j'en connais un dans ces châteaux de Loire

Qui s'élève plus haut que le château de Blois

Plus haut que la terrasse où le dernier valois

Regardait le soleil se coucher dans sa gloire.

La moulure est plus fine et l'arceau plus léger.

La dentellle de pierre est plus noble et plus grave.

La décence et l'honneur et la mort qui s'y grave

Ont inscrit leur histoire au coeur de ce verger.

Car celle qui venait du pays Tourangeau

C'était la même enfant qui quelques jours plus tard

Gouvernant d'un seul mot, le rustre et le soudard

Descendait devers Meung ou montait vers Jargeau.


N.B. : le chateau de Chenonceau s'écrit parfois, comme dans ce poème de Péguy, Chenonceaux.

N.B. 2 : il est notable que Péguy a cité dans ce poème de nombreux châteaux de la Loire sauf celui de Cheverny.

Rimes riches à l'oeil (Alphonse Allais)

L'homme insulté‚ qui se retient

Est, à coup sûr, doux et patient.

Par contre, l'homme à l'humeur aigre

Gifle celui qui le dénigre.

Moi, je n'agis qu'à bon escient :

Mais, gare aux fâcheux qui me scient !

Qu'ils soient de Château l'Abbaye

Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,

Je les rejoins d'où qu'ils émanent,

Car mon courroux est permanent.

Ces gens qui se croient des Shakespeares

Ou rois des îles Baléares !

Qui, tels des condors, se soulèvent !

Mieux vaut le moindre engoulevent.

Par le diable, sans être un aigle,

Je vois clair et ne suis pas bigle.

Fi des idiots qui balbutient !

Gloire au savant qui m'entretient !

lundi 9 juillet 2007

Passé (Victor Hugo)

C'était un grand château du temps de Louis treize.

Le couchant rougissait ce palais oublié.

Chaque fenêtre au loin, transformée en fournaise,

Avait perdu sa forme et n'était plus que braise.

Le toit disparaissait dans les rayons noyé.

Sous nos yeux s'étendait, gloire antique abattue,

Un de ces parcs dont l'herbe inonde le chemin,

Où dans un coin, de lierre à demi revêtue,

Sur un piédestal gris, l'hiver, morne statue,

Se chauffe avec un feu de marbre sous sa main.

Ô deuil ! le grand bassin dormait, lac solitaire.

Un Neptune verdâtre y moisissait dans l'eau.

Les roseaux cachaient l'onde et l'eau rongeait la terre.

Et les arbres mêlaient leur vieux branchage austère,

D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau.

On voyait par moments errer dans la futaie

De beaux cerfs qui semblaient regretter les chasseurs ;

Et, pauvres marbres blancs qu'un vieux tronc d'arbre étaie,

Seules, sous la charmille, hélas ! changée en haie,

Soupirer Gabrielle et Vénus, ces deux soeurs !

Les manteaux relevés par la longue rapière,

Hélas ! ne passaient plus dans ce jardin sans voix ;

Les tritons avaient l'air de fermer la paupière.

Et, dans l'ombre, entr'ouvrant ses mâchoires de pierre,

Un vieux antre ennuyé bâillait au fond du bois.

Et je vous dis alors : - Ce château dans son ombre

A contenu l'amour, frais comme en votre coeur,

Et la gloire, et le rire, et les fêtes sans nombre,

Et toute cette joie aujourd'hui le rend sombre,

Comme un vase noircit rouillé par sa liqueur.

Dans cet antre, où la mousse a recouvert la dalle,

Venait, les yeux baissés et le sein palpitant,

Ou la belle Caussade ou la jeune Candale,

Qui, d'un royal amant conquête féodale,

En entrant disait Sire, et Louis en sortant.

Alors comme aujourd'hui, pour Candale ou Caussade,

La nuée au ciel bleu mêlait son blond duvet,

Un doux rayon dorait le toit grave et maussade,

Les vitres flamboyaient sur toute la façade,

Le soleil souriait, la nature rêvait !

Alors comme aujourd'hui, deux coeurs unis, deux âmes,

Erraient sous ce feuillage où tant d'amour a lui ;

Il nommait sa duchesse un ange entre les femmes,

Et l'oeil plein de rayons et l'oeil rempli de flammes

S'éblouissaient l'un l'autre, alors comme aujourd'hui !

Au loin dans le bois vague on entendait des rires.

C'étaient d'autres amants, dans leur bonheur plongés.

Par moments un silence arrêtait leurs délires.

Tendre, il lui demandait : D'où vient que tu soupires ?

Douce, elle répondait : D'où vient que vous songez ?

Tous deux, l'ange et le roi, les mains entrelacées,

Ils marchaient, fiers, joyeux, foulant le vert gazon,

Ils mêlaient leurs regards, leur souffle, leurs pensées... -

Ô temps évanouis ! ô splendeurs éclipsées !

Ô soleils descendus derrière l'horizon !

Le château de l'espérance (Stéphane Mallarmé)

Ta pâle chevelure ondoie

Parmi les parfums de ta peau

Comme folâtre un blanc drapeau

Dont la soie au soleil blondoie.

Las de battre dans les sanglots

L'air d'un tambour que l'eau défonce,

Mon coeur à son passé renonce

Et, déroulant ta tresse en flots,

Marche à l'assaut, monte, - ou roule ivre

Par des marais de sang, afin

De planter ce drapeau d'or fin

Sur ce sombre château de cuivre

- Où, larmoyant de nonchaloir,

L'Espérance rebrousse et lisse

Sans qu'un astre pâle jaillisse

La Nuit noire comme un chat noir.

Sur trois marches de marbre rose (Alfred de Musset)

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,

A perdu son fameux jardin,

Où sa femme, autour d'une pomme,

Gambadait sans vertugadin,

Je ne crois pas que sur la terre

Il soit un lieu d'arbres planté

Plus célébré, plus visité,

Mieux fait, plus joli, mieux hanté,

Mieux exercé dans l'art de plaire,

Plus examiné, plus vanté,

Plus décrit, plus lu, plus chanté,

Que l'ennuyeux parc de Versailles.

Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !

Vieux Satyres, Termes grognons,

Vieux petits ifs en rangs d'oignons,

Ô bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté,

Où les dimanches, tout l'été,

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains,

Pâles nymphes inanimées

Qui tendez aux passants les mains,

Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons,

Bosquets tondus où les fauvettes

Cherchent en pleurant leurs chansons,

Où les dieux font tant de façons

Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !

Ô marronniers ! n'ayez pas peur ;

Que votre feuillage immobile,

Me sachant versificateur,

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon

Et par tout le sacré vallon,

Par vous, Naïades ébréchées,

Sur trois cailloux si mal couchées,

Par vous, vieux maîtres de ballets,

Faunes dansant sur la verdure,

Par toi-même, auguste palais,

Qu'on n'habite plus qu'en peinture,

Par Neptune, sa fourche au poing,

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ;

De Phoebus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits

Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux,

Tant de ballades, de rondeaux,

Où l'on célébrait vos merveilles,

Vous ont assourdi les oreilles,

Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimés.

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami,

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

À gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie,

Que venait le roi sans pareil,

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

- Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

Devait courir un sang divin ;

Telle, et plus froide, est une main

Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier

Que ces marches dont j'ai mémoire

Ne sont pas dans cet escalier

Toujours désert et plein de gloire,

Où ce roi, qui n'attendait pas,

Attendit un jour, pas à pas,

Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc,

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ;

Mais j'aime assez à le voir là,

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ;

Je le crois volontiers cousin

De mes marches couleur de rose ;

Il les abrite avec fierté.

Ô mon Dieu ! dans si peu de chose

Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses,

Les rois, les princes, les prélats,

Et les marquis à grands fracas,

Et les belles ambitieuses,

Dont vous avez compté les pas ;

Celles-là surtout, j'imagine,

En vous touchant ne pesaient pas.

Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats,

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman,

Maintenon avec son bréviaire,

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?

De Parabère ou de Sabran

Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire,

Ce grand frondeur des préjugés,

Avocat des gens mal jugés,

Du Christ ce terrible adversaire,

Bedeau du temple de Cythère,

Présentant à la Pompadour

Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage,

La rondelette Dubarry

Courir, en buvant du laitage,

Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes,

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque,

Le bourgeois qui te méconnaît

Mérite sur sa plate nuque

D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine,

Siècle tout couvert d'amidon,

Ceux qui méprisent ta farine

Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose

Que le hasard qui t'a mis là

Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille,

Près d'un temple grec ou latin,

Les beaux pieds d'une jeune fille,

Sentant la bruyère et le thym,

En te frappant de leurs sandales,

Auraient mieux réjoui tes dalles

Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage

Que la nature avait formé

Ton bloc jadis vierge et sauvage

Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle

T'ont scellé dans ce parc boueux,

En t'y plantant malgré les dieux,

Mansard insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,

Il fallait en faire sortir

Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé,

Les tailleurs de pierre ont blessé

Quelque Vénus dormant encore,

Et la pourpre qui te colore

Te vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds,

Le rocher où l'aigle se pose,

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-ce que la commune mère,

Une fois son oeuvre accompli,

Au hasard livre la matière,

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?

Fantaisie (Gérard de Nerval)

Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très-vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

Ne réservez pas à ma vieillesse un château (Jules Renard)

... Ne réservez pas à ma vieillesse un château, mais faites-

moi la grâce de me garder, comme dernier refuge, cette cuisine

avec sa marmite toujours en l'air,

avec la crémaillère aux dents diaboliques,

la lanterne d'écurie et le moulin à café,

le litre de pétrole, la boîte de chicorée extra et les allumettes

de contrebande,

avec la lune en papier jaune qui bouche le trou du tuyau de poêle,

et les coquilles d'oeufs dans la cendre,

et les chenets au front luisant, au nez aplati,

et le soufflet qui écarte ses jambes raides et dont le ventre fait

de gros plis,

avec ce chien à droite et ce chat à gauche de la cheminée,

tous deux vivants peut-être,

et le fourneau d'où filent des étoiles de braise,

et la porte au coin rongé par les souris,

et la passoire grêlée, la bouillotte bavarde et le grill haut sur

pattes comme un basset,

et le carreau cassé de l'unique fenêtre dont la vue se paierait cher

à Paris,

et ces pavés de savon,

et cette chaise de paille honnêtement percée,

et ce balai inusable d'un côté,

et cette demi-douzaine de fers à repasser, à genoux sur leur planche,

par rang de taille, comme des religieuses qui prient, voilées de noir

et les mains jointes.