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lundi 22 décembre 2014

Le bateau ivre (Arthur Rimbaud)

La carte du comptoir des vers, dans le cadre de sa série sur la matière première du poème le pied, continue à exploiter un filon d'Arthur Rimbaud.

Voici le Bateau Ivre, peut être, l'oeuvre la plus célèbre du génial ardennais :
"regrettant l'Europe aux anciens parapets", "je descendais des fleuves impassibles".

Comme je descendais des fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

Pussent forcer le mufle aux océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

Échouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

dimanche 8 mars 2009

La solitude (Sabine Sicaud)

La carte du comptoir des vers continue la publication des poèmes de Sabine Sicaud, poétesse précoce et méconnue, foudroyée par la maladie à l'age de 15 ans en 1928.
Pour en savoir plus sur Sabine Sicaud, rendez vous sur le site qui lui est consacré.

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, propose aussi ses "classiques" en bas de ce poème.


Solitude ... Pour vous cela veut dire seul,

Pour moi - qui saura me comprendre ?

Cela veut dire : vert, vert dru, vivace tendre,

Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul.

Mot vert. Silence vert. Mains vertes

De grands arbres penchés, d'arbustes fous ;

Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous,

Pieds de cèdres âgés où se concertent

Les bêtes à Bon Dieu ; rondes alertes

De libellules sur l'eau verte ...

Dans l'eau, reflets de marronniers,

D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes

Et de jeune cresson ; flaques dormantes

Et courants vifs où rament les meuniers,

Rainettes à ressort et carpes vénérables ;

Martin-pêcheur... En mars, étoiles de pruniers,

De poiriers, de pommiers, grappes d'érables.

En mai, la fête des ciguës,

Celle des boutons d'or : splendeur des prés.

Clochers blancs des yuccas, lances aiguës

Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés,

Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes,

Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme,

L'invasion du lierre à petits flots lustrés

Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres,

Les toits des pavillons vainement retondus ...

Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre,

Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu

A la grive hésitante ; vert royaume

Des merles en habit - royaume qui s'étend

Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome

En nappes d'émeraude et cordages flottants ...

Lierre de cette allée au porche de lumière

Dont les platanes séculaires, chaque été,

Font une longue cathédrale verte - lierre

De la grotte en rocaille où dorment abrités

Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles,

Housse, que la poussière blanche de la ville

Givre à peine les soirs de très grand vent - pour moi,

Vert obligé des vieilles pierres,

Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits -

Un château ? Non, Madame, une gentilhommière,

Un ermitage vert qui sent les bois, le foin,

Où les bruits de la route arrivent d'assez loin

Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes.

Un train sur le talus se hâte avec des plaintes,

Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint

Transpose le voyage en couleurs de légende.

On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont

Traînant leur barbe grise et c'est vrai qu'ils répandent

Un peu de nostalgie au fil de l'été blond ...

Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles,

Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès

Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent

Autour du rossignol. Du pré,

Monte la fièvre des grillons, des sauterelles,

Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes

Et l'Ane et le Cheval de la Fable sont là

Et Chantecler se joue en grand gala

Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent.

Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige

Du têtard de velours devenu crapaud d'or,

De la voix de cristal parmi les râpes neuves

D'innombrables grenouilles. Le chat dort.

Dickette-chien s'affaire - et sur leur tête pleuvent

Des pastilles de lune ou de soleil brûlant.

S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants

S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent.

Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète,

Du vert, comprenez-vous ? Pour qu'aux vieilles maisons

Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses.

Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon ...

Vous dites : Solitude ? Ah ! dans l'heure qui passe,

Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin,

De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace,

Et peuplé - si peuplé qu'il arrive soudain

Qu'on y discourt avec mille petits génies

Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin.

Un mot vert... Qui dira la fraîcheur infinie

D'un mot couleur de sève et de source et de l'air

Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre,

Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres,

Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert

Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers ?


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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- D'autres Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, premières feuilles

-
José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le tepidarium, l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, aube, soleil et chair, chanson de la plus haute tour, les étrennes des orphelins, l'homme juste, Marine, petites amoureuses, les mains de Jeanne-Marie, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, les douaniers, Michel et Christine, les assis, tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, jeune ménage, les pauvres à l'église

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), à celle qui est trop gaie, correspondances, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, toute entière, une martyre, une mendiante rousse, confession, les ténèbres,
quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le chat

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, l'affiche rouge, la belle italienne, la rose et le réséda, Charlot mystique, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, le chef de section, la Victoire, nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, Marizibill, dans l'abri-caverne, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

jeudi 10 avril 2008

Au Cabaret Vert - Cinq heures du soir (Arthur Rimbaud)

Ce soir, sur la carte du comptoir des vers, un bref poème d'Arthur Rimbaud à rapprocher de Sensations, Ma Bohème ou Chanson de la plus haute tour ...
Quoique que ce texte ne soit pas sans rappeler, certes légèrement, les abominations que sont Vénus Anadyomène ou Mes petites amoureuses.


Depuis huit jours j'avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.

Au Cabaret Vert : je demandais des tartines

Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeais les jambes sous la table

Verte : je contemplais les sujets très naïfs

De la tapisserie. Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'apeure !

Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse

D'ail et m'emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

mercredi 18 juillet 2007

Le poison (Charles Baudelaire)

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

Allonge l'illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !

lundi 9 juillet 2007

Fantaisie (Gérard de Nerval)

Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très-vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

dimanche 8 juillet 2007

Souvenir vague ou les parenthèses (Edmond Rostand)

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe

(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul)

Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,

Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines

Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot ;

Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines

(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon)

Et le grand geste vert d'une branche pendante

Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,

Et l'on voyait au loin, dans l'or clair d'un étang

(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare)

Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes

(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),

Votre balancement m'éventait de dentelles

Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande

Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux

(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),

Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros paté sur la marge d'un texte

Tomba sur votre robe un insecte, et la peur

(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)

Vous serra contre moi. - Cher insecte grimpeur !

L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ;

Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard

J'apercevais une âme aux profondes nuances

(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).