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vendredi 7 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-troisième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes en faveur de la religion catholique, des français d'Amérique et des USA et au détriment des anglais.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents,
S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction,
Qui tomba de sa main sur ces têtes chéries,
Comme sur les sillons ouverts dans les prairies,
Tombe le grain de blé de la main du semeur,
Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur
De les avoir dès lors pour hôtes dans sa tente.
Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
L'assure au nom de tous d'un respect
En entendant parler son langage natal,
Le ministre de Dieu sent une grande joie.
Par un large sentier où la verdure ondoie,
Entre deux rangs de gens curieux et dévots,
Il guide à son wigwam les visiteurs nouveaux,
Et pour siège il étend la dépouille du fauve.
Il signe de la croix son front auguste et chauve,
Et simple, et souriant, sur un fruste tapis
Il met le maïs d'or en gâteaux, en épis,
Il leur sert, d'une main qui n'est pas encor lourde,
Pour apaiser leur soif, l'eau fraîche de sa gourde.

Tout en se reposant sur les nattes de peaux,
Ils disent leur histoire. À ces tristes propos
Le saint prêtre répond d'une voix solennelle :
«L'aube n'a pas six fois aux cieux ouvert son aile,
«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui
«Depuis que Gabriel, car enfin c'est bien lui,
«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
«Il me fit longuement ce triste récit-là;
«Je le bénis ensuite, et puis il s'en alla.»
La voix de ce pasteur était très onctueuse.
C'était l'aimable écho d'une âme vertueuse,
Qui sait trouver léger le fardeau du devoir,
Pour la proscrite, hélas ! c'était le désespoir.
Chaque mot dans son coeur qu'un nouveau deuil assiège
Tombe, comme en hiver, les blancs flocons de neige
Dans le nid d'où l'oiseau s'est à peine envolé.
«Il va chasser bien loin, dans le nord désolé,
«Continua le prêtre, à la saison prochaine
«Il viendra de nouveau prier sous le grand chêne.»
Évangéline dit, en poussant un soupir :
«Mon âme est abattue et lasse de souffrir . . .
«Mon père, permettez qu'avec vous je demeure,
«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
Et le missionnaire, accédant à ses voeux,
Répondit tout ému : «Mon enfant, je le veux.»
Le lendemain matin, revêtu de son aube,
Le prêtre dit la messe, à la clarté de l’aube;
Et quand fut consommé l'holocauste divin,
Basile fit seller son coursier mexicain
Et partit. Il allait, jouet d'un triste leurre,
Avec ses guides sûrs regagner sa demeure.

Les jours se succédaient lentement, lentement,
Et partout le mars, qui semblait seulement
Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
Quand l'exilée entra dans le bourg solitaire,
Balançait aujourd'hui, comme des flots mouvants,
Ses longues tiges d'or au caprice des vents.
Et l'étrange fouillis de ses feuilles vermeilles
Offrait une cachette aux voraces corneilles,
Ou formait un grenier dont l’agile écureuil,
Pour se gorger, passait à chaque instant le seuil.
On dépouillait déjà, dans l'amour et la joie,
Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
Les filles du hameau rougissaient si leur main
Développait alors des graines de carmin,
Les filles rougissaient et cachaient leur visage,
En riant en secret de l’amoureux présage,
Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu,
L'appelaient un brigand, un épi sans vertu
Qui ne méritait pas sa place dans la tresse.
Auprès d'Évangéline étrangère à l'ivresse,
Alors nul rouge épi n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait : «Laisse faire le ciel,
«Et le ciel à la fin entendra ta prière.
«Dans le champ du Seigneur sois fidèle ouvrière.
«Il est dans nos déserts, mon enfant, une fleur
«Petite, sans orgueil, et sans vive couleur,
«Vers le nord, en tout temps, son calice s'incline.
«C'est une fleur que Dieu, dans sa bonté divine,
«Sème, de place en place, en ces prés étendus,
«Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
«La foi dans notre coeur ressemble à cette plante.
«La fleur des passions est toujours plus troublante,
«Elle a plus de couleurs, plus de pompeux éclats,
«Mais soyons défiants, elle trompe nos pas,
«Et son baume suave est, hélas ! bien funeste.
«Seule ici-bas la foi, cette plante céleste,
«Est le guide éclairé de nos pas raffermis,
«Et puis ensuite elle orne, au ciel, nos fronts soumis.»

Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
Ils passèrent pourtant ! Les fruits de leur couronne
Tombèrent un par un sur le guéret durci . . .
Gabriel ne vint pas !
L'hiver s'enfuit aussi,
Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
L'abeille butina la fleur à peine éclose;
Sur les feuilles des bois, dans le calme des airs,
L'oiseau bleu fit pleuvoir ses cris joyeux et clairs . . .
Gabriel ne vint pas!
Cependant, sur son aile
La brise de l'été portait une nouvelle
Plus douce que l'espoir et l'amoureux frisson,
Que le parfum des lis et le chant du pinson.
L'agréable rumeur, vague mais persistante,
Disait que Gabriel avait planté sa tente,
Avec d’autres chasseurs, depuis bientôt un an,
Près de la Saginaw, au fond du Michigan.
Et l'exilée alors, que la terre délaisse,
Compte encor sur le ciel. Et malgré sa faiblesse
Et tout ce qu'a d'amer une déception,
Elle fait ses adieux à l'humble mission.

Des guides s'en allaient vers la Nouvelle-France,
Aux grands lacs. Espérant la fin de sa souffrance,
Elle partit. Bien loin, dans l'immense désert,
Après avoir, hélas ! plus d'une fois souffert
D'une cruelle faim et d’une soif acerbe,
Après avoir couché sous l'étoile et sur l'herbe,
Elle atteignit des bois qui s'adossent au Nord
Et de la Saginaw put explorer le bord.
Un soir, elle aperçut, au fond d'une ravine,
La tente du chasseur . . . Elle était en ruine !
Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
La pauvre Évangéline. aux lointains horizons,
Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
Un profond désespoir consumait tout son être.

Sous des cieux, tour à tour ou torrides ou froids,
Elle traîna sa peine ainsi, dans cent endroits.
Tantôt on la voyait, aux missions moraves,
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves,
Sur un champ de bataille, aux malheureux blessés
Tantôt elle portait des secours empressés.
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville
Et demain se cachait dans un hameau tranquille,
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quand elle commença sa course longue et vaine,
Elle était jeune et belle, et son âme était pleine
De suaves espoirs, de tendres passions;
Sa course s'achevait dans les déceptions !

Elle avait bien vieilli : sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait. Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et creusait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux,
Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
Comme au premier rayon dont le ciel s'illumine,
Sous le voile des nuits, le matin se devine.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

jeudi 6 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-deuxième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Et puis, entre les flots de ces larges torrents,
Qui s'élancent fougueux vers des cieux différents,
Se déroule sans fin la zone des prairies,
Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
Qui bercent au soleil, en un lointain profond,
Leurs vagues d’amorphas, de roses, de mil blond.
Là, libres, courroucés, ou pleins d'ardeurs jalouses,
Les bisons font trembler les immenses pelouses;
Là courent les chevreuils et les souples élans,
Les sauvages chevaux avec les loups hurlants ;
La s’allument des feux qui dévorent la terre,
Là des vents fatigués soufflent avec mystère!
Des enfants d'Ismaël les sauvages tribus
Arrosent de leur sang ces déserts étendus,
Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
En tournoyant dans l'air suit leurs routes sanglantes.
Il semble, esprit vengeur des vieux chefs massacrés,
Trouver, pour fuir au ciel, d'invisibles degrés.

On voit monter parfois un orbe de fumée;
Là s'élève une tente. Une horde affamée.
Poussant des cris de guerre et la haîne dans l'oeil,
Danse autour du brasier où rôtit le chevreuil.
De place en place aussi, se mirant aux fontaines
Qui sillonnent parfois ces retraites lointaines,
Fleurit quelque bosquet où l'oiseau va chanter;
Et l'ours morose vient, tout en grognant, hanter
Les cavernes d'un roc, le fond d'une ravine
Où sa griffe déterre une amère racine.
Puis, percé de clous d'or, bien au-dessus de tout,
Comme un toit protecteur le ciel s'étend partout.

Mais toujours Gabriel continuait sa course.
Il avait remonté plus d'un fleuve à sa source,
Et près des monts Ozarks au flanc sévère et nu,
Avec ses compagnons il était parvenu.
Et, depuis bien des jours, le vieux pâtre et la vierge
Avaient quitté la ville et la petite auberge,
Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
Toujours encouragés par un espoir trompeur,
Avec des Indiens au visage de cuivre,
Ils s'étaient mis en route, empressés à le suivre.
Parfois, ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,
De son camp éloigné la fumée ondulante;
Le soir, ils ne trouvaient qu'une cendre brûlante,
Que des brasiers éteints et des charbons noircis.

Or, malgré la fatigue et malgré les soucis,
Ils ne s'arrêtaient pas. Toujours pleins de courage,
Ils poursuivaient toujours leur pénible voyage.
On eut dit qu'une fée au pouvoir merveilleux,
D'un grand lac de lumière étalait, sous leurs yeux,
Le mirage trompeur. Ils étaient dans l'ivresse,
Mais ce lac enchanté fuyait, hélas ! sans cesse.
Comme ils avaient, un soir, dressé leur campement,
Ils virent s'avancer près du feu de sarment,
Une jeune Indienne. Elle n'a rien de rude,
Et prévient le respect par son humble attitude.
On lit bien la douleur en son oeil abattu,
Mais on y lit de même une forte vertu.
C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
Rejoindre ses parents et ces jeunes compagnes,
Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux
A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche,
Mais elle avait vu là le féroce Comanche,
Enivré de fureur, du tomahawk armé,
Massacrer sous ses yeux son époux bien-aimé,
Un chasseur canadien, un fier visage pâle,
Qui brava ses bourreaux jusqu'à son dernier râle.
Elle parlait ainsi d'un ton plaintif et lent,
Les exilés souffraient tout en la consolant.
Quand la braise eut doré le bison délectable,
Ils la firent asseoir à leur modeste table.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
Les fils de l'Acadie et leurs fidèles guides
Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
Pendant que follement les rayons chauds et gais
Du brasier qui flambait dans la plaine assombrie,
Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
L'Indienne s'en vint, l'âme pleine de deuil,
Sur le gazon s'asseoir, devant le fauve seuil
De la tente où veillait la vierge d'Acadie.
Elle redit encor la noire perfidie
Qui sema son chemin d’ineffables douleurs.
Elle redit aussi, les yeux noyés de pleurs,
Avec le doux parler de la forêt sauvage,
Ses amours, ses bonheurs, et son triste veuvage.
La vierge de Grand-Pré pleurait à ces récits,
Les maux qu'elle endurait lui semblaient adoucis,
Car elle avait, près d’elle, une autre infortunée
À d'éternels chagrins comme elle destinée,
Un coeur brûlant d'amour, déçu, blessé, flétri,
Et privé pour jamais de son objet chéri.
Le souffle de douleur qui passait sur ces femmes.
Les liait l'une à l'autre et faisait soeurs leurs âmes.

La proscrite à son tour dit aussi ses émois;
Elle dit ses chagrins et depuis quels longs mois,
Bien loin de sa patrie, elle allait désolée,
Et la femme des bois, la figure voilée,
L'écoutait en silence, assise à quelques pas.
Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas,
Et quand Évangéline eut fini son histoire,
Muette, elle pencha la tête. On eut pu croire
Qu'une terreur nouvelle obsédait son esprit.
Mais un moment après, tressaillante, elle prit,
Dans ses deux frêles mains, les mains de l'exilée,
Puis, assise à ses pieds, d'une voix modulée,
Elle lui raconta l'histoire de Mowis,
Le fiancé de neige.
«Il épousa jadis,
«Une vierge sensible aux aveux de sa bouche,
«Et sous les bois épais, il partagea sa couche.
«Mais quand l'aube rosat le ciel de l'orient,
«Il sortit du wigwam, gracieux, souriant,
«Et bientôt, par degrés, se fondit comme une ombre,
«Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre.
«Et la jeune épousée, en proie à ses regrets,
«Le suivit en pleurant jusqu'au fond des forêts,
«Tendant vers lui les bras pour retarder sa fuite.»

Et, sans se reposer, elle redit ensuite,
Avec le même accent si doux et si charmeur,
Comment, un soir, si l'on en croyait la rumeur,
La belle Liliaux par un brillant fantôme
Avait été séduite. Il venait sous le dôme
Des pins majestueux qui voilaient son séjour,
Et quand elle sortait, vers le déclin du jour,
Comme un souffle odorant qui passe sur les mousses,
Sa voix lui murmurait les choses les plus douces.
Heureuse de sentir son magique pouvoir,
Elle aimait a l'entendre, elle aimait à le voir.
En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes,
Elle suivit son vol par les bois et les brumes.
On ne la revit plus. Sa tribu la chercha,
Mais personne jamais, sans doute, n'approcha
Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.

Toujours Évangéline écoutait, attentive,
Les contes merveilleux de la femme des bois.
La plaine fleurait bon, et cette douce voix,
Lui fit croire, un instant, qu'elle était transportée
Par une fée aimable en la terre enchantée
Que son rêve souvent voyait dans son essor.
Lentement dans la nuit, comme une boule d'or,
La lune se leva sur l’Ozark aux flancs chauves.
Elle fit peu à peu glisser des reflets fauves
Sur les plaines en fleurs et les monts de granit,
Sur les haines de l'antre et les amours du nid.
La tente se drapa de douces lueurs blanches;
Le ruisseau plus gaîment murmura sous les branches;
Les gazons plantureux et les bois étendus
Dans une mer d'argent semblaient s'être fondus.
Un souffle parfumé berçait toutes les choses.
L'exilée, a l'aspect des tableaux grandioses,
Sent l'ivresse griser son coeur toujours aimant.
Mais une vague peur, un noir pressentiment
Se glissèrent alors dans son âme timide,
Comme, au coucher du jour, sous la verdure humide,
Un serpent qui se glisse, à travers le buisson,
Jusqu'au nid où l'oiseau module sa chanson.
Ce n'était pas alors une crainte futile
Des choses d'ici-bas; c'était, douce et subtile,
Une voix qui passait dans les vagues de l'air,
Et qui venait du ciel. Comme au feu de l’éclair,
Elle vit que pareille à la femme indienne,
Dans sa course elle aussi, la pauvre Acadienne,
Vainement poursuivait un fantôme menteur.
Tout dormait cependant. Dans le calme enchanteur,
Sur elle le sommeil descendit comme un baume
,
Et tout se dissipa: crainte, joie et fantôme.

Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain,
Les vaillants voyageurs reprirent leur chemin.
Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée,
Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée.
Elle dit, appelant la proscrite sa soeur:
«Je connais le pays où passe le chasseur.
«Sur le flanc de ces monts où l'aigle a mis son aire,
«Du côté du couchant, un peuple débonnaire
«Habite un pauvre bourg. C'est une mission.
«On aurait là pour toi de la compassion.
«Le chef de ce village est une robe noire.
«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire.
«Son peuple m'est connu. Je l'ai vu bien souvent
«Chanter comme l’oiseau, gémir comme le vent,
«Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,
«Et du divin Jésus, et de sa sainte mère.»
Évangéline, alors, dit à ses compagnons:
«Allons de ce côté. Hâtons-nous. Atteignons
«Le bourg que la montagne abrite sous son aile,
«Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
A peine eut-elle dit, que les aventuriers
Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
Quand le soleil entra dans son lit de nuée
La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
Atteignait la montagne et découvrait, au loin,
Une large prairie où se berçait le foin,
Où dormaient çà et la de limpides fontaines,
Elle entendit bientôt monter des voix humaines,
Et vit dans la verdure, au bord d'un grand ruisseau,
Les tentes des chrétiens qui se miraient dans l'eau.
Au pied d'un chêne antique, et parmi les cabanes,
Sur un épais tapis de mousse et de lianes,
Le peuple plein de foi s'était agenouillé.
Il priait. Ce grand chêne, au faîte ensoleillé,
Était l’unique temple. Un crucifix de marbre
Avait été fixé dans l'écorce de l'arbre,
Et semblait reposer un regard triste et doux
Sur les humbles chrétiens tombés à ses genoux.
À travers les rameaux que la lumière dore,
La prière et le chant, le soir comme a l’aurore,
S'élèvent vers les cieux, tel un divin encens.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

mercredi 5 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt et unième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

On poursuivait gaîment l’entretien familier,
Quand on entend, dehors, sur le vaste escalier,
Avec un bruit de pas, un torrent de paroles,
C'étaient les invités; quelques jeunes créoles,
Et des Acadiens devenus des planteurs,
Loin du joug odieux de leurs persécuteurs ,
Sur le sol fortuné qui leur offrait asile.
Bien souvent ils venaient chez leur ami Basile.
Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand-Pré,
La jeune Évangéline et le pieux curé.
Il était beau de voir, réunis au même âtre,
Tous ces infortunés. En effet, chez le pâtre,
Après de long labeurs et des courses sans fin,
Des voisins, des amis se retrouvaient enfin.
On riait follement, on pleurait sans contrainte,
Et les mains se serraient dans une chaude étreinte.
Les inconnus d'hier, amis dorénavant,
Sans gêne obéissaient à l'entrain émouvant,
Ils voyaient naître là des amitiés sincères. . .
Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.
Dans ces épanchements, dans ces rires, alors
Passa, comme un rayon, une gerbe d'accords.
Michel, le troubadour aux longs cheveux de neige,
Et tous les jeunes gens qui lui faisaient cortège,
Se trouvaient réunis dans un autre salon,
Et le barde accordait, ému, son violon.
Bientôt les pieds brûlants s’agitent en cadence.
Sous les lambris de cèdre une bruyante danse
Enlace savamment ses orbes gracieux,
Et des éclairs de joie embrasent tous les yeux.
Pareils à des enfants que le plaisir transporte,
Ils ont tout oublié. La danse les emporte
Avec un grand froufrou de légers cotillons,
Au rythme de l'archet, dans ses gais tourbillons.

Ainsi depuis longtemps l'allégresse s'exhale.
L'un près de l'autre assis, tout au bout de la salle,
Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés,
De leur ami Benoît qui les avait laissés.
Évangéline seule, au gré des rêveries,
Promenait ses regards sur les vastes prairies;
Bien des tristes pensées et des chastes désirs
S'éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs !
Les propos amusants, la danse, la musique
La rendaient plus pensive et plus mélancolique;
Elle entendait toujours les regrettés accents
De l'océan plaintif et des bois fleurissants.
Elle sortit, pour fuir une joie importune.
Le vent ne soufflait point, l'oiseau dormait. La lune
De ses rayons d'argent inondait les champs murs,
Et les grands bois lointains qui paraissaient des murs.
A travers les rameaux, sur la calme rivière,
Tombait de place en place un réseau de lumière,
Comme tombe un penser d'espérance et d'amour
Dans l'âme qui se trouble et qui se ferme au jour.
Et la fleur, autour d'elle, ouvrant son brillant vase,
Sa corolle d'argent, sa coupe de topaze,
Et la fleur répandait, humblement et sans bruit,
Un suave parfum sur l'aile de la nuit,
Et c'était son hommage à l’adorable Maître
Qui veillait sur ses jours après l’avoir fait naître.
Mais l'âme de la vierge offrait alors aux cieux
Un arôme plus pur et plus délicieux;
Comme la fleur, pourtant, elle était exposée
Aux ténèbres du soir, à l'amère rosée.

Or, quand elle eut franchi la porte de l'enclos,
Sous les chênes ombreux où mouraient les échos,
À pas lents et rêveuse, elle suivit la sente,
Et la lune inonda son âme languissante
D'une tristesse douce. Alors tout se taisait.
Sur l’immense prairie, au loin, tout reposait
Hors, dans le chaud gazon, les tendres bestioles,
Et, dans l'air embaumé, de vives lucioles
Dont le vol dessinait de légers traits de feu.
Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu,
Pensées du Tout-Puissant rendus partout visibles,
Vivement scintillaient les étoiles paisibles.
L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu,
Seulement il a peur quand il voit, au milieu
De ce temple divin qui s'appelle le Monde,
Paraître une comète ardente, vagabonde,
Comme une main de feu qui burine un arrêt.

Elle était sur la terre, et sa pauvre âme errait
Dans les champs infinis où rayonne l'étoile,
Comme sur la mer vaste une barque sans voile.
Triste, elle s'écria : «Gabriel. Gabriel.
«Où fuis-tu ? Vers quels lieux te conduit donc le ciel ?
«N'entends-tu pas enfin ma voix qui se lamente ?
«Ne devines-tu pas l'ennui qui me tourmente ?
«Je te cherche partout, nulle part ne te vois !
«J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix !
«Oh! que de fois ton pied, loin du bruit de la foule,
«A suivi ce chemin qu'aujourd'hui mon pied foule !
«Sous ces chênes feuillus combien de fois, le soir,
«Fatigué du travail, es-tu venu t'asseoir,
«Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie,
«En rêve te voyait ta malheureuse amie !
«Que de fois sur ces prés ton anxieux regard
«A dû, comme le mien, s'en aller au hasard !
«Gabriel ! Gabriel ! oh ! quand te reverrai-je ?
«Quand donc, mon bien-aimé, quand te retrouverai-je ?

Elle entendit alors gazouiller, tout auprès,
Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.
Son refrain, aussi doux que le chant de la flûte,
Ondula sous les bois, comme l'onde qui lutte
Contre les chauds baisers des brises du matin,
Et d'échos en échos mourut dans le lointain.
«Patience!» souffla, du fond calme des ombres,
L'esprit mystérieux de tous les chênes sombres;
Et des prés où la lune ouvrait un blanc chemin,
Un long soupir monta qui répondit : «Demain !»

Le lendemain, l'aurore était toute riante,
Les plantes se berçaient sur leur tige pliante,
La nuit sur le gazon avait versé des pleurs,
Et, dans l’air attiédi, partout, de blanches fleurs
Répandaient les parfums de leurs coupes d'albâtre.
Le prêtre, sur le seuil de la maison du pâtre,
Dit à ceux qui partaient : «Mes bons amis, adieu !
«Je vais, priant pour vous, vous attendre en ce lieu.
«Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole;
«Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle,
«Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu.»
«Adieu! dit souriant et d'un air ingénu,
«La douce enfant, Adieu ! Que le Seigneur nous guide !»

Puis, avec le vieux pâtre elle descend, rapide,
Au bord de la rivière où, près des verts sentiers,
Les attendaient déjà de vaillants canotiers.
Le matin rayonnait sur la vague sereine.
Ils partirent. Docile à l’aviron de frêne,
Sous l'élan vigoureux, le rapide canot
S'éloigna du rivage et disparut bientôt . . .
Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée,
Celui que devant eux, hélas ! la destinée
Chassait comme une feuille au sein nu des déserts,
Ou comme le duvet de l'oiseau dans les airs.
Cependant un jour fuit, un autre, un autre encore !
Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore,
Ils n’ont pu découvrir la trace du fuyard.
Ils ont interrogé longtemps, de toute part,
La colline et le lac, la forêt et le fleuve,
Et dans ces lieux nouveaux, en leur amère épreuve,
La vierge défaillante et le rameur pensif
N'ont eu que des rumeurs pour guider leur esquif.
Et la nacelle, comme une aile ouverte vole
puis elle atteint enfin cette ville espagnole,
Andayès qui se plaît au bruit comme aux chansons.
Les ombres s'étendaient sur les champs de moissons.
Ils descendent, lassés, dans une vieille auberge.
Aussitôt, grand parleur, l'hôte qui les héberge
Leur dit que Gabriel, guide, amis et chevaux,
Sont la veille, partis, pour des pays nouveaux.
Bien loin, à l'occident, sont des campagnes nues
Où des chaînes de roc s'élèvent jusqu’aux nues.
Sous le souffle glacé des éternels hivers,
Barrières de géants, leurs sommets sont couverts
D'une neige éclatante et d'une glace epaisse.
Un sommet çà et là se déchire et s'affaisse,
Pour ouvrir une gorge, un ravin spacieux
Ou passent, en criant sur leurs âpres essieux,
Les pesants chariots de quelque caravane.
Au couchant, l’Oregon roule une eau diaphane;
De cascade en cascade, au loin, vers le levant,
On voit le Nebraska verser son flot mouvant.
Sous le ciel du midi, des torrents, des rivières,
Charriant sans repos les sables et les pierres,
Soulevés par les vents, en d'étranges réveils
Descendent des sierras, avec des bruits pareils
Aux multiples accords des harpes et des lyres
Que font vibrer, le soir, les amoureux délires.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

mardi 4 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingtième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Alors que fut fini le repas copieux,
Il alluma sa pipe et parla de la sorte :
«Oui, vous tous, mes amis, qui frappez à ma porte,
«Après avoir erré sous des cieux inconnus,
«Je vous le dis encor, soyez les bienvenus!
«L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie.
«Il se souvient toujours de sa belle Acadie,
«Et de l'humble maison qu'il avait à Grand-Pré.
«Pour lui le malheureux est un être sacré.
«Demeurez avec moi dans ces fertiles plaines.
«Le sang n'y gèle pas, croyez-le, dans nos veines,
«Comme chez-nous, l'hiver. Dans le sol nuls cailloux
«Du laboureur actif n'excitent le courroux,
«Point d'insectes méchants. Et, dans chaque domaine
«La mordante charrue, au printemps, se promène
«Comme un esquif léger sur la nappe des eaux.
«On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux.
«Dans toutes les saisons les orangers fleurissent,
«Et les fruits les plus beaux en nos vergers mûrissent.
«Des flots de blonds épis roulent sur les guérets,
«Et des bois précieux remplissent les forêts.
«Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître
«De sauvages troupeaux dont chacun est le maître.
«Quand nos toits sont debout au milieu des moissons,
«Que nos grasses brebis aux épineux buissons
«Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine,
«Que d'un foin parfumé chaque grange est bien pleine,
«Que dans les prés en fleurs qui s'étendent là-bas.
«Les génisses vont paître ou prendre leurs ébats,
«Nul roi Georges ne vient, par d'infâmes apôtres,
«sans honte nous ravir tous ces biens qui sont nôtres.»

De sa large narine, alors, le laboureur
Fit jaillir tout à coup un souffle de fureur,
Et frappa de son poing la table de mélèze.
Ses compagnons, surpris, bondirent sur leur chaise,
Et le père Félix oublia, cette fois,
La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts.
Mais un instant après, le sourire sur les lèvres,
Il ajouta : «Pourtant, défiez-vous des fièvres:
«Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats.
«Comme dans l'Acadie on ne les guérit pas
«En mettant à son cou, durant mainte journée,
«Une écale de noix avec une araignée.»

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [dix-neuvième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Basile, tout joyeux, conduit dans le jardin
Ces amis que le ciel lui redonne soudain;
Et là, sous la tonnelle et dans un nid de roses,
Ensemble on s'entretient de mille et mille choses.
On parle du présent, on parle du passé,
On parle du pays d'où chacun fut chassé . . .
On voudrait épuiser un sujet qu'on effleure,
On est joyeux ou triste, et l'on rit et l'on pleure.

Parfois Évangéline, à travers le bosquet,
Plonge, silencieuse, un regard inquiet,
Elle cherche quelqu'un, puis, elle craint d'entendre
Pourquoi l'objet aimé se fait encore attendre.
N'est-ce donc pas ici qu'elle doit le revoir ?
Basile, cependant, comprend le désespoir
Qui couve dans le coeur de la jeune proscrite;
Il ressent à son tour une angoisse subite,
Et, d'une voix émue, il demande aussitôt :
«N'avez-vous rencontré nulle part un canot ?
«Du lac et des bayous il a suivi la route.
«Gabriel le conduit. Vous l'avez vu sans doute.»
Or, dès les premiers mots que l'hôte prononça,
Sur le front de la vierge un nuage passa;
Au bord de sa paupière une larme vint luire,
Puis, avec un accent qu'on ne saurait traduire,
Elle s'écria : «Ciel ! Gabriel est parti !»

Son coeur dans le chagrin parut anéanti,
Et les échos du soir tristement murmurèrent :
«Gabriel est parti! »
Les exilés pleurèrent,
Le forgeron Basile avec bonté reprit :
«Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit :
«Sèche tes pleurs : le ciel soutiendra ton courage.
«Attends. Désespérer serait lui faire outrage.
«Ce matin seulement il est parti d'ici,
«Ton Gabriel. Le sot, d'avoir si vite ainsi,
«Et presque malgré moi, fui notre domicile.
«Il était devenu d'une humeur difficile;
«Il haïssait le monde et n'endurait que moi;
«Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi.
«Dans les cantons voisins aucune jeune fille
«Ne semblait, à ses yeux, vertueuse ou gentille.
«Pour lui rien ici-bas n'avait plus de valeur.
«Son départ m'a rempli d'une grande douleur,
«Et sans cesse j’entends sa dernière parole.
«Il doit, dans Andayès, une ville espagnole,
«Acheter des mulets aux pieds sûrs et mordants.
«Il veut suivre, de là, sous des cieux moins ardents,
«Les Sauvages du Nord jusque sous la Grande Ourse.
«Il chassera partout, dans cette longue course,
«Le fauve et le gibier au fond des bois épais.
«Calme-toi, mon enfant, et goûte encor la paix,
«Nous saurons retrouver cet ami téméraire.
«Sa nacelle d'écorce a le courant contraire.
«Demain nous partirons, sitôt que le matin
«Fera luire les eaux d'un reflet argentin,
«Et que la nuit t'aura quelque peu reposée.
«En côtoyant des bords tout brillants de rosée,
«Nous rejoindrons bientôt l'amoureux braconnier,
«Et tu pourras alors le faire prisonnier. »

On entendit soudain des voix vives et gales;
On vit des jeunes gens franchir les vertes haies
Qui miraient dans les eaux leur riche floraison.
Ils portaient en triomphe à travers le gazon,
Michel, le vieux joueur de violon rustique.
Basile le gardait comme un dieu domestique,
Il mêlait, lui du moins, quelques rires aux pleurs,
Et son archet créait des sons ensorceleurs.
Il rappelait vraiment un Dieu gai de la fable.
Il était renommé pour sa manière affable,
Pour ses cheveux d'argent et pour son violon.
«Longue vie à Michel, le roi du rigodon!»
Crièrent, à la fois, en écartant les saules,
Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules.

Or, le père Félix, en les apercevant,
De la main les salue. Il s'avance au-devant.
Dès qu'il voit s'approcher le vénérable prêtre,
Le vieux ménestrel sent, dans son âme, renaître
Les ravissants transports d'un âge plus heureux.
Il se met à pleurer. Des souvenirs nombreux
À ses esprits émus alors se présentèrent,
Et vers les temps enfuis ses pensées remontèrent.

L'enfant du vieux Benoît baise ses cheveux blancs.
Il la presse en ses bras, en ses bras tout tremblants,
Et mouille son front pur de ses brûlantes larmes.
La pauvre Évangéline, elle avait bien des charmes
Quant il la fit danser pour la dernière fois,
Avec son Gabriel et les gais villageois,
Au son du violon, sous le ciel d'Acadie!
Elle ne s'était pas, à coup sur, enlaidie,
Et plus pur que jamais devait être son coeur
Éprouvé longuement au creuset du malheur.
Oubliant tout à fait ses épreuves amères,
Basile embrasse alors les filles et les mères.
Il crie, il rit, il chante. Il se croit tout permis
Pour mieux montrer sa joie à ses anciens amis.
Ces proscrits de Grand-Pré que le hasard rassemble,
Longtemps dans le jardin s'entretiennent ensemble
Du bonheur qu'ils goûtaient au village natal,
Et des maux endurés depuis l'arrêt fatal.
Ils admirent pourtant l’existence tranquille
Que passe à l'étranger le forgeron Basile;
Ils écoutent longtemps, avec avidité,
Le récit qu'il leur fait de la fécondité
De ces prés sans confins, dont la riche verdure
Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure.
Et, quand l'ombre du soir vient à se déployer,
Telle une sombre tente, ils font cercle au foyer.
On prépare aussitôt un souper confortable.
Puis, le Père Félix, debout près de la table,
Récite à haute voix le bénédicité,
Et chacun dit: Amen, en sa félicité.
Lentement, lentement, sur la fête nouvelle
La nuit silencieuse avait ouvert son aile.
Tout était, au dehors, calme et tranquillité.
Donnant au paysage un éclat argenté,
La lune se leva souriante, sans voile,
Et monta dans l'azur où scintillait l'étoile.
Le bonheur du moment : rires, pleurs et couplets,
Sur le deuil du passé renvoyait ses reflets.
On causait avec verve, et le front des convives
Semblait s'illuminer de lumières plus vives
Que celles qui flottaient au sombre firmament.
Le pâtre réjoui versait abondamment,
Dans les vases d'étain, le doux jus de la vigne.
Aux siècles de la fable il aurait été digne
De verser le nectar à la table des Dieux.

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lundi 3 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [dix-huitième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Au bord de la rivière, en un charmant endroit,
Un endroit où régnait la paix, luisait le toit
Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée.
Un chêne l'ombrageait. La mousse parfumée
Et le gui merveilleux qu'en la nuit de Noël
Venait couper, selon le rite solennel,
Avec la serpe d'or, le mystique druide,
Grimpaient légèrement au chêne, leur égide.

C'était le toit d'un pâtre. Il était large et bas.
Un jardin l'entourait où les fleurs, sous les pas
Des visiteurs ravis, versaient d'étranges baumes.
Derrière ce jardin
se déroulaient les chaumes.
On avait abattu, dans un bosquet, tout près,
Pour bâtir la maison, les plus altiers cyprès.
Des poteaux élégants portaient la galerie ;
Et la vigne légère, et la rose fleurie,
Que venait caresser l’oiseau-mouche coquet,
Ornaient tous ces poteaux d'un odorant bouquet.
Au bout, presque cachés sous la ramure épaisse,
Sans cesse bourdonnant et roucoulant sans cesse,
Étaient l'ardente ruche et le doux colombier:
L'abeille travailleuse et l'amoureux ramier.

Ces lieux étaient plongés dans un calme sublime,
Les rayons du soleil doraient encor la cime
Des bois mystérieux qui frangeaient l’horizon,
Mais les ombres déjà planaient sur la maison.
La fumée, en sortant des hautes cheminées,
Formait des orbes bleus, des vagues satinées,
Qui rayaient le ciel pur, comme un rustique andain
Raie un champ que l'on fauche. Et, parti du jardin,
Derrière la maison, par un bosquet de chêne,
Un sentier conduisait, large ruban d'ébène,
Jusque à la prairie où de chaudes lueurs
Le soleil inondait les gazons et les fleurs.
Et c'était comme un lac dont les ondes bénignes
Auraient dormi. Les ifs où s'accrochaient les vignes,
Sombres dans l'or du soir, paraissaient des vaisseaux
Que le calme profond enchaînait sur les eaux.

Sur un cheval ardent qui hennit et folâtre,
Des bords de la forêt, voici venir un pâtre.
Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil.
Sa figure bronzée a presque de l’orgueil
Quand ,sous le sombrero, son regard se promène,
Satisfait et ravi, sur l’admirable scène
Qu'autour de lui le soir déroule lentement.
Les troupeaux, çà et là, broutent paisiblement
La pointe du gazon et la feuille moelleuse.
Ils savourent surtout la fraîcheur vaporeuse
Qui s’élève de l’onde et s'étend sur le pré.
Arrêtant son cheval sur le champ diapré,
Il prend le cor vibrant que sa ceinture porte,
Et souffle une clameur, à la fois douce et forte,
Qui va se perdre au loin dans les brumes du soir.
Au signal familier, aussitôt, l'on put voir
Les troupeaux attentifs lever leurs cornes blanches,
Au-dessus du foin vert et des légères branches,
Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux.
En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux roux,
Pendant une minute ils regardent, hésitent,
Et puis, tous en beuglant soudain se précipitent
Comme un nuage épais dans les champs élargis.
Et le berger vaillant revient à son logis.

Et, comme il arrivait sur son cheval superbe,
Par la sente battue en l'épaisseur de l’herbe,
Il voit, près du jardin, la vierge et le pasteur
Qui s'avancent vers lui, marchant avec lenteur,
Et comme intimidés. Ravis de l’aventure,
Il s'arrête, d'un bond descend de sa monture,
Et court au-devant d'eux en leur ouvrant ses bras.
Les voyageurs, d'abord, restent dans l’embarras;
Mais, sous les traits brunis de ce vieux pâtre agile,
Ils retrouvent bientôt le forgeron Basile.

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dimanche 2 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [dix-septième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Le matin, quand le jour vint sourire à la terre,
Ils poursuivaient encor leur course solitaire.
Ils voguaient sur les lacs de l'Atchafalaya.
Un souffle chaud courut, et le soleil brilla.
Les nénuphars berçaient leurs corolles mignonnes,
Les lotus aux proscrits apportaient leurs couronnes.
L'air était embaumé des suaves senteurs
Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs,
Et que l’ardente brise emportant dans l’espace.

Sous l'actif aviron la nacelle qui passe
Donne aux eaux qu'elle fend des lueurs de falot.
Elle s'approche enfin d'un verdoyant îlot,
Que les oiseaux charmaient de leurs douces sonates,
Que les rosiers en fleurs ornaient de blondes nattes,
Où la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil.
Les pauvres exilés, bronzés par le soleil,
Se dirigent alors vers l'endroit de la côte
Où l'ombre est plus épaisse, et la forêt, plus haute.
Ils amarrent leur nef. Là des arbres altiers
De leurs rameaux touffus les couvrent tout entiers.
Ils demandent leur couche aux floraisons vermeilles.
Fatigués du travail, et fatigués des veilles,
Ils s'endorment. Bientôt des songes gracieux
Évoquent d’autres temps, évoquent d'autres cieux.
Un cèdre balsamique au-dessus d'eux frissonne.
La vigne plantureuse et la blanche bignonne,
Comme de longs cordeaux, à ses rameaux dormants
Suspendent, enlacés, leurs tiges, leurs sarments,
Et forment, au désert, des échelles étranges,
Échelles de Jacob où voltigent des anges,
Mais les anges, ce sont de brillants colibris

Qui butinent gaîment les échelons fleuris.
Jusqu'au lever du jour, sur sa couche de mousse,
La vierge s'enivra de la vision douce.
Sous l’arbre gigantesque, heureuse, elle dormait.
A ce rêve si beau le passé se fermait,
Le ciel enfin touché souriait à sa flamme,
Et les rayons d'en haut illuminaient son âme.
À travers les îlots, dans l'ombre du massif,
Et glissant vite aussi, venait un autre esquif.
Des chasseurs le montaient. Aucunes chansons gaies
Ne réglaient cependant le rythme des pagaies.
Ils allaient vers le nord, aux lointains horizons,
Chasser le castor doux et les rudes bisons.

Jeune et cherchant l'oubli. sa dernière ressource,
Un étranger guidait l'aventureuse course.
Des cheveux emmêlés effleuraient ses sourcils,
Et son œil laissait voir la trace des soucis.
Son âme était bercée au vent de la tristesse.
Ce jeune homme, c'était Gabriel Lajeunesse.
Sans espoir, en effet, redoutant l'avenir,
Et toujours poursuivi par l’amer souvenir
De son bonheur perdu, de sa foi profanée,
Il fuyait tous les lieux pour fuir sa destinée,
Il allait demander enfin aux bois discrets,
De cacher ses douleurs, d'endormir ses regrets.
Creusant un clair sillon dans l'élément docile,
Le vagabond esquif s'avance jusqu'à l'île
Où s'était arrêté le canot des proscrits:
Mais il ne vogue point vers les pompeux abris
Que les arbres formaient en enlaçant leurs palmes,
Il longe l'autre bord et fuit sur les eaux calmes.
Gabriel le chasseur, sur sa rame courbé,
Ne vit point, à la rive, un canot dérobé
Sous les tissus du jonc et les branches du saule:
Gabriel ne vit point, non plus, la blanche épaule
D'une vierge endormie, à l'ombre des palmiers.
Le bruit des avirons la voix des nautoniers
Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,
Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle
Que formaient en ces lieux les rameaux odorants.

Le canot des chasseurs glissa sur les courants,
Comme un nuage au ciel, lorsque le vent s'élève.
Et, quand il eut longé la courbe de la grève,
Que le cri des tolets mourut dans le lointain,
Plusieurs des fugitifs s'éveillèrent soudain,
L'esprit bouleversé d'une angoisse inouïe.
Pourtant Évangéline est toute réjouie;
Elle parle au pasteur avec effusion.
Elle dit : «O mon père, est-ce une illusion
«Qui de mes sens troublés soudainement s'empare ?
«Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare?
«Ai-je entendu la voix d'un ange du Seigneur?
«Quelque chose me dit que je touche au bonheur,
«Que Gabriel est proche. . . Est-ce un divin présage ?»
La pourpre tout à coup enflamma son visage,
Et puis elle ajouta mélancoliquement :
«O mon père, j'ai tort ! J'ai tort assurément,
«De vous parler ainsi de ces choses frivoles;
«Votre esprit sérieux hait les vaines paroles.»

«Mon enfant, répliqua le sensible pasteur,
«Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur,
«Et tes illusions pour moi ne sont pas vaines.
«Puisse cela marquer le terme de tes peines!
«Les pensées sont cachés, mais la parole, enfant,
«Qui flotte au-dessus d'eux, les révèle pourtant,
«Ainsi que la bouée, en la mer étendue,
«Révèle le bas-fond où l'ancre est descendue.
«Espère, fiancée, et calme ton souci,
«Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici . . .
«La Têche coule au sud, Saint-Maur est sur la rive;
«Saint-Maur et Saint-Martin. Notre pirogue arrive,
«Et, c'est là que l'épouse, après un long ennui,
«Retrouvera l'époux et vivra près de lui,
«Que le pasteur pourra, sous son humble houlette,
«Réunir de nouveau le troupeau qu’il regrette !
«Le pays est charmant, féconds sont les guérets,
«Et les arbres fruitiers parfument les forêts.
«Un ciel plein de lumière arrondit sur nos têtes
«Une voûte d'azur, que supportent les crêtes
«D'inaccessibles rocs et de monts éloignés.
«Ces lieux, divinement le ciel les a soignés,

«Et du sol, sans travail, toute richesse émane;
«Ils sont bien dits : l'Éden de la Louisiane.»
Après ces quelques mots du prêtre vénéré,
La troupe se leva. L'esquif fut démarré;
Il vogua tout le jour sur la vague de moire.
Mais avant que la nuit ouvrit son aile noire,
Au fond de l'occident, le soleil radieux,
Comme un magicien dont l'art charme les yeux,
Tendit sa verge d'or sur la face du monde,
Et noya dans le feu le ciel, la terre et l'onde.
La surface du lac. la plaine, le buisson
Tressaillirent alors d'un amoureux frisson,
Et parurent lancer des gerbes vigoureuses.
Avec ses avirons d'où les eaux vaporeuses
Retombaient goutte à goutte, en larges diamants,
Le canot des proscrits, sur ces flots endormants,
Ressemblait au nuage à l'éclatante frange
Qui flotte entre deux cieux au souffle pur d'un ange.
Le front d'Évangéline était calme et serein :
Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain,
Et l’amour rayonnait sur sa jeune âme austère,
Ainsi que le soleil rayonnait sur la terre.

S’élançant tout à coup d'un bocage voisin.
Et grisé sûrement d'amour ou de raisin,
Un jeune oiseau moqueur, le plus sauvage barde,
Le chanteur le plus gai, vint, d'une aile gaillarde,
Se percher au sommet d'un superbe bouleau,
Qui penchait son tronc blanc sur les remous de l'eau.
Il chanta. La forêt suspendit ses murmures.
Ses notes scintillaient ravissantes et pures,
Comme un ruisseau de perle à travers des récifs.
Ses cris furent d'abord timides et craintifs:
C'était comme un soupir des âmes délaissées.
Mais sa voix s'anima. Ses roulades pressées
Firent trembler au loin les feuillages touffus.
Brillants coups de gosier, sanglots, trilles confus,
C'était un cri d'orgie, un appel du délire.
Il parut babiller et s'éclater de rire,
À la brise il jeta des accents de courroux:
Il modula longtemps des sons tristes et doux;
Puis, mêlant brusquement toute cette harmonie,
Il la précipita, comme par ironie,
En faisceaux éclatants sur les bois d'alentour.
Il arrive parfois, sur le soir d'un beau jour,
Qu'une brise légère, après quelques ondées,
Agite des tilleuls les cimes inondées,
Et fait tomber la pluie en gouttes de cristal,
De rameaux en rameaux, jusque au fond du val,
Ainsi l'oiseau moqueur, juché dans le feuillage,
Fit pleuvoir sur les bois son divin babillage.
Soutenus par l'espoir, bercés par ces accords,
Les pauvres exilés longent de nouveaux bords;
Ils voguent dans la Têche, à travers les prairies.
Au-dessus des forêts, comme des draperies,
Des orbes de fumée ondulent dans les airs.
Ils entendent là-bas, dans ces lieux moins déserts,
Le cor qui retentit par delà les bocages,
Ils entendent les boeufs mugir dans les pacages.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :