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jeudi 18 décembre 2008

Aux trois aimés (Marceline Desbordes-Valmore)

La carte du comptoir des vers insiste lourdement dans la saison des voeux avec une oeuvre maternelle de Marceline Desbordes-Valmore, l'auteur indépassable de la maison de ma mère.

Ces voeux de Marceline forcent la carte du comptoir poétique, sans même un commentaire, à remiser au cellier le Heredia (les Conquérants), le Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, le Bateau Ivre, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, le Dormeur du Val, Chanson de la plus haute tour, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Ô naturel désir, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) et l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


De vous gronder je n'ai plus le courage,

Enfants ! Ma voix s'enferme trop souvent.

Vous grandissez, impatients d'orage,

Votre aile s'ouvre, émue au moindre vent.

Affermissez votre raison qui chante ;

Veillez sur vous comme a fait mon amour ;

On peut gronder sans être bien méchante :

Embrassez-moi, grondez à votre tour.

Vous n'êtes plus la sauvage couvée,

Assaillant l'air d'un tumulte innocent ;

Tribu sans art, au désert préservée,

Bornant vos voeux à mon zèle incessant :

L'esprit vous gagne, ô ma rêveuse école,

Quand il fermente, il étourdit l'amour.

Vous adorez le droit de la parole :

Anges, parlez, grondez à votre tour.

Je vous fis trois pour former une digue

Contre les flots qui vont vous assaillir :

L'un vigilant, l'un rêveur, l'un prodigue,

Croissez unis pour ne jamais faillir,

Mes trois échos ! L'un à l'autre, à l'oreille,

Redites-vous les cris de mon amour ;

Si l'un s'endort, que l'autre le réveille,

Embrassez-le, grondez à votre tour !

Je demandais trop à vos jeunes âmes ;

Tant de soleil éblouit le printemps !

Les fleurs, les fruits, l'ombre mêlée aux flammes,

La raison mûre et les joyeux instants,

Je voulais tout, impatiente mère,

Le ciel en bas, rêve de tout amour ;

Et tout amour couve une larme amère :

Punissez-moi, grondez à votre tour.

Toi, sur qui Dieu jeta le droit d'aînesse,

Dis aux petits que les étés sont courts,

Sous le manteau flottant de la jeunesse,

D'une lisière enferme le secours !

Parlez de moi, surtout dans la souffrance ;

Où que je sois, évoquez mon amour :

Je reviendrai vous parler d'espérance,

Mais gronder ... non : grondez à votre tour !

mardi 25 novembre 2008

Le délire du fantassin (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa poétique carte insistent avec Louis Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Les yeux d'Elsa) avec une troisième brève fantaisie dada (mais aussi mathématique) extraite de "Feu de joie".

L'insistance de Loulou Aragon ne permet pas à la carte du comptoir poétique de faire son come-back sur
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) ou Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


L’enfant fantôme fend de l’homme

Entre les piliers de pierre :

2 π R, son tour de tête.

(La tour monte, attention au ciel)

Comme il mue, avec sa voix de rogomme

Il effraye à tort ou à raison l’orfraie empaillée

Qu’on ne voit pas à cause de la chaleur à cause de la couleur à cause de la douleur

Jamais la boule en buis ne pourra retomber

Sur le bout de bois blanc du bilboquet

mardi 18 mars 2008

Chanson de la plus haute tour (Arthur Rimbaud)

A la carte sur le comptoir des vers, ce superbe poème d'Arthur Rimbaud mis en chanson par Colette Magny beaucoup plus lisible que "Vénus Anadyomène ou Mes petites Amoureuses".

Oisive jeunesse

A tout asservie,

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah ! Que le temps vienne

Où les coeurs s'éprennent.

Je me suis dit : laisse,

Et qu'on ne te voie :

Et sans la promesse

De plus hautes joies.

Que rien ne t'arrête,

Auguste retraite.

J'ai tant fait patience

Qu'à jamais j'oublie ;

Craintes et souffrances

Aux cieux sont parties.

Et la soif malsaine

Obscurcit mes veines.

Ainsi la prairie

A l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies

Au bourdon farouche

De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages

De la si pauvre âme

Qui n'a que l'image

De la Notre-Dame !

Est-ce que l'on prie

La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse

A tout asservie,

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah ! Que le temps vienne

Où les coeurs s'éprennent !

jeudi 10 janvier 2008

Dans la clairière (Charles Cros)

Après la série sur Evangeline, voici, sur le comptoir des vers, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" (voire avec la syllabe mo ...).
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
"C'est toute la musique que j'aime !"



Pour plus d'agilité, pour le loyal duel,

Les témoins ont jugé, qu'elles se battraient nues.

Les causes du combat resteront inconnues.

Les deux ont dit : Motif tout individuel.

La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel,

Le sang rougit ses seins blancs et ses lèvres charnues.

La brune a le corps d'ambre et des formes ténues ;

Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard cruel.

Cette haie où l'on a jeté chemise et robe,

Ce corps qui tour à tour s'avance ou se dérobe,

Ces seins dont la fureur fait se dresser les bouts,

Ces battements de fer, ces sifflantes caresses,

Tout paraît amuser ce jeune homme à l'oeil doux

Qui fume en regardant se tuer ses maîtresses.

vendredi 7 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [vingt-troisième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens. Ce texte est un petit chef d'oeuvre de poncifs et d'images bien pensantes en faveur de la religion catholique, des français d'Amérique et des USA et au détriment des anglais.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents,
S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction,
Qui tomba de sa main sur ces têtes chéries,
Comme sur les sillons ouverts dans les prairies,
Tombe le grain de blé de la main du semeur,
Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur
De les avoir dès lors pour hôtes dans sa tente.
Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
L'assure au nom de tous d'un respect
En entendant parler son langage natal,
Le ministre de Dieu sent une grande joie.
Par un large sentier où la verdure ondoie,
Entre deux rangs de gens curieux et dévots,
Il guide à son wigwam les visiteurs nouveaux,
Et pour siège il étend la dépouille du fauve.
Il signe de la croix son front auguste et chauve,
Et simple, et souriant, sur un fruste tapis
Il met le maïs d'or en gâteaux, en épis,
Il leur sert, d'une main qui n'est pas encor lourde,
Pour apaiser leur soif, l'eau fraîche de sa gourde.

Tout en se reposant sur les nattes de peaux,
Ils disent leur histoire. À ces tristes propos
Le saint prêtre répond d'une voix solennelle :
«L'aube n'a pas six fois aux cieux ouvert son aile,
«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui
«Depuis que Gabriel, car enfin c'est bien lui,
«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
«Il me fit longuement ce triste récit-là;
«Je le bénis ensuite, et puis il s'en alla.»
La voix de ce pasteur était très onctueuse.
C'était l'aimable écho d'une âme vertueuse,
Qui sait trouver léger le fardeau du devoir,
Pour la proscrite, hélas ! c'était le désespoir.
Chaque mot dans son coeur qu'un nouveau deuil assiège
Tombe, comme en hiver, les blancs flocons de neige
Dans le nid d'où l'oiseau s'est à peine envolé.
«Il va chasser bien loin, dans le nord désolé,
«Continua le prêtre, à la saison prochaine
«Il viendra de nouveau prier sous le grand chêne.»
Évangéline dit, en poussant un soupir :
«Mon âme est abattue et lasse de souffrir . . .
«Mon père, permettez qu'avec vous je demeure,
«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
Et le missionnaire, accédant à ses voeux,
Répondit tout ému : «Mon enfant, je le veux.»
Le lendemain matin, revêtu de son aube,
Le prêtre dit la messe, à la clarté de l’aube;
Et quand fut consommé l'holocauste divin,
Basile fit seller son coursier mexicain
Et partit. Il allait, jouet d'un triste leurre,
Avec ses guides sûrs regagner sa demeure.

Les jours se succédaient lentement, lentement,
Et partout le mars, qui semblait seulement
Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
Quand l'exilée entra dans le bourg solitaire,
Balançait aujourd'hui, comme des flots mouvants,
Ses longues tiges d'or au caprice des vents.
Et l'étrange fouillis de ses feuilles vermeilles
Offrait une cachette aux voraces corneilles,
Ou formait un grenier dont l’agile écureuil,
Pour se gorger, passait à chaque instant le seuil.
On dépouillait déjà, dans l'amour et la joie,
Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
Les filles du hameau rougissaient si leur main
Développait alors des graines de carmin,
Les filles rougissaient et cachaient leur visage,
En riant en secret de l’amoureux présage,
Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu,
L'appelaient un brigand, un épi sans vertu
Qui ne méritait pas sa place dans la tresse.
Auprès d'Évangéline étrangère à l'ivresse,
Alors nul rouge épi n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait : «Laisse faire le ciel,
«Et le ciel à la fin entendra ta prière.
«Dans le champ du Seigneur sois fidèle ouvrière.
«Il est dans nos déserts, mon enfant, une fleur
«Petite, sans orgueil, et sans vive couleur,
«Vers le nord, en tout temps, son calice s'incline.
«C'est une fleur que Dieu, dans sa bonté divine,
«Sème, de place en place, en ces prés étendus,
«Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
«La foi dans notre coeur ressemble à cette plante.
«La fleur des passions est toujours plus troublante,
«Elle a plus de couleurs, plus de pompeux éclats,
«Mais soyons défiants, elle trompe nos pas,
«Et son baume suave est, hélas ! bien funeste.
«Seule ici-bas la foi, cette plante céleste,
«Est le guide éclairé de nos pas raffermis,
«Et puis ensuite elle orne, au ciel, nos fronts soumis.»

Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
Ils passèrent pourtant ! Les fruits de leur couronne
Tombèrent un par un sur le guéret durci . . .
Gabriel ne vint pas !
L'hiver s'enfuit aussi,
Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
L'abeille butina la fleur à peine éclose;
Sur les feuilles des bois, dans le calme des airs,
L'oiseau bleu fit pleuvoir ses cris joyeux et clairs . . .
Gabriel ne vint pas!
Cependant, sur son aile
La brise de l'été portait une nouvelle
Plus douce que l'espoir et l'amoureux frisson,
Que le parfum des lis et le chant du pinson.
L'agréable rumeur, vague mais persistante,
Disait que Gabriel avait planté sa tente,
Avec d’autres chasseurs, depuis bientôt un an,
Près de la Saginaw, au fond du Michigan.
Et l'exilée alors, que la terre délaisse,
Compte encor sur le ciel. Et malgré sa faiblesse
Et tout ce qu'a d'amer une déception,
Elle fait ses adieux à l'humble mission.

Des guides s'en allaient vers la Nouvelle-France,
Aux grands lacs. Espérant la fin de sa souffrance,
Elle partit. Bien loin, dans l'immense désert,
Après avoir, hélas ! plus d'une fois souffert
D'une cruelle faim et d’une soif acerbe,
Après avoir couché sous l'étoile et sur l'herbe,
Elle atteignit des bois qui s'adossent au Nord
Et de la Saginaw put explorer le bord.
Un soir, elle aperçut, au fond d'une ravine,
La tente du chasseur . . . Elle était en ruine !
Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
La pauvre Évangéline. aux lointains horizons,
Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
Un profond désespoir consumait tout son être.

Sous des cieux, tour à tour ou torrides ou froids,
Elle traîna sa peine ainsi, dans cent endroits.
Tantôt on la voyait, aux missions moraves,
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves,
Sur un champ de bataille, aux malheureux blessés
Tantôt elle portait des secours empressés.
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville
Et demain se cachait dans un hameau tranquille,
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quand elle commença sa course longue et vaine,
Elle était jeune et belle, et son âme était pleine
De suaves espoirs, de tendres passions;
Sa course s'achevait dans les déceptions !

Elle avait bien vieilli : sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait. Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et creusait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux,
Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
Comme au premier rayon dont le ciel s'illumine,
Sous le voile des nuits, le matin se devine.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

dimanche 2 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [seizième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Alors, son confesseur, ce protecteur fidèle
Qui, depuis le départ, était resté près d'elle,
En attendant qu’un père au ciel lui fut rendu,
Disait : «Ma bonne enfant, nul amour n'est perdu.
«Quand il n'a pas d'écho dans le coeur que l'on aime,
«Quand d'un autre il n'est pas, hélas le bien suprême,
«Il revient à sa source et plus saint et plus fort,
«Et l'âme qu'il embrase aime son triste sort.
«L'eau vive du ruisseau que le soleil appelle,
«Au ruisseau redescend toujours vive et nouvelle.

«Sois ferme et patiente au milieu de tes maux ;
«Le vent qui peut briser les flexibles rameaux,
«Fait à peine frémir les branches du grand chêne.
«Sois fidèle à l'amour qui t'accable et t'enchaîne;
«Ne crains pas de souffrir et bénis tes regrets:
«La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets
«Qui mènent sûrement à la sainte patrie.»

La jeune Évangéline, à ces mots attendrie,
Levait avec espoir ses beaux yeux vers le ciel,
La coupe de ses jours n'avait plus tant de fiel.
Elle entendait encore, au fond de sa pauvre âme,
La mer se lamenter, comme en ce jour infâme
Du suprême départ. Mais, parmi les sanglots,
Une voix s'élevait qui dominait les flots,
Voix désolée aussi, mais que l'amour tempère,
Et cette vois disait : «Évangéline, espère! »

L'infortunée ainsi, pendant de nombreux jours,
Promena dans l'exil sa peine et ses amours.
Sa jeune âme avait soif des douces sympathies,
Et son pied fatigué saignait sur les orties.

Esprit mystérieux, reprends ton noble essor,
Guide-moi de nouveau, je veux la suivre encor !
À ses côtés parfois et parfois à distance,
Je veux la suivre encor, la suivre avec constance,
Non pas sur tout chemin que la ronce a couvert,
Et non pas chaque jour où son coeur a souffert
Je ne sais tous les lieux où seule elle est allée,
Mais comme un voyageur peut suivre, en la vallée,
Le cours capricieux d'un limpide ruisseau.
Le voyageur, ici, voit scintiller l'eau
Dans la trouée ouverte au fond de la ramure,
Et là, tout près du bord, il entend son murmure,
Mais il ne la voit point. Heureux est-il toujours,
Quand s'ouvre la forêt et reparaît son cours.

Et c'est le mois de mai. La lumière ruisselle :
L'arôme des bois monte aux cieux. Une nacelle
Glisse rapidement sur le Mississippi.
Elle passe devant le Wabash assoupi,
Et devant l'Ohio qui balance ses nappes
Comme un champ de maïs berce ses blondes grappes.
Ceux qu'elle emporte, hélas sont des Acadiens,
Des bannis résignés, dépouillés de leurs biens,
Les débris malheureux d'un peuple heureux naguère.

Où vont-ils maintenant ? Ils ne le savent guère.
Unis par la souffrance et par la foi, songeurs,
Depuis longtemps déjà ces pauvres voyageurs
Que la haîne poursuit, que le doute accompagne,
À travers la forêt, à travers la campagne,
Sur la terre ou les eaux, s'en vont toujours errants:
Ils cherchent leurs amis, ils cherchent leurs parents.

Parmi les fugitifs on voit Évangéline,
Semblable maintenant au cyprès qui s'incline
Sur la fosse profonde où dort un malheureux,
On voit l'humble pasteur, son guide généreux.
Et, pendant bien des jours, la vaillante pirogue,
Docile à l'aviron. sur le grand fleuve vogue ;
Et, dormant bien des nuits, sous les chênes ombreux,
L'humble proscrit échappe à ses soucis nombreux.
Et la barque franchit des chutes aboyantes,
Rase des bords féconds, des îles verdoyantes,
Où le fier contonnier berce, d'un air coquet,
Ses aigrettes d'argent et son moëlleux duvet.
Elle entre maintenant dans les calmes lagunes
Où de longs bancs de sable, au-dessus des eaux brunes,
Comme des rubans d'or, lèvent leurs dos croulants.
Et, sur ces bancs étroits où les flots ondulants
Murmurent, tour à tour, comme un nid qui ramage,
Elle voit miroiter le doux et blanc plumage
De mille pélicans, et loin, dans les roseaux,
Elle entend gazouiller mille étranges oiseaux.

La rive s'aplanit. Ici, dans un bocage,
Là, dans le chatoiement d'un verdissant pacage,
S'élève la maison du planteur enrichi,
Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
Les exilés voyaient une terre féconde
Où se plaît le soleil, où le bien-être abonde,
Où de riches moissons se balancent au vent.
C'était la côte d'or. Courant vers le levant,
Le fleuve, sous l'azur, fait mainte étrange courbe,
Et ses flots, emportant leur fécondante bourbe,
Arrosent çà et là des bosquets d’orangers ,
Des citronniers fleuris et de nombreux vergers.

Sans repos l'aviron plonge comme une dague,
Et la barque décrit, sur le sein de la vague,
Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.
Voilà que son élan se ralentit un peu;
Elle entre dans les eaux du calme Plaquemine.
L'heure est mélancolique et le soir s'illumine.
Les voyageurs s'en vont en ces nouveaux endroits
Où serpentent, sans bruit, mille canaux étroits,
Et leur nacelle glisse au hasard des flots sombres

Qui semblent un filet fait de mailles sans nombres.
Les cyprès chevelus, les lierres en faisceaux,
Au-dessus de leurs fronts forment de verts arceaux
Où s'accrochent des fleurs, des mousses diaphanes,
Où flottent mollement de légères lianes,
Comme aux voûtes d'un temple, illustres oripeaux,
On voit flotter parfois des loques de drapeaux.

Il règne dans ces lieux un effrayant silence,
On entend seulement le héron qui s'élance,
Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir,
Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir,
Ou le rire infernal, quand vient aussi la brune,
D'un grand hibou qui sort pour saluer la lune.
Et la lune monta dans le ciel. Ses rayons
Tracèrent sur les eaux de lumineux sillons,
Drapèrent les cyprès dans une écharpe blanche,
Coururent mollement le long de mainte branche,
Glissèrent à travers des sommets assombris,
Comme, au lever du jour, on voit dans les débris
Des antiques donjons qui tombent en ruine,
Glisser les fils d'argent d'une vague bruine.

Voguant silencieux, peu à peu les proscrits
Sentirent une angoisse étreindre leurs esprits.
Pleins du pressentiment d'un mal inévitable,
Ils croyaient parcourir un chemin redoutable.
Flottant dans l'ombre épaisse ou les fauves clartés,
Les choses autour d'eux, en ces lieux écartés,
Revêtaient tout à coup la plus étrange forme,
Tout à coup se fondaient en une masse énorme,
Et leurs coeurs, trop émus des menaces du sort,
Se sentaient oppressés comme devant la mort.

Souffrant peut-être ainsi, la frêle sensitive
Referme sa corolle et se penche craintive,
Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop
Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
Mais une vision d'une douceur divine
Vient charmer, un moment. l’âme de l'orpheline.
Dans cet air qui l'enivre et ces fauves décors,
Intense, sa pensée a soudain pris un corps.
Un spectre ravissant glisse sur l'or des lames.
Il vient vers le canot. Hâtez-vous, faibles rames !
C'est pour elle qu’il vient . . . Son coeur bat éperdu,
Car elle reconnaît le fiancé perdu.
Cependant un rameur d'une haute stature,
Un rameur qui portait un cor à sa ceinture,
Se leva de son banc, et puis interrogea,
Dans le lointain, les eaux qui brunissaient déjà.

Et, pour voir si quelqu'un, alors perdu dans l’ombre,
Suivait aussi le cours de ces bayous sans nombre,
Il prit son instrument et souffla par trois fois.
La fanfare éclatante éveilla sous les bois
Mille échos étonnés, mille voix inquiètes,
Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
On entendit, dans l'air, des ailes s'agiter,
On entendit, sur l'eau, des roseaux palpiter;
On vit, le long des bords, mainte odorante tige
Secouer ses parfums dans un plaisant vertige;
Mais pas une voix d'homme, en l'immense rumeur,
Ne répondit alors à l’appel du rameur.
Tout murmure cessa. Dans l'angoisse du calme
La vierge de Grand-Pré, telle une frêle palme,
Sur le bord du canot s'inclina doucement,
Et, dans un long sommeil, oublia son tourment.

Tantôt le canotier en silence pagaie,
Et tantôt il redit, d'une voix qui s'égaie,
Les chansons que naguère il chantait fièrement
Sur ses fleuves aimés. Et, dans l'éloignement,
Sous la ramure épaisse où la faune fourmille,
Semblables aux frissons qui troublent la charmille,
Semblables aux soupirs qui viennent des beffrois,
Montèrent mille sons, mystérieuses voix
Des esprits ou des vents de cette solitude,
Qui venaient se mêler aux cris d'inquiétude
Des fauves effrayés, au vol du grand condor,
Au long rugissement de quelque alligator.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

samedi 1 décembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [treizième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Elle ignorait toujours l'horrible vérité.
Elle partit alors, et, le long de la rue,
Comme une âme du ciel tout à coup apparue,
Courageuse, elle alla consoler, tour à tour.
Les vierges qui pleuraient comme elle leur amour:
Elle alla ranimer les malheureuses femmes,
Qui revenaient en hâte à leurs foyers sans flammes.
Et traînaient leurs enfants, tête-nue, en sabots,
Dans l'ombre d'où montaient de sinistres échos.

Le soleil au couchant empourprait les nuées,
Mais de molles vapeurs, d'argentines buées
De son orbe éclatant adoucirent les feux.
C'est ainsi qu’autrefois, en des temps merveilleux,
Quand du mont Sinaï descendit le prophète,
Un voile de rayons environna sa tête.

À l'heure de mystère où s'efface le jour,
On entendit sonner l'Angélus dans la tour.
Comme un triste fantôme, anxieuse et plaintive,
Marchant à pas pressés, Évangéline arrive
À l'église où régnait un silence de mort.
Elle cherche les siens et pleure sur leur sort.
Elle entre au cimetière; elle s'arrête, écoute;
Tout est calme et muet sous la pieuse voûte.

Ce silence l'effraie. Une vague souleur
Dans son coeur angoisse se mêle à la douleur.
D'une tremblante voix deux fois elle s'écrie:
«Gabriel! Gabriel!» Mais en vain sa voix prie,
En vain des pleurs amers viennent mouiller ses yeux,
Rien, rien ne lui répond; tout est silencieux
Dans les tombeaux des morts enfouis là, sous terre,
Tout est silencieux et s'obstine à se taire,
Dans ce temple qui semble un tombeau de vivants.

Passant le front courbé sur les sables mouvants,
Au foyer paternel, l’esprit rempli de trouble,
Elle revient alors; mais son chagrin redouble
À l'aspect désolé du large appartement.
Sous le toit solitaire entraient rapidement
Les ombres de la nuit et les spectres livides.
Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.
Le souper sur la table, était entier encor;
Au foyer s'éteignait le dernier reflet d’or.

Ses pas, sur l'escalier et dans sa chambre chaste,
Réveillèrent l’écho. Bien loin, l’horizon vaste
Semblait, noyé dans l'ombre, un monde qu'on détruit.
Tout près de la fenêtre il se fit un grand bruit.
La pluie en crépitant tombait d'un noir nuage,
Et, sur le sycomore au superbe feuillage
Un souffle ardent passait. Tout à coup un éclair,
Comme un serpent de feu, parut déchirer l'air,
Et la foudre roula de colline en colline.

Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Évangéline
Se rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon,
Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom :
Elle se rappela l'histoire de la veille,
Et comment, tout à coup, le monde s'émerveille
Des leçons de ce Dieu. L'heure calme arrivait.
Elle dormit longtemps sur son lit de duvet.

Déroulant sur les eaux un long rayon d'opale,
Le soleil quatre fois monta dans l'azur pâle,
Quatre fois, en dorant l'humble croix du clocher,
Vers l'abîme, derrière un noirâtre rocher
Qui maculait le ciel dans un lointain de flammes,
Il descendit. Soudain, pour réveiller les femmes,
Aux premières lueurs du cinquième jour,
Le coq gaîment chanta dans mainte basse-cour.
Il chantait le départ. Livides et muettes,
Conduisant vers la mer de pesantes charrettes,
Des hameaux qu’ombrageaient les vergers opulents,
Ces femmes, dans l'effroi, sortirent à pas lents.

Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes,
Et puis, de temps en temps, elles s'arrêtaient toutes
Pour regarder encore, une dernière fois,
Le clocher de l'église au milieu de leurs toits ;
Pour regarder encor leurs champs mis au pillage,
Avant que la forêt qui couronnait la plage
Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards.
Et les petits enfants, ennuyés des retards,
Aiguillonnant les boeufs de leurs voix menaçantes,
Auprès d'elles marchaient. Et leurs mains innocentes
Serraient contre leur coeur, quelques hochets bien chers
Qu'ils voulaient avec eux emporter sur les mers.

Ils se rendent enfin à l'endroit de la rive
Où la Gaspareaux mêle, en bruissant, son eau vive
Aux flots de l'océan. Et là, de toute part,
Ils errent, éperdus, attendant le départ.
On les surveille. On parle un insultant langage.
On entasse au hasard leur modeste bagage.
Et, tout le long du jour, d'un infernal accord,
Les solides canots les transportent à bord;
Et, tout le long du jour, de nouveaux attelages
Chargés péniblement, arrivent des villages.

Lentement du ciel bleu le soleil descendit.
Il allait disparaître. Alors on entendit
Le roulement pressé des tambours à l'église.
Une terreur profonde, une horrible surprise
Des femmes de Grand-Pré font tressaillir les coeurs,
Et sans peur des soldats, soupçonnant des horreurs,
Elles vont vers le temple. Or, voici que la porte,
En grinçant sur ses gonds, se rouvre, et, l'âme forte,
Sous l'oeil du sbire armé qui se tient auprès d'eux,
Sortent, tristes et lents, les prisonniers nombreux.

Quelquefois, pour trouver la fatigue légère,
De pauvres pèlerins, sur la terre étrangère,
Chantent, en cheminant, les refrains du pays,
Ainsi, dans les sentiers qui longeaient les taillis,
Les prisonniers chantaient en allant vers la grève,
Et c'était à leurs maux une légère trêve.
Leurs épouses, leurs soeurs et leurs filles pleuraient !
Tour à tour cependant ces airs naïfs mouraient.
Mais voici que soudain un autre hymne commence :
«Coeur Sacré de Jésus, ô source de clémence !
«Coeur sacré de Marie, o fontaine d'amour!
«Daignez nous secourir en ce malheureux jour !
«Nous sommes exilés sur la terre des larmes,
«Pitié, pitié pour nous dans nos longues alarmes!»

Ouvrant la marche, émus, dans un sublime effort,
Les jeunes paysans chantent bien haut d'abord,
Puis, angoisses, les vieux qui viennent en arrière,
Puis, au bord du chemin, suivant dans la poussière,
Les femmes, les enfants . . . O les pieux accords !
Et, comme s'ils étaient les âmes de leurs morts,
Les oiseaux de l'azur et de la blanche nue
Mêlent à leur cantique une plainte inconnue.
Forte et calme devant un arrêt inhumain,
Un arrêt qui détruit un peuple, en son chemin
La vierge de Grand-Pré résolument s'arrête.
Vers le bourg que l'on quitte elle tourne la tête,
Et regarde venir les pauvres prisonniers.

Comme le bruit des flots sous les vents printaniers,
Retentissent leurs pas sur la terre durcie.
À leur mortel chagrin son âme s'associe,
Elle ne songe plus à son triste abandon.
Elle voit Gabriel. Sur son visage bon
Quelle étrange pâleur, hélas! s'est répandue!
Elle vole vers lui frissonnante, éperdue, presse ses froides mains :
«Gabriel ! Gabriel !
«Ne te désole point Soumettons-nous au ciel,
«Il veillera sur nous. Et que peuvent les hommes,
«Que peuvent leurs desseins, Gabriel, si nous sommes
«Fidèles à l'amour autant que malheureux?»

Sur ses lèvres de rose, à ces mots généreux,
Avec grâce voltige un triste et doux sourire.
Mais voici que soudain son humble joie expire.
Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs
Elle voit un vieillard dont les regards plaintifs
Se reposent, de loin, avec pitié sur elle.
Ce vieillard. c'est son père. Oh ! sa peine est cruelle !
Il semble anéanti. L'horreur se laisse voir,
Et sur sa face pâle on lit le désespoir.

Le feu ne jaillit plus de sa lourde paupière,
Et la mort l'a courbé déjà vers la poussière.
Elle vole au-devant, se jette dans ses bras,
Le couvre de baisers et s'attache à ses pas.
Mais sa voix adorable et sa vive tendresse
Du vieillard désolé calment peu la détresse.
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots,
Un spectacle navrant. Ici des matelots,
Malgré les pleurs amers et les sanglots des femmes,
Chantaient, de gais couplets aux accords de leurs rames,
Sur le rivage, là, des soldats insolents
Hâtaient par des jurons les prisonniers trop lents.
L'époux désespéré parcourait la pelouse,
Cherchant de toute part sa malheureuse épouse ;
Les mères appelaient leurs enfants égarés,
Et les petits enfants allaient, tout effarés,
pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères !

Malgré les pleurs brûlants et les plaintes amères,
On sépare, en effet, les femmes des maris,
Les frères de leurs soeurs, les pères de leurs fils !
Que d'horreurs, Gaspareaux, vit ta rive tranquille!
Le jeune Gabriel, et son père Basile,
Sur deux vaisseaux divers furent ainsi traînés,
Tandis qu'auprès des eaux, doucement enchaînés,
Restaient le vieux Benoît et sa pieuse fille.

Le soleil disparut. La nuit sur la flottille
Tendit son voile obscur. Tout n'était pas fini,
Et sur la grève encor restait plus d'un banni.
Le reflux commençait, et l'océan, plus morne,
S'en allait en grondant vers quelque lointain morne,
Laissant, sur les cailloux, des algues et des joncs
Que tachetaient de blanc les sauvages pigeons.

Sur ce rivage nu que la nuit, en arrière,
Semblait fermer, au loin, d'une immense barrière,
Les pauvres exilés, jouets des trahisons,
Ayant pour toit le ciel, pour couche les gazons,
Erraient plaintivement comme de tristes ombres.
Leur retraite semblait un amas de décombres
Après un siège, un camp de Bohèmes nombreux.
S'enfuir, le pouvaient-ils, alors que devant eux
Les vagues de la mer se berçaient éternelles,
Que derrière eux veillaient d'actives sentinelles?. . .
L'océan qui rentrait en ses gouffres troublants,
Comme un collier, au bord roulait ses galets blancs.
Les canots fatigués d'un travail méprisable,
Çà et là reposaient, échoués sur le sable.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

lundi 26 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [onzième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


Avec le vieux LeBlanc, dans l'ombre du portique,
Le prêtre vint s'asseoir sur un siège rustique;
Et de leurs chers enfants s'entretenant tous deux,
Basile et le fermier se placèrent près d'eux.
Joueur de violon, le vieux Michel se juche,
Gilet neuf et pimpant, à côté d'une ruche.
Le violon vibra. Le barde, sans façon,
Dit les bourgeois de Chartres, et mainte autre chanson.
Sa voix un peu tremblante était encore sure,
Et son sabot de bois battait bien la mesure.
Descendant mollement des arbres d'alentour,
Une ombre, un rayon d'or se jouaient tour à tour
Sur ses longs cheveux blancs qui flottaient à la brise.

Sa face, rose encore malgré sa barbe grise,
Brillait comme un charbon dans le fond du foyer,
Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer.

Et gaîment, et toujours, sur les cordes vibrantes
Il promenait l'archet. Les rondes enivrantes
Continuaient sur l'herbe, à l'ombre du verger.
Le gazon s'inclina sous le pied tout léger
Des jeunes et des vieux, confondus dans la danse.
Les joyeux tourbillons roulèrent en cadence
Sur le rustre parquet, sans trêve, sans repos,
Au milieu du franc rire et des tendres propos.
La plus jolie alors, et pourtant la moins vaine,
C'était la douce enfant du vieux Bellefontaine;
Le garçon le plus sage et le moins fanfaron,
C'était bien Gabriel, le fils du forgeron.

Le matin passait vite, on était dans l'ivresse :
Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse.
Soudain l'on entendit les appels du tambour :
La cloche, au même instant, gémit dans l'humble tour,
Et l'église bientôt se remplit tout entière.

Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,
Les femmes du village, en pleurs et longuement,
Attendirent la fin du triste événement.
Et, dans leur foi touchante, aux sépulcrales pierres,
Elles allaient offrir des rameaux et des lierres,
Qu'elles avaient coupés dans la forêt, là-bas.

Voilà que sur les bords descendent ces soldats
Que l'histoire implacable à jamais stigmatise.
Ils marchent fièrement et, dans leur vaillantise,
Ils battent le tambour sous les sacrés arceaux.
Devant cette imprudence et devant ces assauts,
Une instinctive peur s'empare de la foule.

Elle veut s'échapper, sortir. On la refoule;
Et la porte se ferme au râle des verroux.
Il passe sous la voûte un frisson de courroux;
Mais qu'importe l'effort que la ruse devance?

Bientôt le commandant avec orgueil s'avance,
Monte jusqu'à l’autel, se tourne et parle ainsi:

"C'est par l'ordre du roi que vous êtes ici. . ..
"Il me faut, paysans, exécuter cet ordre,
"Comme il me faut aussi réprimer le désordre.
"Notre roi fut pour vous généreux et clément,
"Cela, vous le savez. Et cependant comment
"A ses bienfaits nombreux osez-vous donc répondre?
"Consultez votre coeur il pourra vous confondre.
"Paysans, il me reste un devoir à remplir,
"Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir?
"Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne ?
"Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,
"Vos terres, vos maisons, et tous vos bestiaux.
"On va vous transporter, grâce aux décrets royaux,
"Sur un autre rivage où vous serez, j'espère,
"Un peuple obéissant, travailleur et prospère . . .
"Vous êtes prisonniers, au nom du Souverain."

En été, quelquefois, après un jour serein,
On voit, à l'horizon, un nuage s'étendre.
Un grondement lointain se fait alors entendre,
Et le soleil, pâli, semble hâter son cours.
Tout s'agite un moment, tout cherche du secours,
puis tout se tait. L'oiseau sous la forêt s'envole,
Et vers les bords ombreux s'élance la gondole.
La feuille est immobile et l'air est étouffant.
Mais voilà que soudain le nuage se fend,
Le ciel vomit la flamme; et la pluie et la grêle,
Sous leurs fouets crépitants, brisent l'arbuste frêle,

Le chaume d'or des toits, et les fleurs et les blés.
Alors les bestiaux se regardent troublés.
Ils ont peur. Puis ensemble, oubliant la pâture,
Ils s'élancent, beuglants, le long de la clôture,
Pour s'ouvrir un passage et chercher des abris.
Ainsi les villageois se regardent surpris,
A cette heure fatale où le cruel ministre
Ose leur faire part de cet arrêt sinistre.
Inclinant leurs fronts nus, mornes de désespoir,
Ils semblent se soumettre au suprême pouvoir.
Mais la pensée enfin d'un si profond outrage,
Les pousse à secouer, dans un accès de rage,
Ce joug qui n'est pas fait pour un peuple humble et doux.
Ils attaquent la porte, elle résiste aux coups.
Elle ne s'ouvre plus ! Des sanglots, des prières,
Des imprécations et des menaces fières
Font bien haut retentir, en cet affreux moment,
Le lieu de la prière et du recueillement.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :