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mardi 13 novembre 2007

L'étal (Emile Verhaeren)

Au soir tombant, lorsque déjà l'essor

De la vie agitée et rapace s'affaisse,

Sous un ciel bas et mou et gonflé d'ombre épaisse,

Le quartier fauve et noir dresse son vieux décor

De chair, de sang, de vice et d'or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil de portes basses,

Les gens qui passent ;

Derrière elles, au fond de couloirs rouges

Des feux luisent, un rideau bouge

Et se soulève et permet d'entrevoir

De beaux corps nus en des miroirs.

Le port est proche. A gauche, au bout des rues,

L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue

Un pan de ciel énorme,

droite, un tas grouillant de ruelles difformes

Choit de la ville - et les foules obscures

S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,

Ceux qui veillent, mélancoliques, aux bancs de quart

Et les mousses dont les hardes sont suspendues

A des mâts abaissés ou des cordes tendues,

Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs,

Le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;

Les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;

La vague éveille en eux des images qui brûlent ;

Et leurs deux mains et leurs deux bras se désespèrent

Ou s'exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars,

Chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,

Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,

Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,

Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;

On les entend descendre en troupeaux noirs,

Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,

Et la débauche en eux si fortement bouscule

Leur avarice et leur prudence routinière

Qu'elle les use et les ruine, avec colère.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


Venus de quels lointains heureux ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,

Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse,

Autour de femelles rouges qui les affolent,

Ils s'assemblent et s'ameutent en ardentes paroles.

Des mascarons fougueux et des ornements crus

Luisent au long des murs et dans l'ombre se dardent ;

Des satyres sautants et des Bacchus ventrus

Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes ;

Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,

Les bols chauffent, tordant leur flamme en drapeaux bleus,

Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère ;

Une chatte bondit vers des mouches, légère,

Un ivrogne sommeille étendu sur un banc,

Et des femmes viennent à lui et se penchant

Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes.

Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,

Sur des fauteuils et des divans sont empilées,

La chair morne déjà d'avoir été foulée

Par les premiers passants de la vigne banale.

L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or,

Une autre bâille et s'étire, d'autres encor

Flambeaux défunts, thyrses usés des bacchanales

Sentant l'âge et la fin les flairer du museau,

Les yeux fixes, se caressent la peau,

D'une main lente et machinale.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


D'après l'argent qui tinte dans les poches,

La promesse s'échange ou le reproche ;

Un cynisme tranquille, une ardeur lasse

Préside à la tendresse ou bien à la menace.

L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent,

Lorsque les poings s'entrecognent, au vent

Des insultes et des jurons, toujours les mêmes,

Quelque gaîté s'essore et jaillit des blasphèmes,

Mais aussitôt retombe - et parfois l'on entend,

Dans le silence inquiétant,

Un clocher proche et haletant

Sonner l'heure lourde et funèbre,

Sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, au long des jours, quand les fêtes émargent,

Soit en hiver, Noël, soit en été, Saint-Pierre,

Le vieux quartier de crasse et de lumière

Monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :

Fenêtre par fenêtre, étage par étage,

Ses façades dardent, de haut en bas,

Le vice - et jusqu'au fond des galetas,

Brame l'ardeur et s'accouplent les rages.

Dans la grande salle, où les marins affluent,

Poussant au-devant d'eux quelque bouffon des rues

Qui se convulse en mimiques obscènes,

Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaine ;

Les hommes saouls braillent comme des fous,

Les femmes se livrent - et, tout à coup,

Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,

On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent,

Des seins offerts, des ventres pris et l'incendie

Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure,

Où le crime plante ses couteaux clairs,

Où la folie, à coups d'éclairs,

Fêle les fronts de meurtrissures,

C'est l'étal flasque et monstrueux,

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

Tributaires de la cité et de la mer.

jeudi 26 juillet 2007

Le bal (Alfred de Vigny)

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la valse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d'une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :

Entendez-vous l'archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;

Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci votre esprit égaré,

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,

Laissera de vos yeux l'indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit

Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore,

Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;

A l'orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir
, aux heures de l'amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renaît.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères;

Rien n'occupera plus vos coeurs désenchantés,

Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;

Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes, à présent doux trésor des amours,

Les larmes, contre l'âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,

Des chagrins dans vos coeurs auront marqué la place,

La morose vieillesse... O légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées,

Et les regards de feu, les guirlandes froissées,

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.

vendredi 13 juillet 2007

Le barde de Temrah (Charles Marie Leconte de Lisle)

Le soleil a doré les collines lointaines ;

Sous le faîte mouillé des bois étincelants

Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines.

Un chariot massif, avec deux buffles blancs,

Longe, au lever du jour, la sauvage rivière

Où le vent frais de l'Est rit dans les joncs tremblants.

Un jeune homme, vêtu d'une robe grossière,

Mène paisiblement l'attelage songeur ;

Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière.

Ils chantent, effleurant le calme voyageur,

Et se posent parfois sur cette tête nue

Où l'aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur.

Et voici qu'il leur parle une langue inconnue ;

Et, l'aile frémissante, un essaim messager

Semble écouter, s'envole et monte dans la nue.

À l'ombre des bouleaux au feuillage léger,

Sous l'humble vêtement tissé de poils de chèvre,

La croix de bois au cou, tel passe l'Étranger.

Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre,

Courent dans la bruyère et font partir au bruit

Le coq aux plumes d'or, la perdrix et le lièvre.

Du rebord des talus où leur front rose luit,

Écartant le feuillage et la tête dressée,

Chacune d'un regard curieux le poursuit.

Lui, comme enseveli dans sa vague pensée,

S'éloigne lentement par l'agreste chemin,

Le long de l'eau, des feux du matin nuancée.

Il laisse l'aiguillon échapper de sa main,

Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme

Le monde intérieur et l'horizon divin.

Le soleil s'élargit et verse plus de flamme,

Un air plus tiède agite à peine les rameaux,

Le fleuve resplendit, tel qu'une ardente lame.

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux,

Des guerriers tatoués poussent par la vallée

Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux.

Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée,

Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois,

Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée.

Les hommes et les boeufs entourent à la fois

Le chariot roulant dans sa lenteur égale,

Et les mugissements se taisent, et les voix.

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle,

Ayant cru voir flotter comme un rayonnement

Autour de l'Étranger mystérieux et pâle.

Puis les rudes bergers et le troupeau fumant

Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s'enfonce

Et sous les dômes verts s'éteint confusément.

Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce,

Parmi des blocs aigus et d'épais rochers plats,

Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce.

Ils regardent d'un oeil plein de sombres éclats

Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte,

Qu'au détour du coteau traînent deux buffles las.

De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte.

Ils allument soudain les sanglants tourbillons

D'un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte.

Ils parlent, déroulant les incantations,

Conviant tous les Dieux qui hantent les orages,

Par qui le jour s'éclipse aux yeux des nations.

Comme un lourd océan sorti de ses rivages,

A leur voix la nuit morne engloutit le soleil,

Et l'éclair de la foudre entr'ouvre les nuages.

Puis l'horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil ;

Le vent cesse, la vie entière est suspendue ;

Terre et ciel sont rentrés dans l'inerte sommeil.

Tout est noir et sans forme en l'immense étendue.

Sous l'air pesant où plane un silence de mort

Le chariot s'arrête en sa route perdue.

Mais l'Étranger, du doigt, effleure sans effort

Son front baissé, son sein, selon l'ordre et le nombre :

Des quatre points qu'il touche un flot lumineux sort.

Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre,

D'un éblouissement brusque et mystérieux

Tracent un long chemin qui resplendit dans l'ombre.

Et la lumière alors renaît au fond des cieux ;

Les oiseaux ranimés chantent l'aube immortelle,

Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ;

Le soleil est plus doux et la terre est plus belle ;

Et les vieillards, auprès du bûcher consumé,

Sentent passer le Dieu d'une race nouvelle.

L'homme qu'ils redoutaient et qu'ils ont blasphémé,

Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges,

Poursuit sa route, assis dans un char enflammé.

Il vient de loin, il sait des paroles étranges

Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ;

Il ouvre un ciel d'azur aux enfants dans leurs langes.

Il brave en souriant le glaive meurtrier ;

Il console et bénit, et le Dieu qu'il adore

Descend à son appel et l'écoute prier.

Ô verdoyante Érinn ! sur ton sable sonore

Un soir il aborda, venu des hautes mers,

Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore.

On dit que sur son front la neige, dans les airs,

Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse,

Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers.

Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ;

Des milliers ont reçu le baptême éternel,

Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse !

Mais tous n'ont point goûté l'eau lustrale et le sel ;

Il en est qui, remplis de songes immuables,

Suivent l'ancien soleil qui décroît dans le ciel.

La nuit monte. Parmi les pins et les érables

Gisent de noirs débris où la flamme a passé,

Du vain orgueil de l'homme images périssables.

Le lichen mord déjà le granit entassé,

Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles,

Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles,

Épars ou confondus, ont entravé les cours,

En croulant sous le faix des poutres colossales.

C'est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours,

Que l'Apôtre s'arrête. Au milieu des ruines

Il s'avance, et son pas émeut les échos sourds.

Les reptiles surpris rampent sous les épines ;

L'orfraie et le hibou sortent en gémissant,

Funèbre vision, des cavités voisines.

Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant

Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire ;

La fumée au-dessus roule en s'élargissant.

Un homme est assis là, sur un monceau de terre.

Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;

Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur,

Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,

Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;

Une harpe de pierre est debout à l'écart,

D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard

- Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !

- Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.

Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes,

Je serai mort : les loups dévoreront ma chair,

Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.

- Vieillard ! ton heure est proche et ton coeur est de fer.

N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ?

Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer ?

Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde

D'où ta race s'élance à la sainte Clarté !

Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?

Celui qui m'a choisi, dans mon indignité,

Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie,

Est descendu pour toi de son éternité.

De l'immense univers la paix était bannie

Il a tendu les bras aux peuples furieux,

Et son sang a coulé pour leur ignominie.

S'il réveillait d'un mot les morts silencieux,

Ne peut-il t'appeler du fond de ton abîme,

Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ?

Mais tu n'ignores plus son histoire sublime,

Et tu le sais, voici que le saint avenir

Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.

Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir

L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines :

Le siècle des Esprits violents va finir.

Vois ! le palais du fort croule au niveau des plaines

Le bras qui brandissait l'épée est desséché ;

L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.

Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché,

Reçois l'Eau qui nous rend plus forts que l'agonie,

Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché !

Et ta harpe, aujourd'hui veuve de ton génie,

À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins

Emportera ton âme avec son harmonie ! -

L'autre reste immobile, et, dressé sur ses reins,

Prête l'oreille au vent, comme si les ténèbres

Se remplissaient d'échos venus des jours anciens.

- Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres,

Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers,

Maintenant, lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s'agitait la foule des guerriers,

Que de fois j'ai versé dans leurs coeurs héroïques

Les chants mâles du Barde à vos murs familiers !

Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques

Jusqu'aux astres l'éclat des bûchers ceints de fleurs,

Et couronniez d'Érinn les collines antiques !

Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,

Cris de guerre si doux à l'oreille des braves !

Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !

Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,

Dans l'orgueil d'une mort inconnue aux esclaves !

Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux !

Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire,

Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux !

Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire,

Et, seul, des vieux chefs morts j'entends la sombre voix ;

Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire :

Viens ! disent-ils, la hache a mutilé les bois,

L'esclave rampe et prie où chantaient les épées,

Et tous les Dieux d'Erinn sont partis à la fois !

Viens ! les âmes des Finns, à l'opprobre échappées,

Dans la salle aux piliers de nuages brûlants

Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d'or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ;

Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde,

Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants.

Mais la foule des chefs parfois songe et regarde

S'il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ;

Ils disent, en rumeur : - Voici longtemps qu'il tarde !

Ô chefs ! j'ai trop vécu. Quand l'aube renaîtra,

Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,

Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! -

L'apôtre dit : - Vieillard ! ta raison se perd-elle ?

Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu,

Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.

L'infidèle endurci tombe en un autre lieu

Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche,

Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feu !

- Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ?

Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups !

Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache !

Où mes pères sont-ils ? - Où les païens sont tous !

Pour leur éternité, dans l'ardente torture

Dieu les a balayés du vent de son courroux ! -

Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature,

Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains

Et tombe lentement contre la terre dure :

- Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. -

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,

Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,

Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Le palais écroulé s'illumina de feux

Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.

Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux.

Auprès du corps, dont l'âme, hélas ! était vivante,

L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ;

Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente,

Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.