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samedi 27 octobre 2007

Inscription (Charles Cros)

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;

Elle a des immensités mornes

Et d'innombrables soleils clairs ;

Aussi, malgré le mal, ma vie

De tant de diamants ravie

Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles

Mes visions qu'on croyait folles,

Ma réponse aux mondes lointains

Qui nous adressaient leurs messages,

Eclairs incompris de nos sages

Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière

Tous les secrets de la lumière,

Tous les mystères du cerveau,

J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,

Faire pleurer et faire rire

Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,

Tout ce que reflète une glace,

L'ivresse d'un bal d'opéra,

Les soirs de rubis, l'ombre verte

Se fixent sur la plaque inerte.

Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées

J'ai voulu que les voix aimées

Soient un bien, qu'on garde à jamais,

Et puissent répéter le rêve

Musical de l'heure trop brève ;

Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,

Diront que j'avais du génie

Et, dans les siècles apaisés,

Les femmes diront que mes lèvres,

Malgré les luttes et les fièvres,

Savaient les suprêmes baisers.

jeudi 26 juillet 2007

Le bal (Alfred de Vigny)

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la valse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d'une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :

Entendez-vous l'archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;

Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci votre esprit égaré,

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,

Laissera de vos yeux l'indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit

Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore,

Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;

A l'orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir
, aux heures de l'amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renaît.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères;

Rien n'occupera plus vos coeurs désenchantés,

Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;

Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes, à présent doux trésor des amours,

Les larmes, contre l'âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,

Des chagrins dans vos coeurs auront marqué la place,

La morose vieillesse... O légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées,

Et les regards de feu, les guirlandes froissées,

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.