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dimanche 2 mai 2021

Ballade des contre-vérités (François Villon)

Il n'est soin que quand on a faim

Ne service que d'ennemi,

Ne mâcher qu'un botel de fain,

Ne fort guet que d'homme endormi,

Ne clémence que félonie,

N'assurance que de peureux,

Ne foi que d'homme qui renie,

Ne bien conseillé qu'amoureux.


Il n'est engendrement qu'en boin

Ne bon bruit que d'homme banni,

Ne ris qu'après un coup de poing,

Ne lotz que dettes mettre en ni,

Ne vraie amour qu'en flatterie,

N'encontre que de malheureux,

Ne vrai rapport que menterie,

Ne bien conseillé qu'amoureux.


Ne tel repos que vivre en soin,

N'honneur porter que dire : " Fi ! ",

Ne soi vanter que de faux coin,

Ne santé que d'homme bouffi,

Ne haut vouloir que couardie,

Ne conseil que de furieux,

Ne douceur qu'en femme étourdie,

Ne bien conseillé qu'amoureux.


Voulez-vous que verté vous dire ?

Il n'est jouer qu'en maladie,

Lettre vraie qu'en tragédie,

Lâche homme que chevalereux,

Orrible son que mélodie,

Ne bien conseillé qu'amoureux. 

jeudi 9 février 2017

Ballade en rêve (Paul Verlaine)

J'ai rêvé d'elle, et nous nous pardonnions
Non pas nos torts, il n'en est en amour,
Mais l'absolu de nos opinions
Et que la vie ait pour nous pris ce tour.
Simple elle était comme au temps de ma cour,
En robe grise et verte et voilà tout,
(J'aimai toujours les femmes dans ce goût),
Et son langage était sincère et coi.
Mais quel émoi de me dire au débout :
J'ai rêvé d'elle et pas elle de moi.

Elle ni moi nous ne nous résignions
À plus souffrir pas plus tard que ce jour.
Ô nous revoir encore compagnons,
Chacun étant descendu de sa tour
Pour un baiser bien payé de retour !
Le beau projet ! Et nous étions debout,
Main dans la main, avec du sang qui bout
Et chante un fier 'donec gratus'. Mais quoi ?
C'était un songe, ô tristesse et dégoût !
J'ai rêvé d'elle et pas elle de moi.

Et nous suivions tes luisants fanions,
Soie et satin, ô Bonheur vainqueur, pour
Jusqu'à la mort, que d'ailleurs nous niions.
J'allais par les chemins, en troubadour,
Chantant, ballant, sans craindre ce pandour
Qui vous saute à la gorge et vous découd.
Elle évoquait la chère nuit d'Août
Où son aveu bas et lent me fit roi.
Moi, j'adorais ce retour qui m'absout.
J'ai rêvé d'elle et pas elle de moi !

Princesse elle est, sans doute, à l'autre bout
Du monde où règne et persiste ma foi.
Amen, alors, puisqu'à mes dam et coût,
J'ai rêvé d'elle et pas elle de moi.

dimanche 15 juillet 2012

Problème ou Ballade de la Fortune (François Villon)


Poème tour, poème tunisien ou poème économique ? (le tout dans un français archaïque pas si éloigné du français de Twitter ou des SMS)

Fortune fus par clercs jadis nommée,
Que toi, François, crie et nomme meurtrière,
Qui n'es homme d'aucune renommée.
Meilleur que toi fais user en plâtrière,
Par pauvreté, et fouir en carrière ;
S'à honte vis, te dois-tu doncques plaindre ?
Tu n'es pas seul ; si ne te dois complaindre.
Regarde et vois de mes faits de jadis,
Maints vaillants hommes par moi morts et roidis ;
Et n'es, ce sais, envers eux un souillon.
Apaise-toi, et mets fin en tes dits.
Par mon conseil prends tout en gré, Villon !

Contre grands rois me suis bien animée,
Le temps qui est passé ça en arrière :
Priam occis et toute son armée,
Ne lui valut tour, donjon ni barrière ;
Et Hannibal demoura-il derrière ?
En Carthage par Mort le fis atteindre ;
Et Scipion l'Africain fis éteindre ;
Jules César au Sénat je vendis ;
En Egypte Pompée je perdis ;
En mer noyai Jason en un bouillon ;
Et une fois Rome et Romains hardis.
Par mon conseil prends tout en gré, Villon !

Alexandre, qui tant fit de hemée,
Qui voulut voir l'étoile poussinière,
Sa personne par moi fut envlimée ;
Alphasar roi, en champ, sur sa bannière
Rué jus mort. Cela est ma manière,
Ainsi l'a fait, ainsi le maintiendrai :
Autre cause ne raison n'en rendrai.
Holofernes l'idolâtre maudis,
Qu'occit Judith (et dormoit entandis !)
De son poignard, dedans son pavillon ;
Absalon, quoi ? en fuyant le pendis.
Par mon conseil prends tout en gré, Villon !

Pour ce, François, écoute que te dis :
Se rien pusse sans Dieu de Paradis,
A toi n'autre ne demourroit haillon,
Car, pour un mal, lors j'en feroie dix.
Par mon conseil prends tout en gré Villon !

mercredi 29 avril 2009

A une jeune fille (Victor Hugo)

"Vous qui ne savez pas combien l'enfance est belle" ...
Et hop ! Ce soir sur la carte du comptoir des vers une autre livraison, peut être un peu mièvre, de l'excellent Totor.

La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Vous qui ne savez pas combien l'enfance est belle,

Enfant ! N'enviez point notre âge de douleurs,

Où le coeur tour à tour est esclave et rebelle,

Où le rire est souvent plus triste que vos pleurs.

Votre âge insouciant est si doux qu'on l'oublie !

Il passe, comme un souffle au vaste champ des airs,

Comme une voix joyeuse en fuyant affaiblie,

Comme un alcyon sur les mers.

Oh ! Ne vous hâtez point de mûrir vos pensées !

Jouissez du matin, jouissez du printemps ;

Vos heures sont des fleurs l'une à l'autre enlacées ;

Ne les effeuillez pas plus vite que le temps.

Laissez venir les ans ! Le destin vous dévoue,

Comme nous, aux regrets, à la fausse amitié,

A ces maux sans espoir que l'orgueil désavoue,

A ces plaisirs qui font pitié.

Riez pourtant ! du sort ignorez la puissance

Riez ! N'attristez pas votre front gracieux,

Votre oeil d'azur, miroir de paix et d'innocence,

Qui révèle votre âme et réfléchit les cieux !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Victor Hugo : ce siècle avait deux ans, les Djinns, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Bruxelles, petites amoureuses, ma Bohème, aube, soleil et chair, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine, Marine, à la musique, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, mouvement, chanson de la plus haute tour, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", à une dame créole, le soleil, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, ô naturel désir, à l'Italie, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, le chef de section, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, premières feuilles, vous parler ?, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, la grotte des lépreux, la paix

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le voeu, l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Et, aussi, le globalissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

lundi 16 mars 2009

Ballade de la convenance de se déshabiller au printemps (Catulle Mendès)

La carte du comptoir des vers profite de la météo enfin printanière pour proposer un poème primesautier de Catulle Mendès qui fait l'éloge du striptease et laisse entrevoir un sympathique mois d'avril.

La carte du comptoir des poésies, sans commentaire ni explication, suggère aussi ses "classiques" en bas de cet opus.


La Seine, clair ciel à l'envers,

S'ensoleille comme le Tage !

Laisse éclore des menus vairs

Tes bras, ta gorge et davantage.

Au diable l'imbécile adage :

"Avril. Ne quitte pas un fil"

Il ne sied qu'aux personnes d'âge.

Quitte tout, ma mie, en avril !

Quand Zéphyr dévêt des hivers

La colline après un long stage,

Pourquoi resteraient-ils couverts

Les seins de lys qu'un val partage ?

Vent ! Déchire en ton brigandage

Ces brumes : batiste et coutil !

Je me charge du ravaudage.

Quitte tout, ma mie, en avril !

C'est le temps où par l'univers

Le franc amour flambe et s'étage ;

Le faune halète aux bois verts

Et l'ermite en son ermitage.

Aimons ! Plus de baguenaudage !

Les pudeurs, le refus subtil

Des flirts et du marivaudage,

Quitte tout, ma mie, en avril !

Ange ! Si ton démaillotage

Veut un poêle, mon coeur viril

Le remplace avec avantage !

Quitte tout, ma mie, en avril.


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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, premières feuilles, la solitude, la grotte des lépreux

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, soir de bataille, le voeu, la belle viole, fleurs de feu, le vitrail, Tranquillus, le bain

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, correspondances, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, à celle qui est trop gaie,quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une martyre, une mendiante rousse, confession, le chat

-
Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Marizibill, le chef de section, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, Annie, dans l'abri-caverne, la Victoire, nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina,la rose et le réséda, nous dormirons ensemble, un jour un jour, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, l'homme juste, Marine, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

lundi 6 août 2007

Ballade de frère Lubin (Clément Marot)

Pour courir en poste à la ville

Vingt fois, cent fois, ne sais combien ;

Pour faire quelque chose vile,

Frère Lubin le fera bien ;

Mais d'avoir honnête entretien

Ou mener vie salutaire,

C'est à faire à un bon chrétien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre, comme un homme habile

Le bien d'autrui avec le sien,

Et vous laisser sans croix ni pile,

Frère Lubin le fera bien :

On a beau dire, je le tien :

Et le presser de satisfaire,

Jamais ne vous en rendra rien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher par un doux style

Quelque fille de bon maintien,

Point ne faut de vieille subtile,

Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien,

Mais pour boire de belle eau claire,

Faites-la boire à votre chien,

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour faire plutôt mal que bien,

Frère Lubin le fera bien ;

Et si c'est quelque bonne affaire,

Frère Lubin ne le peut faire.

samedi 14 juillet 2007

Ballade (Vincent Voiture)

Toi qu'une étoile favorable

Retient au gré de ses desirs,

Dans cette ville desirable

Où demeurent tous les plaisirs ;

Chasse la tristesse importune,

Prends le temps pendant qu'il est tien,

Jouïs de ta bonne fortune,

Mange mon loup, mange mon chien.

Les plaisirs sont suivis de peines,

Et qui peut s'assurer qu'un jour

Il n'ira pas dans les Ardennes,

Ou dans le fond de Luxembourg ?

C'est la loi de nôtre naissance

De sentir le mal et le bien,

Tandis qu'il est en ta puissance,

Mange mon loup, mange mon chien.

Le temps qui toute chose efface,

Par qui tout est enseveli,

Semble user de la même audace

Du Maître de Corbinelly,

Aux Rois, aux Reines, aux Princesses,

Il dit d'un sévère maintien,

Use vîte de tes richesses,

Mange mon loup, mange mon chien.

Beauté juste, sage et sévère,

Dont les yeux peuvent tout charmer,

Marquise que chacun révere

Et qu'aucun n'oserait aimer,

Digne d'avoir sous ton Empire

Cent mille coeurs comme le mien,

Permets que je te puisse dire

Mange mon loup, mange mon chien.

Je voudrois bien, prodigue d'ambre

Qui coute ici beaucoup d'argent,

T'en remplir toute cette chambre,

Où l'on voit un Triton nageant ;

Mais une raison convaincante

Ne veut pas que j'en face rien ;

Prend donc ces Turrons d'Alicante,

Mange mon loup, mange mon chien.

Pour moi, qui, comme Promethée

Me sens déchirer nuit et jour,

Et vois mon ame becquetée

D'un insatiable vautour,

Je dis à cet oiseau funeste,

A qui mon coeur sert d'entretien,

Achève tôt ce qui me reste,

Mange mon loup, mange mon chien.

Je n'ai pû m'empêcher d'écrire ;

Mais si par un mauvais succès,

De ceci, qui n'est que pour rire,

L'on vient à vous faire un procês ;

Interrogez sur ces Affaires

Riés comme Saint Adrien,

Et dites à vos Commissaires,

Mange mon loup, mange mon chien.

lundi 9 juillet 2007

Sur trois marches de marbre rose (Alfred de Musset)

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,

A perdu son fameux jardin,

Où sa femme, autour d'une pomme,

Gambadait sans vertugadin,

Je ne crois pas que sur la terre

Il soit un lieu d'arbres planté

Plus célébré, plus visité,

Mieux fait, plus joli, mieux hanté,

Mieux exercé dans l'art de plaire,

Plus examiné, plus vanté,

Plus décrit, plus lu, plus chanté,

Que l'ennuyeux parc de Versailles.

Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !

Vieux Satyres, Termes grognons,

Vieux petits ifs en rangs d'oignons,

Ô bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté,

Où les dimanches, tout l'été,

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains,

Pâles nymphes inanimées

Qui tendez aux passants les mains,

Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons,

Bosquets tondus où les fauvettes

Cherchent en pleurant leurs chansons,

Où les dieux font tant de façons

Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !

Ô marronniers ! n'ayez pas peur ;

Que votre feuillage immobile,

Me sachant versificateur,

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon

Et par tout le sacré vallon,

Par vous, Naïades ébréchées,

Sur trois cailloux si mal couchées,

Par vous, vieux maîtres de ballets,

Faunes dansant sur la verdure,

Par toi-même, auguste palais,

Qu'on n'habite plus qu'en peinture,

Par Neptune, sa fourche au poing,

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ;

De Phoebus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits

Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux,

Tant de ballades, de rondeaux,

Où l'on célébrait vos merveilles,

Vous ont assourdi les oreilles,

Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimés.

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami,

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

À gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie,

Que venait le roi sans pareil,

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

- Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

Devait courir un sang divin ;

Telle, et plus froide, est une main

Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier

Que ces marches dont j'ai mémoire

Ne sont pas dans cet escalier

Toujours désert et plein de gloire,

Où ce roi, qui n'attendait pas,

Attendit un jour, pas à pas,

Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc,

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ;

Mais j'aime assez à le voir là,

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ;

Je le crois volontiers cousin

De mes marches couleur de rose ;

Il les abrite avec fierté.

Ô mon Dieu ! dans si peu de chose

Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses,

Les rois, les princes, les prélats,

Et les marquis à grands fracas,

Et les belles ambitieuses,

Dont vous avez compté les pas ;

Celles-là surtout, j'imagine,

En vous touchant ne pesaient pas.

Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats,

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman,

Maintenon avec son bréviaire,

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?

De Parabère ou de Sabran

Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire,

Ce grand frondeur des préjugés,

Avocat des gens mal jugés,

Du Christ ce terrible adversaire,

Bedeau du temple de Cythère,

Présentant à la Pompadour

Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage,

La rondelette Dubarry

Courir, en buvant du laitage,

Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes,

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque,

Le bourgeois qui te méconnaît

Mérite sur sa plate nuque

D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine,

Siècle tout couvert d'amidon,

Ceux qui méprisent ta farine

Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose

Que le hasard qui t'a mis là

Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille,

Près d'un temple grec ou latin,

Les beaux pieds d'une jeune fille,

Sentant la bruyère et le thym,

En te frappant de leurs sandales,

Auraient mieux réjoui tes dalles

Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage

Que la nature avait formé

Ton bloc jadis vierge et sauvage

Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle

T'ont scellé dans ce parc boueux,

En t'y plantant malgré les dieux,

Mansard insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,

Il fallait en faire sortir

Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé,

Les tailleurs de pierre ont blessé

Quelque Vénus dormant encore,

Et la pourpre qui te colore

Te vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds,

Le rocher où l'aigle se pose,

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-ce que la commune mère,

Une fois son oeuvre accompli,

Au hasard livre la matière,

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?

dimanche 8 juillet 2007

Ballade de l'âme de Paul Verlaine (Catulle Mendès)

Bien qu'il ait l'âme sans rancune,

Pierrot dit en serrant le poing :

" Mais, sacrebleu, je n'ai nul point

De ressemblance avec la lune !

" Ô faux sos aérien !

Mon nez s'effile, elle est camuse ;

Elle a l'air triste ! Je m'amuse

De tout, un peu, beaucoup, de rien.

" On la dit pâle ! Allons donc ! jaune !

Moi seul suis blanc comme les miss.

Elle est chaste autant qu'Artémis,

Je le suis aussi, comme un faune.

" N'importe ! Dès qu'elle a penché

Son front : " Bonsoir, Pierrot céleste ! "

Dit l'un ; un autre dit : " Ah ! peste !

" Pierrot, ce soir, a l'oeil poché. "..

dimanche 1 juillet 2007

Les contredits de Franc Gontier (François Villon)

Sur mol duvet assis, un gras chanoine,

Lez un brasier, en chambre bien nattée,

A son côté gisant dame Sidoine

Blanche, tendre, polie et attintée,

Boire hypocras, à jour et à nuitée,

Rire, jouer, mignonner et baiser,

Et nu à nu, pour mieux des corps s'aiser,

Les vis tous deux, par un trou de mortaise :

Lors je connus que, pour deuil apaiser,

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Se Franc Gontier et sa compagne Hélène

Eussent cette douce vie hantée,

D'oignons, civots, qui causent forte haleine

N'acontassent une bise tostée.

Tout leur maton, ne toute leur potée,

Ne prise un ail, je le dis sans noiser.

S'ils se vantent coucher sous le rosier,

Lequel vaut mieux ? Lit côtoyé de chaise ?

Ou'en dites-vous ? Faut-il à ce muser ?

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

De gros pain bis vivent d'orge et d'avoine,

Et boivent eaue tout au long de l'année.

Tous les oiseaux d'ici en Babyloine

A tel école une seule journée

Ne me tendroient, non une matinée.

Or s'ébatte, de par Dieu, Franc Gontier,

Hélène o lui, sous le bel églantier :

Se bien leur est, cause n'ai qu'il me pèse ;

Mais quoi qu'il soit du laboureux métier,

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Prince, juge, pour tôt nous accorder.

Quant est de moi, mais qu'à nul ne déplaise,

Petit enfant, j'ai oï recorder :

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

lundi 25 juin 2007

Ballade de Merci (François Villon)

A Chartreux et à Célestins,

A Mendiants et à Dévotes,

A musards et claquepatins,

A servants et filles mignottes

Portants surcots et justes cottes,

A cuidereaux d'amour transis,

Chaussant sans méhaing fauves bottes,

Je crie à toutes gens mercis.

A fillettes montrant tétins,

Pour avoir plus largement hôtes,

A ribleurs, mouveurs de hutins

A bateleurs trayant marmottes,

A fous, folles, à sots, à sottes,

Qui s'en vont sifflant six à six

A vessies et mariottes,

Je crie à toutes gens mercis,

Sinon aux traîtres chiens mâtins

Qui m'ont fait ronger dures crôtes,

Mâcher maints soirs et maints matins,

Qu'ores je ne crains trois crottes.

Je fisse pour eux pets et rottes ;

Je ne puis, car je suis assis.

Au fort, pour éviter riottes,

Je crie à toutes gens mercis.

Qu'on leur froisse les quinze côtes

De gros maillets forts et massis,

De plombées et tels pelotes.

Je crie à toutes gens mercis.

mardi 5 juin 2007

Ballade des dames du temps jadis (François Villon)

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d'antan ?