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jeudi 24 janvier 2019

Pétition d'un voleur à un roi voisin (Pierre François Lacenaire)

Ces vers qu'on croirait presque écrits en 2019 par un gilet jaune sont issus de la plume d'un "poète-assassin" du 19ème siècle, Lacenaire célèbre escroc et criminel français qui finit guillotiné en 1836 sous le règne de Louis-Philippe, monarque surnommé "la Poire".

Sire, de grâce, écoutez-moi : 
Sire, je reviens des galères... 
Je suis voleur, vous êtes roi, 
Agissons ensemble en bons frères. 
Les gens de bien me font horreur, 
J'ai le coeur dur et l'âme vile,
Je suis sans pitié, sans honneur : 
Ah ! faites-moi sergent de ville. 

Bon ! je me vois déjà sergent :
Mais, sire, c'est bien peu, je pense.
L'appétit me vient en mangeant : 
Allons, sire, un peu d'indulgence.
Je suis hargneux comme un roquet, 
D'un vieux singe j'ai la malice ; 
En France, je vaudrais Gisquet :
Faites-moi préfet de police.

Grands dieux ! que je suis bon préfet !
Toute prison est trop petite. 
Ce métier pourtant n'est pas fait,
Je le sens bien, pour mon mérite. 
Je sais dévorer un budget, 
Je sais embrouiller un registre ; 
Je signerai : " Votre sujet ", 
Ah ! sire, faites-moi ministre.

Sire, que Votre Majesté 
Ne se mette pas en colère ! 
Je compte sur votre bonté ; 
Car ma demande est téméraire.
Je suis hypocrite et vilain, 
Ma douceur n'est qu'une grimace ;
J'ai fait... se pendre mon cousin : 
Sire, cédez-moi votre place.

dimanche 21 juin 2009

Ce siècle avait deux ans ! [les feuilles d'automne] (Victor Hugo)

"Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte" ...
"Besançon, vieille ville espagnole" ...
"Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !" ...


En ce premier jour de l'été, la
carte du comptoir des vers publie le chef d'oeuvre généalogique de Victor Hugo, poète napoléonien qui finit héraut de la République.

La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà
Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

C’est moi.

C’est moi. Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandait son amour et ne mesurait pas !

Ô l’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse

Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,

Comment ce haut destin de gloire et de terreur

Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,

Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,

À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.

Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,

L’océan convulsif tourmente en même temps

Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,

Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant jeune encore et souvent éprouvé,

J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,

Et l’on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,

Mon âme où ma pensée habite comme un monde,

Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,

Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,

Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,

Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;

S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur

Dans le coin d’un roman ironique et railleur,

Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie ;

Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie

D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,

Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume

Dans le rythme profond, moule mystérieux

D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;

C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,

L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,

Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.

L’orage des partis avec son vent de flamme

Sans en altérer l’onde a remué mon âme ;

Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur

Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !

Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,

À l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;

Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine

Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, toute entière, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, la Victoire, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa au miroir, Elsa, Santa Espina,les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 25 avril 2009

Pensées de la reine de Navarre étant dans sa litière durant la maladie du roi (Marguerite de Navarre)

La carte du comptoir fournit aujourd'hui un poème médical de Marguerite de Valois & d'Angoulême, reine de Navarre (1492 - 1549) (voir article sur Wikipedia).
"Hâtez-vous car plus n'en puis !"


La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ou d'explications, suggère aussi des "classiques" en bas de ce poème.


Si la douleur de mon esprit

Je pouvais montrer par parole

Ou la déclarer par écrit,

Oncques ne fut si triste rôle ;

Car le mal qui plus fort m'affole

Je le cache et couvre plus fort ;

Pourquoi n'ai rien qui me console,

Fors l'espoir de la douce mort.

Je sais que je ne dois celer

Mon ennui, plus que raisonnable ;

Mais si ne saurait mon parler

Atteindre à mon deuil importable ;

A l'écriture véritable

Défaudrait la force à ma main,

Le taire me serait louable,

S'il ne m'était tant inhumain.

Mes larmes, mes soupirs, mes cris

Dont tant bien je sais la pratique,

Sont mon parler et mes écrits,

Car je n'ai autre rhétorique.

Mais leurs effets à Dieu j'applique

Devant son trône de pitié,

Montrant par raison et réplique

Mon coeur souffrant plein d'amitié.

Ô Dieu qui les vôtres aimez,

J'adresse à vous seul ma complainte ;

Vous qui les amis estimez,

Voyez l'amour que j'ai sans feinte,

Où par votre loi suis contrainte,

Et par nature et par raison

J'appelle chacun saint et sainte,

Pour se joindre à mon oraison.

Las ! Celui que vous aimez tant

Est détenu par maladie

Qui rend son peuple et mal content,

Et moi envers vous si hardie

Que j'obtiendrai, quoi que l'on die,

Pour lui très parfaite santé ;

De vous seul ce bien je mendie

Pour rendre chacun contenté.

C'est celui que vous avez oint

A Roi sur nous par votre grâce ;

C'est celui qui a son coeur joint

A vous, quoi qu'il die ou qu'il fasse,

Qui votre foi en toute place

Soutient, laquelle le rend sûr !

De voir à jamais votre face :

Oyez donc les cris de sa soeur.

Hélas ! C'est votre vrai David,

Qui en vous seul a sa fiance,

Vous vivez en lui tant qu'il vit,

Car de vous a vraie science,

Vous régnez en sa conscience,

Vous êtes son Roi et son Dieu.

En autre nul n'a confiance

Ni n'a son coeur en autre lieu.

Pour maladie et pour prison

Pour peine, douleur ou souffrance,

Pour envie ou pour trahison

N'a eu en vous moindre espérance.

Par lui êtes connu en France

Mieux que n'étiez le temps passé :

Il est ennemi d'ignorance,

Son savoir tout autre a passé.

De toutes ses grâces et dons

A vous seul a rendu la gloire,

Par quoi les mains à vous tendons

Afin qu'ayez de lui mémoire.

Puisqu'il vous plaît lui faire boire

Votre calice de douleurs,

Donnez à nature victoire

Sur son mal, et notre malheur.

Ô grand médecin tout-puissant,

Redonnez-lui santé parfaite,

Et des ans vivre jusqu'à cent,

Et à son coeur ce qu'il souhaite :

Lors sera la joie refaite

Que douleur brise dans nos coeurs ;

Dont louange vous sera faite

De femmes, enfants et serviteurs.

Par Jésus-Christ notre sauveur,

En ce temps de sa mort cruelle,

Seigneur, j'attends votre faveur

Pour en avoir bonne nouvelle.

J'en suis loin, dont j'ai douleur telle

Que nul ne la peut estimer.

Ô que la lettre sera belle

Qui le pourra sain affermer !

Le désir du bien que j'attends

Me donne de travail matière ;

Une heure me dure cent ans,

Et me semble que ma litière

Ne bouge, ou retourne en arrière ;

Tant j'ai de m'avancer désir.

Ô qu'elle est longue la carrière

Où à la fin gît mon plaisir !

Je regarde de tous côtés

Pour voir s'il arrive personne,

Priant sans cesser, n'en doutez,

Dieu que santé à mon Roi donne.

Quand nul ne vois, l'oeil abandonne

A pleurer ; puis, sur le papier,

Un peu de ma douleur j'ordonne :

Voilà mon douloureux métier.

Ô qu'il sera le bienvenu

Celui qui, frappant à ma porte,

Dira : le roi est revenu

En sa santé très bonne et forte !

Alors sa soeur plus mal que morte

Courra baiser le messager

Qui telles nouvelles apporte,

Que son frère est hors de danger.

Avancez-vous, homme et chevaux,

Assurez-moi, je vous supplie,

Que notre Roi pour ses grands maux

A reçu santé accomplie.

Lors serai de joie remplie.

Las ! Seigneur Dieu éveillez-vous,

Et votre oeil sa douceur déplie,

Sauvant votre Christ et nous tous !

Sauvez, Seigneur, Royaume et Roi,

Et ceux qui vivent en sa vie !

Voyez son espoir et sa foi,

Qui à la sauver vous convie.

Son coeur, son désir, son envie,

A toujours offert à vos yeux ;

Rendez notre joie assouvie

Le nous donnant sain et joyeux.

Vous le voulez et le pouvez :

Ainsi mon Dieu à vous m'adresse ;

Car le moyen vous seul savez

De m'ôter hors de la détresse

De peur de pis, qui tant me presse,

Que je ne sais là où j'en suis ;

Changez en joie ma tristesse,

Las ! Hâtez-vous car plus n'en puis !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, ma Bohème, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine,Marine, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, Annie, Marizibill, à l'Italie, le chef de section, dans l'abri-caverne, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Victor Hugo : demain dès l'aube

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, la rose et le réséda, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Et, aussi, le totalissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 24 janvier 2009

Les rois mages (Edmond Rostand)

La carte du comptoir des vers poursuit l'exploration du talent éclectique d'Edmond Rostand.
On lui doit non seulement l'indépassable
Cyrano de Bergerac et de sa picaresque tirade des nez et quelques poèmes mièvres comme le Petit Chat, les nénuphars ou l'hymne au soleil mais aussi des opus déjantés comme ces Rois Mages antiracistes et fort peu bibliques.


Cette livraison de galette amène la carte du comptoir des poésies, sans commentaire additionnel, à reléguer dans les stocks Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, L'étrangère, Charlot mystique, La rose et le réséda, La belle italienne, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?,Santa Espina, Un jour un jour, Que serais-je sans toi ?, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Sensations, le Dormeur du Val, Voyelles, Chanson de la plus haute tour, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Ô naturel désir, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, A l'Italie, Nuit Rhénane, La Victoire, l'Adieu, Nocturne, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, Annie, A la Santé ...).


Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on

L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée,

Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,

Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,

Mais l'étoile avait fuit, comme fuit une idée.

Et ces hommes dont l'âme eût soif d'être guidée

Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.

Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,

Se dit "Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,

Il faut donner quand même à boire aux animaux."

Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse,

Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux

Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence.

lundi 21 juillet 2008

Complainte sur la mort du feu Roy (Jean Bertaut)

L'été rend l'approvisionnement du comptoir des vers difficile.
La
carte - toujours en manque d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensations et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane - propose l'oeuvre sinistre d'un illustre inconnu du seizième siècle qui de surcroît écrit dans une langue pratiquement incompréhensible !



Helas, il me souvient que quand son pasle corps

Fut mis à reposer en la couche des morts

J'entray dedans la chambre où le plomb qui l'enserre

Gisoit sans nulle pompe estendu contre terre,

Pendant que l'artizan à cet oeuvre empesché,

De maint ais resonnant l'un à l'autre attaché,

Formoit la triste chambre où la fatale marque

Des fourriers de la mort logeoit ce grand monarque.

Et lors ramentevant que celuy dont les os

Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,

Naguere estoit au monde et mon Prince et mon maistre,

Celuy d'où tout mon heur se promettoit de naistre,

Et de qui le trespas me venoit de ravir

L'espoir de tout le bien qu'à le suivre et servir

J'avoy peu meriter d'un coeur si debonnaire,

D'un tel coup de douleur dedans l'aine frappé

Par le triste penser qui m'avoit occupé,

Que presque evanoüy je tombay sur la place,

En paleur une pierre, en froideur de la glace,

Et tel qu'aux yeux humains se feroit admirer

Un marbre qu'on oirroit gemir et souspirer.

Dieu ! qu'il roula de pleurs sur mon visage blesme

Quand apres ce transport je revins à moy-mesme,

Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit

Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !

Long temps je ressemblay ceste Nymphe affligée

Qui fut par trop pleurer en fontaine changée :

Puis commençant l'humeur de manquer à mon oeil,

Tourné vers l'artizan ouvrier de ce cercueil :

Ô toy (lui dy-je alors d'une voix triste et basse)

Qui de la main celeste as receu ceste grace

D'enfermer au cercueil les os d'un si grand Roy,

Pour Dieu, ne vueille point envier à ma foy

L'honneur de t'assister en ce piteux office

Que luy rend maintenant ton fidelle service.

Permets moy de tenir le sapin que tu couds,

Que j'en touche les ais, que j'en touche les clouds :

Que ma tremblante main un à un te les donne,

Et que de ce devoir en pleurant je couronne

Les services passez qu'à luy seul j'ay rendus,

Et qu'helas par sa mort pour jamais j'ay perdus.

Je l'ay servy treize ans, dont mon attente morte,

Apres tant d'espérance, autre fruit ne rapporte

Que ces cuisans souspirs, que cet honneur amer

De pouvoir maintenant au cercueil l'enfermer :

Et si, j'estimeray la fatale inclemence

Ne m'avoir point du tout laissé sans recompense

M'accordant ceste grace, ains beniray mon sort

De l'avoir peu servir encor apres sa mort ...

jeudi 20 septembre 2007

Le cri de guerre du mufti (Victor Hugo)

En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !

Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait,

Ils relèvent leur tête infâme.

Ecrasez, ô croyants du prophète divin,

Ces chancelants soldats qui s'enivrent de vin,

Ces hommes qui n'ont qu'une femme !

Meure la race franque et ses rois détestés !

Spahis, timariots, allez, courez, jetez

A travers les sombres mêlées

Vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor,

Vos tranchants étriers, larges triangles d'or,

Vos cavales échevelées !

Qu'Othman, fils d'Ortogrul, vive en chacun de vous.

Que l'un ait son regard et l'autre son courroux.

Allez, allez, ô capitaines !

Et nous te reprendrons, ville aux dômes d'azur,

Molle Setiniah, qu'en leur langage impur

Les barbares nomment Athènes !

dimanche 26 août 2007

L'étoile de Vénus (Raymond Radiguet)

Après d'Avril la verte douche,

Dans ton hamac, dans ton étoile,

Au milieu du ciel tu te sèches.

Recommence ! d'une fessée,

Insolente, récompensée,

Sous l'étoile des maraîchers,

Leurs tombereaux de grosses roses

Que par gourmandise l'on baise,

Joues jalouses du châtiment

Que, jaillie hors du gant, ma main,

Frais jet d'eau, inflige à leurs soeurs,

Les fruits qui fondent dans la bouche

Avec le sucre du péché,

Les transporte sur nos marchés

Conduit, Vénus, par ton étoile,

En charrette, un de nos rois mages.

Ils ne t'auront pas empêchée

De prendre du ciel le chemin.

lundi 30 juillet 2007

Contre quelques uns qui le blamaient de suivre la poésie (Jacques Tahureau)

D'où vient cela que l'envieuse rage,

Qui les coeurs ronge, entreprend de blâmer

Mes ans oisifs, et les vers un ouvrage

D'un pauvre esprit et paresseux nommer,

En m'accusant que je ne suis la trace,

Étant dispos, de mes nobles aïeux,

Qui ont conquis par la poudreuse place

Et par le sang maint loyer vertueux ?

Ou bien pourquoi me reprend-elle d'être

Si peu soigneux d'étudier la loi,

Pour l'aller vendre au palais, qui fait naître

Un bruit confu et mercenaire aboi ?

Telle entreprise en vain tant estimée

Ne fuit de mort les accidents divers;

Mais j'aurai bien une autre renommée

Dont je vivrai sans fin en l'univers.

Pindare vit et du divin Horace

Encores n'est aboli le renom,

Et ne mourra jamais la haute grâce

Du Mantouan, célèbre par son nom.

Qui priserait d'Achille la vaillance,

Si le poète aveugle n'eût tranché

L'aile envieuse à l'endormi silence,

Dessous laquelle il fût sans lui caché ?

Qui nous ferait admirer la sagesse

Le tant divin et prévoyant esprit

Du caut Ulysse, honoré par la Grèce,

S'il n'était vu dépeint au même écrit ?

Pendant qu'amour d'une flèche dorée

De la jeunesse enflammera les coeurs,

Des amoureux la plume enamourée,

Vivra toujours entre cent mille honneurs.

Du vieil Ennie et de Vare sans cesse

Le grand renom immortel se dira,

Et les beaux vers de ce hautain Lucrèce

Lors périront quand ce tout périra.

Le style aussi du doux coulant Ovide,

Tout doucement par nombres mesuré,

Jamais de gloire et los ne sera vide,

Contre le heurt de tout temps assuré.

De quoi le Loir, de quoi s'enfle la Loire,

Sinon du bruit débordant en tous lieux

De son Ronsard et du Bellay, sa gloire,

Pour les porter d'ici là-haut aux cieux ?

Doncques, pourquoi ne pourrai-je bien être

L'honneur du Maine et de Sarthe nommé,

Pour avoir un des premiers fait connaître

En ce lieu-là le luc bien animé?

Que tous les rois et leur gloire étoffée

Cèdent adonc aux hommes bien disants,

Dont les écrits leur haussent un trophée

Pour se venger du long oubli des ans.

Que l'ignorant prise la chose basse;

Mais le mari des Muses bien appris,

Aura toujours cette hautaine grâce

Qu'il ne voudra que celle de grand prix.

Quant est de moi, rien plus je ne souhaite

Que d'Apollon me voir favoriser,

Et pour me voir son excellent poète,

Pouvoir de l'eau d'Hélicon épuiser;

A celle fin qu'une belle couronne

Ceigne mon front de laurier couronné,

Et que l'honneur qu'aux beaux écrits on donne

Soit quelquefois à mon livre donné.

Pendant qu'on vit, la pâlissante envie

Des bons esprits aboie le renom :

Mais tôt après, se finissant la vie,

On leur voit rendre
un perdurable nom.

J'espère bien, mêmes après l'audace

Et de la mort et du temps oublieux,

Que mes écrits gagneront quelque place,

Malgré l'aboi de ces chiens envieux.