Affichage des articles dont le libellé est Rome. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rome. Afficher tous les articles

mardi 18 juin 2019

Sacrés coteaux et vous saintes ruines (Joachim du Bellay)

Allez hop ! Un petit Du Bellay pour la route ! (route qu'il a bien fallu construire !)

Sacrés coteaux et vous saintes ruines,
Qui le seul nom de Rome retenez,
Vieux monuments, qui encore soutenez
L'honneur poudreux de tant d'âmes divines :

Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines,
Qui de vous voir le ciel même étonnez,
Las, peu à peu cendre vous devenez,
Fable du peuple et publiques rapines !

Et bien qu'au temps pour un temps fassent guerre
Les bâtiments, si est-ce que le temps
Oeuvres et noms finalement atterre.

Tristes désirs, vivez donc contents :
Car si le temps finit chose si dure,
Il finira la peine que j'endure.

L'éditeur tient à faire remarquer que l'auteur de ce poème ne s'est pas foulé car il a employé le mot "ciel" 2 fois dans 2 vers successifs. Tout se perd !

lundi 3 septembre 2018

Ode à Alcippe (François Maynard)

Ce François Maynard devait avoir un sacré béguin pour cet Alcippe...

Alcippe, reviens dans nos bois.
Tu n'as que trop suivi les rois,
Et l'infidèle espoir dont tu fais ton idole.
Quelque bonheur qui seconde tes voeux,
Ils n'arrêteront pas le temps qui toujours vole
Et qui d'un triste blanc va peindre tes cheveux.

La Cour méprise ton encens.
Ton rival monte, et tu descends,
Et dans le cabinet le favori te joue.
Que t'a servi de fléchir le genou
Devant un Dieu fragile et fait d'un peu de boue,
Qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ?

Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
Fuis les injustes adorés,
Et descends dans toi-même à l'exemple du sage.
Tu vois de près ta dernière saison
Tout le monde connaît ton nom et ton visage
Et tu n'es pas connu de ta propre raison.

Ne forme que des saints désirs,
Et te sépare des plaisirs
Dont la molle douceur te fait aimer la vie.
Il faut quitter le séjour des mortels,
Il faut quitter Philis, Amarante et Sylvie,
 qui ta folle amour élève des autels.

Il faut quitter l'ameublement
Qui nous cache pompeusement,
Sous de la toile d'or, le plâtre de ta chambre.
Il faut quitter ces jardins toujours verts,
Que l'haleine des fleurs parfume de son ambre,
Et qui font des printemps au milieu des hivers.

C'est en vain que loin des hasards
Où courent les enfants de Mars,
Nous laissons reposer nos mains et nos courages ;
Et c'est en vain que la fureur des eaux
Et l'insolent Borée, artisan des naufrages,
Font à l'abri du port retirer nos vaisseaux.

Nous avons beau nous ménager
Et beau prévenir le danger,
La mort n'est pas un mal que le prudent évite ;
Il n'est raison, adresse, ni conseil
Qui nous puisse exempter d'aller où le Cocyte [leucocyte ?]
Arrose des pays inconnus au soleil.

Le cours de nos ans est borné,
Et quand notre heure aura sonné,
Clotho ne voudra plus grossir notre fusée.
C'est une loi, non pas un châtiment,
Que la nécessité qui nous est imposée
De servir de pâture aux vers du monument.

Résouds-toi d'aller chez les morts ;
Ni la race ni les trésors
Ne sauraient t'empêcher d'en augmenter le nombre,
Le potentat le plus grand de nos jours
Ne sera rien qu'un nom, ne sera rien qu'une ombre,
Avant qu'un demi-siècle ait achevé son cours.

On n'est guère loin du matin
Qui doit terminer le destin
Des superbes tyrans du Danube et du Tage.
Ils font les Dieux dans le monde chrétien :
Mais ils n'auront sur toi que le triste avantage
D'infecter un tombeau plus riche que le tien.

Et comment pourrions-nous durer ?
Le Temps, qui doit tout dévorer,
Sur le fer et la pierre exerce son empire ;
Il abattra ces fermes bâtiments
Qui n'offrent à nos yeux que marbre et que porphyre,
Et qui jusqu'aux Enfers portent leurs fondements.

On cherche en vain les belles tours
Où Pâris cacha ses amours,
Et d'où ce fainéant vit tant de funérailles.
Rome n'a rien de son antique orgueil,
Et le vide enfermé de ses vieilles murailles
N'est qu'un affreux objet et qu'un vaste cercueil.

Mais tu dois avecque mépris
Regarder ces petits débris :
Le Temps amènera la fin de toutes choses ;
Et ce beau ciel, ce lambris azuré,
Ce théâtre où l'Aurore épanche tant de roses,
Sera brûlé des feux dont il est éclairé.

Le grand astre qui l'embellit
Fera sa tombe de son lit
L'air ne formera plus ni grêles, ni tonnerres :
Et l'univers, qui dans son large tour
Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres,
Sans savoir où tomber, tombera quelque jour.

dimanche 21 juin 2009

Ce siècle avait deux ans ! [les feuilles d'automne] (Victor Hugo)

"Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte" ...
"Besançon, vieille ville espagnole" ...
"Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !" ...


En ce premier jour de l'été, la
carte du comptoir des vers publie le chef d'oeuvre généalogique de Victor Hugo, poète napoléonien qui finit héraut de la République.

La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà
Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

C’est moi.

C’est moi. Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandait son amour et ne mesurait pas !

Ô l’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse

Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,

Comment ce haut destin de gloire et de terreur

Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,

Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,

À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.

Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,

L’océan convulsif tourmente en même temps

Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,

Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant jeune encore et souvent éprouvé,

J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,

Et l’on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,

Mon âme où ma pensée habite comme un monde,

Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,

Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,

Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,

Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;

S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur

Dans le coin d’un roman ironique et railleur,

Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie ;

Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie

D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,

Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume

Dans le rythme profond, moule mystérieux

D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;

C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,

L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,

Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.

L’orage des partis avec son vent de flamme

Sans en altérer l’onde a remué mon âme ;

Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur

Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !

Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,

À l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;

Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine

Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !

==================================================

Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, toute entière, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, la Victoire, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa au miroir, Elsa, Santa Espina,les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

mercredi 1 avril 2009

Les voeux stériles (Alfred de Musset)

La carte du comptoir fournit maintenant un poème d'Alfred de Musset qui semble ne jamais finir, beau comme l'antique et filandreux à souhait ...

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ni d'explications, propose ses "classiques" en bas de cet opus.


Puisque c'est ton métier, misérable poète,

Même en ces temps d'orage, où la bouche est muette,

Tandis que le bras parle, et que la fiction

Disparaît comme un songe au bruit de l'action ;

Puisque c'est ton métier de faire de ton âme

Une prostituée, et que, joie ou douleur,

Tout demande sans cesse à sortir de ton coeur ;

Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,

N'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,

Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;

Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.

Abandonne aux vieillards sans force et sans courage

Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux

Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.

Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes !

Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,

Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté,

Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.

Ô Machiavel ! Tes pas retentissent encore

Dans les sentiers déserts de San Casciano.

Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore,

Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.

Ta main, lasse le soir d'avoir creusé la terre,

Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.

Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ;

La vile oisiveté, fille de la misère,

A ton ombre en tous lieux se traînait lentement,

Et buvait dans ton coeur les flots purs de ton sang :

"Qui suis-je ? Ecrivais-tu, qu'on me donne une pierre,

"Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux

"Que je fuis, et je tends des bras las du repos."

C'est ainsi, Machiavel, qu'avec toi je m'écrie :

Ô médiocre, celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,

Est bien poltron au jeu, s'il ne dit : tout ou rien.

Je suis jeune, j'arrive. A moitié de ma route,

Déjà las de marcher, je me suis retourné.

La science de l'homme est le mépris sans doute ;

C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné.

Mais qu'en dois-je penser ? Il n'existe qu'un être

Que je puisse en entier et constamment connaître

Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,

Un seul ! ... Je le méprise. - Et cet être, c'est moi.

Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je appris ? - Le temps est si rapide !

L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;

Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

Tout à coup il rencontre une source limpide,

Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.

Que me dirai-je alors ? Quand j'aurai fait mes peines,

Quand on m'entendra dire : hélas ! il est trop tard ;

Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines

Et s'irrite en criant contre un lâche repos,

S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os ...

Ô vieillesse ! A quoi donc sert ton expérience ?

Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance

Vers le commun tombeau des hommes, si la mort

Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?

N'existait-il donc pas à cette loterie

Un joueur par le sort assez bien abattu

Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,

Il me dît en sortant : n'entrez pas, j'ai perdu !

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,

De mes voeux insensés éternelle patrie,

J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front

Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.

La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir ;

Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ;

Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes

Nos regards tout à coup viennent à découvrir

Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue ...

La langue que parlait le coeur de Phidias

Sera toujours vivante et toujours entendue ;

Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles

Où sous le toit des cours Rome avait abrité

Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté ?

Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,

Elevant des palais, des tombeaux, des autels,

Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ;

Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,

Quand Rome combattait Venise et les Lombards,

Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts !

Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles,

Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,

Cherchant la vie au fond de ce néant humain,

Levant de temps en temps sa tête appesantie,

Pour jeter un regard de colère et d'envie

Sur les palais de Rome, où, du pied de l'autel,

A ses rivaux de loin souriait Raphaël.

Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,

Travaillant pour son coeur, laissant à Dieu le reste ;

Le Giorgione, superbe, au jeune Titien

Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;

Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,

Brisant son jeune coeur sur un autel de pierre,

Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,

Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel ...

Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être,

Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper ;

Mais aujourd'hui pour qui ? Dans quel but ? Sous quel maître ?

L'artiste est un marchand, et l'art est un métier.

Un pâle simulacre, une vile copie,

Naissent sous le soleil ardent de l'Italie ...

Nos oeuvres ont un an, nos gloires ont un jour ;

Tout est mort en Europe, - oui, tout, - jusqu'à l'amour.

Ah ! Qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie

Pousse à ce malheureux métier de poésie

Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment

Toute sincérité; gardez que l'on ne voie

Tomber de votre coeur quelques gouttes de sang ;

Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie

Coûte cher, que le sage est ami du repos,

Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée

Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !

Ah ! Qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie

Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,

S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent : c'est assez !

Qu'est la pensée, hélas ! Quand l'action commence ?

L'une recule où l'autre intrépide s'avance.

Au redoutable aspect de la réalité,

Celle-ci prend le fer, et s'apprête à combattre ;

Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre,

Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! Meurs courbé sur ta harpe muette,

Mozart t'attend. - Et toi, misérable poète,

Qui que tu sois, enfant, homme, si ton coeur bat,

Agis ! Jette ta lyre; au combat, au combat !

Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant l'orage ?

A l'action ! Au mal ! Le bien reste ignoré.

Allons ! Cherche un égal à des maux sans remède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.

L'homme peut haïr l'homme, et fuir; mais malgré lui,

Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.

C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,

Et pour tous ces discours prostitués sans fin,

Que l'homme au coeur joyeux jette à celui qui pleure,

Comme le riche jette au mendiant son pain,

Qui pourrait en vouloir ? Et comment le vulgaire,

Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,

Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir ?

Allez sur une place, étalez sur la terre

Un corps plus mutilé que celui d'un martyr,

Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,

Et soulevant déjà l'âme prête à partir ;

La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,

Elle l'aime. Vos maux, dont on vous saura gré,

Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme

Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,

Et dans un jeune coeur des regrets de vieillard ;

Dites-leur que sans mère, et sans soeur, et sans femme,

Sans savoir où verser, avant que de mourir,

Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être ...

Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs ?

On croit au sang qui coule, et l'on doute des pleurs.

Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

Tu te gonfles, mon coeur ? ... Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ?

Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, j'y veux aller. - J'aurai du moins le coeur

De la mener si bas que la honte l'en prenne.

==================================================

Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, soir de bataille, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, vous parler ?, la solitude, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une mendiante rousse, confession, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, le chef de section, acousmate, dans l'abri-caverne, la Victoire, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, nous dormirons ensemble, Santa Espina,la rose et le réséda, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

lundi 16 février 2009

Heureux qui comme Ulysse (Joachim du Bellay)

La carte du comptoir des vers entreprend aujourd'hui un grand classique : l'Ulysse très heureux de Joachim du Bellay.

Si Ulysse ne vous revient pas, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi son "best of" :

- Joachim du Bellay : au fleuve de Loire

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, rois mages, sept moyens de monter dans la Lune, l'hymne au soleil, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, chanson de la plus haute tour, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, ma Bohème, l'orgie parisienne

- José Maria de Heredia : les conquérants, le vitrail, le voeu, soir de bataille, le tepidarium, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, les ténèbres, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le chat, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme celui là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,

Que des palais Romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Et plus que l'air marin la douceur angevine.