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dimanche 21 juin 2009

Ce siècle avait deux ans ! [les feuilles d'automne] (Victor Hugo)

"Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte" ...
"Besançon, vieille ville espagnole" ...
"Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !" ...


En ce premier jour de l'été, la
carte du comptoir des vers publie le chef d'oeuvre généalogique de Victor Hugo, poète napoléonien qui finit héraut de la République.

La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà
Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

C’est moi.

C’est moi. Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandait son amour et ne mesurait pas !

Ô l’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse

Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,

Comment ce haut destin de gloire et de terreur

Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,

Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,

À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.

Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,

L’océan convulsif tourmente en même temps

Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,

Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant jeune encore et souvent éprouvé,

J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,

Et l’on peut distinguer bien des choses passées

Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,

Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,

Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,

Mon âme où ma pensée habite comme un monde,

Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,

Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,

Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,

Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,

Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;

S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur

Dans le coin d’un roman ironique et railleur,

Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie ;

Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie

D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois

De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,

Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume

Dans le rythme profond, moule mystérieux

D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;

C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,

L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,

Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore

Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,

Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.

L’orage des partis avec son vent de flamme

Sans en altérer l’onde a remué mon âme ;

Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur

Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !

Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,

À l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;

Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine

Mon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, toute entière, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, la Victoire, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa au miroir, Elsa, Santa Espina,les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 1 mars 2009

Hommage à Lamartine (Charles Lassailly)

La carte du comptoir des vers rend hommage aujourd'hui au thuriféraire inconnu avec un plat de résistance très résistant voire indigeste : l'hommage à Lamartine de Charles Lassailly, écrivaillon "armé de la verge qui fouette" (en français dans son texte !).

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, propose aussi de parcourir ses "classiques" proposés en bas de ce poème.


Dieu merci, je me sens âme assez forte en moi,

Pour dire hardiment, selon toute ma foi,

Ce que j'ai sur le coeur, contre ces pamphlétaires

Qui de volcans boueux fécondent les cratères,

Jettent au vent l'honneur des réputations,

Et mentent à la muse, ainsi qu'aux nations.

Aboyeurs de places publiques,

Brocanteurs de sales reliques,

Que vous nommez la liberté,

Arrière, arrière les Pilates,

Les donneurs de louanges plates

Au monstre popularité !

La satire, en ses anathèmes,

N'a pas besoin d'impurs blasphèmes,

Coupables indignations,

Allez dans la voie ; elle est ample

Mais vous souillez le seuil du temple,

Vendeurs de profanations.

Je descends vers vous, moi, poète,

Armé de la verge qui fouette

Les hypocrites de vertu,

Et sous de luisantes écailles,

Je fouillerai dans vos entrailles ...

Et je crierai : toi, que veux-tu,

Toi qui renias un beau rôle ;

Qui ne sais pas que la parole

Ne doit jamais homicider :

Toi qui deviens un mauvais ange ;

Et sur des colonnes de fange,

Sembles à l'aise t'accouder !

Toi qui gagnes un vil pécule

À trafiquer le ridicule,

À mâcher toujours du venin,

Et sous le luxe de tes rimes,

Glisses des mots, qui sont des crimes,

Oui, toi, versificateur nain,

Oui, que veux-tu ? Jugeons tes comptes.

Montre-moi le tarif des hontes,

Que darde ton vers avili !

Pourquoi des peuples qu'on égare

Façonner, menteur et barbare,

Ces haines qui prennent le pli ? ...

Pourquoi, profès en calomnie,

De la vieillesse ou du génie

Arracher un fil au manteau ;

Et pour de misérables sommes,

Jeter en pâture des hommes

Aux fureurs de ton Alecto ?

Ah ! c'est vous qui l'avez tuée

La satire, prostituée,

Dont le pouvoir est impuissant,

Parce que fausse, haïssable,

Elle a fait mentir sur le sable

Des lignes écrites au sang !

Est-ce donc là que vous en êtes,

Qu'il ne vous faut plus que des têtes,

Et vous regardez à l'entour !

Comme si toi, que l'on vénère,

Ô ma Liberté, dans ton aire,

Tu couvais des veufs de vautour !

Ma sainte Liberté, je t'aime,

Sans foudroyer d'un anathème,

Sans maudire un seul nom humain ;

Car on se repent de maudire,

De s'être gonflé le coeur d'ire,

Quand l'histoire a son lendemain.

Après l'orage de la veille,

L'humanité, qui se réveille,

Voyant tant de germes éclos,

Tant de vérités, qu'on sait vite,

Tant d'épreuves, que l'on évite,

Et d'engrais derrière les flots,

Se rassure en la Providence,

Qui d'une oublieuse imprudence

Ne compromet pas l'avenir :

Si le progrès d'hier s'enraie,

C'est qu'une vérité plus vraie,

Pour le dépasser va venir !

Or, gardons mieux nos âmes chastes.

N'oublions plus que les contrastes

S'harmonisent par une loi.

Laissons les passions s'éteindre ;

Si quelqu'un erre, aimons le plaindre ;

Respectons quiconque a sa foi.

Ainsi votre tête se grise

D'une liberté mal comprise,

Rétrogrades républicains,

Vous, qui d'un siècle ôtez la pierre,

Afin d'exhumer Robespierre,

Dictateur pour des mannequins !

Ce n'est pas moi qui la renie,

Dans les luttes de son génie,

La grande révolution.

Elle a travaillé sa journée ;

Sa moisson fut bien moissonnée ;

Son char ouvrit notre sillon.

Lorsque l'Europe était en boule ;

Lorsque les peuples faisaient foule,

Se dressant en monts ennemis ;

Elle ne perdit pas courage,

Et remua, belle de rage,

Chaque sol où son pied s'est mis !

Certes, messieurs les jeunes hères,

Certes vous avez eu des pères

Dont les ombres s'allongent haut :

Mais vous qui finissez la tâche,

Ne regrettez point une tache,

N'espérez plus en l'échafaud !

Ah ! Plus heureux, de la morale,

De la religion qui râle,

Purs, défendez les intérêts.

Ceux-là brilleront sur les autres,

Qui vont, pacifiques apôtres,

À son tour, servir ce progrès.

La loi politique n'a force,

Que si le luxe de l'écorce

Vient de la sève du dedans

Orgueilleuses impatiences,

Régénérez les consciences

Celui qui prouve, c'est le temps !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), le soleil, toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les douaniers, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la belle italienne, l'affiche rouge, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, nocturne, le vigneron champenois, le chef de section, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

jeudi 18 décembre 2008

Le nid solitaire (Marceline Desbordes-Valmore)

La carte du comptoir des vers persiste et signe dans le voeu avec une autre oeuvre de Marceline Desbordes-Valmore, l'auteur indépassable de la maison de ma mère.

Ces voeux de Marceline amènent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à continuer de remiser au cellier le Heredia (les Conquérants), le Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Un jour un jour, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, Voyelles, Sensations, le Bateau Ivre, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Nocturne, Acousmate, Ô naturel désir, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) et l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,

Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace.

Va voir ! Et ne reviens qu'après avoir touché

Le rêve ... mon beau rêve à la terre caché.

Moi, je veux du silence, il y va de ma vie ;

Et je m'enferme où rien, plus rien ne m'a suivie ;

Et de son nid étroit d'où nul sanglot ne sort,

J'entends courir le siècle à côté de mon sort.

Le siècle qui s'enfuit grondant devant nos portes,

Entraînant dans son cours, comme des algues mortes,

Les noms ensanglantés, les voeux, les vains serments,

Les bouquets purs, noués de noms doux et charmants.

Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,

Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace.

Va voir ! Et ne reviens qu'après avoir touché

Le rêve ... mon beau rêve à la terre caché !

samedi 27 octobre 2007

Inscription (Charles Cros)

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;

Elle a des immensités mornes

Et d'innombrables soleils clairs ;

Aussi, malgré le mal, ma vie

De tant de diamants ravie

Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles

Mes visions qu'on croyait folles,

Ma réponse aux mondes lointains

Qui nous adressaient leurs messages,

Eclairs incompris de nos sages

Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière

Tous les secrets de la lumière,

Tous les mystères du cerveau,

J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,

Faire pleurer et faire rire

Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,

Tout ce que reflète une glace,

L'ivresse d'un bal d'opéra,

Les soirs de rubis, l'ombre verte

Se fixent sur la plaque inerte.

Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées

J'ai voulu que les voix aimées

Soient un bien, qu'on garde à jamais,

Et puissent répéter le rêve

Musical de l'heure trop brève ;

Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,

Diront que j'avais du génie

Et, dans les siècles apaisés,

Les femmes diront que mes lèvres,

Malgré les luttes et les fièvres,

Savaient les suprêmes baisers.

mercredi 18 juillet 2007

Poésies (Isidore Ducasse dit le comte de Lautréamont)

Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.
Les premiers principes doivent être hors de discussion.
J'accepte Euripide et Sophocle ; mais je n'accepte pas Eschyle.
Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires
et de mauvais goût envers le créateur.
Repoussez l'incrédulité : vous me ferez plaisir.
Il n'existe que deux genres de poésies ; il n'en est qu'une.
Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par
laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme
garde-malade. C'est le poète qui console l'humanité ! Les rôles sont
intervertis arbitrairement.
Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.
Je ne laisserai pas de Mémoires.
La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un
fleuve majestueux et fertile.
Ce n'est qu'en admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la
faire moralement. Ô nuits d'Young ! vous m'avez causé beaucoup de
migraines !
On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve,
néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées, il n'y a qu'un pas.
Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques de
vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs
profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes, par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.

lundi 16 juillet 2007

L'amour à Paris (Théodore de Banville)

Fille du grand Daumier ou du sublime Cham,

Toi qui portes du reps et du madapolam,

O Muse de Paris ! toi par qui l'on admire

Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre,

Toi pour qui notre siècle inventa les corsets

A la minute, amour du puff et du succès !

Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière

Colportes Marivaux retouché par Barrière,

Précieuse Évohé ! chante, après Gavarni,

L'amour et la constance en brodequin verni.

Dans ces pays lointains situés à dix lieues,

Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues,

Parmi ces Saharas récemment découverts,

Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers

Ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette,

Il se cabre, on l'entend fredonner: Turlurette !

Et, l'oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf

Évacue un sonnet imité de Baïf.

Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine

Tourbillonner en choeur les cauchemars d'Antoine ;

Le voilà frémissant et rouge comme un coq ;

Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock

Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines,

Fait partir à ses yeux des chandelles romaines

Et dans son coeur troublé met tout en désarroi,

Comme un feu d'artifice à la fête du roi.

La grisette ! Il revoit la petite fenêtre.

Les rayons souriants du jour qui vient de naître,

A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur,

Dorent les liserons et les pois de senteur.

Une tête charmante, un ange, une vignette

De ce gai reposoir agace la lorgnette.

En voyant de la rue un rire triomphant

Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant

Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses,

A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.

Elle va se lacer en chantant sa chanson,

Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson,

Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ;

Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche

Et cacher cent trésors, et du cachot de grès

La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets

Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne

Un doux or délivré des morsures du peigne.

Ce poème fini, dans un grossier réseau

Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau,

Puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille,

La folle va laisser, tandis qu'elle travaille,

L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts

Et, comme un frais méandre égaré dans les bois,

Elle entrelacera, modeste poésie,

Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie.

C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas !

Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas,

Paul de Kock embellit, d'une main paternelle,

Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle,

Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons,

Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons !

La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres,

Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ;

Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût,

Dit un mot de génie, et la Lorette fut !

Hurrah ! Les Aglaé ! les Ida, les charmantes,

En avant ! Le champagne a baptisé les mantes !

Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra !

Après, la Maison-d'Or ! Corinne chantera,

Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire,

Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire !

Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas,

Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas !

Écoutez Pomaré, reine de la folie,

Qui chante : Un général de l'armée d'Italie !

Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier.

Quel aplomb ! je l'avais entendu l'an dernier.

Vive Laïs ! Corinthe existe au sein des Gaules !

Ah! nous avons vraiment les femmes les plus drôles

De Paris ! Périclès vit chez nous en exil,

Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ?

Évohé ! toi qui sais le fond de ces arcanes,

Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes,

Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur

Le claque enrubanné du fameux débardeur,

Apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline,

La pâle Vérité nue et sans crinoline,

Et convaincs une fois les faiseurs de journaux

De complicité vile avec les Oudinots.

Descends jusques au fond de ces hontes immenses

Qui sont le paradis des auteurs de romances,

Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers,

Et si la perle en feu rayonne au fond des mers,

Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes,

Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes.

Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux !

Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux

D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse !

Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce !

Parcours, en exhalant tes regrets superflus,

Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus,

Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.

Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.

Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs,

Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs,

N'enchaîne déjà plus son amant Diogène ;

Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne,

Si leur Alcibiade et leur sage Phryné

Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ;

Si dans notre Paris Athènes est bien morte,

Dans les salons dorés où se tient à la porte

La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom

Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.

Là, l'amour est un art comme la poésie:

Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie

Poussent la blanche nef que guident sur son lac

Anacréon, Ovide et le divin Balzac,

Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,

La Volupté plus belle encore que la Grâce !

O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs,

Tâche d'égratigner la porte des salons,

Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises,

Les amours de duchesse et les amours bourgeoises !

Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux

Sa marraine aujourd'hui moins sévère ; dis-nous

La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse,

Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ;

Dis-nous les nobles seins que froissent les talons

Des superbes chasseurs choisis pour étalons ;

Et comment Messaline, encore extasiée,

Au matin rentre lasse et non rassasiée,

Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur,

Tandis que son époux, orateur déjà mûr,

Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,

Interpelle un miroir en attendant la Chambre !

Ah ! posons nos deux mains sur notre coeur sanglant !

Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,

Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie,

L'implacable Cypris attachée à sa proie !

Quand il parle d'amour sans pleurer et crier,

Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier

Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne,

Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne,

Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur,

L'ouragan du passé dans les flots de son coeur !

samedi 14 juillet 2007

Aux morts du 4 décembre (Victor Hugo)

Jouissez du repos que vous donne le maître.

Vous étiez autrefois des coeurs troublés peut-être,

Qu'un vain songe poursuit ;

L'erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l'envie ;

Vos bouches, d'où sortait la vapeur de la vie,

Étaient pleines de bruit.

Faces confusément l'une à l'autre apparues,

Vous alliez et veniez en foule dans les rues,

Ne vous arrêtant pas,

Inquiets comme l'eau qui coule des fontaines,

Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,

Mêlant les mêmes pas.

Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,

Projets, espoirs, briser l'homme de l'Élysée,

L'homme du Vatican,

Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ;

Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère

Et tout peuple un volcan.

Vous aimiez, vous aviez le coeur lié de chaînes,

Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines,

Pleins de soucis poignants,

Ainsi que l'océan sent remuer ses ondes,

Se soulever en vous mille vagues profondes

Sous les cieux rayonnants.

Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage,

Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l'âge

Vous prît et vous courbât,

Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête,


Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempête,

La douleur, ce combat.

Grâce au quatre décembre, aujourd'hui, sans pensée,

Vous gisez étendus dans la fosse glacée

Sous les linceuls épais ;

Ô morts, l'herbe sans bruit croît sur vos catacombes,

Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes !

L'empire, c'est la paix.


N.B. : ce poème de Victor Hugo traite du coup d'état Louis-Napoléon Bonaparte (plus connu comme empereur Napoléon III) transformant la Deuxième République en Second Empire le 2 décembre 1851.
Les rares révoltes, notamment dans le sud est de la France, qui tentèrent de s'opposer au nouveau régime furent réprimées dans le sang comme les barricades à Paris le 4 décembre 1851.