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vendredi 28 novembre 2008

Le hareng saur (Charles Cros)

Après avoir évoqué le mot mot, le mot pause et même le mot commentaire ; le comptoir des vers et sa carte des poésies focalisent ce soir sur l'improbable vocable composé. Faut-il y voir une inspiration Dada ?

Cette série composite est inaugurée par un poème primesautier et poissonnier de Charles Cros, l'inventeur du phonographe.


Pour cause de composé, la carte du comptoir poétique, sans aucun commentaire, cesse de proposer de l'Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), de l'Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), de l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) ou du Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,

Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,

Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,

Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,

Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,

Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,

Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,

Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,

Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,

L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,

Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,

Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,

Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,

Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,

Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

vendredi 21 novembre 2008

A une chatte (Charles Cros)

Le comptoir des vers et sa carte marquent une pause dans leur brève et récente série sur Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger), pour un poème sur les chats (ou plutôt en l'occurence sur les chattes) dans la lignée du petit chat d'Edmond Rostand.

A cause des félins et de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers remballe pour le moment le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) et l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Chatte blanche, chatte sans tache,

Je te demande, dans ces vers,

Quel secret dort dans tes yeux verts,

Quel sarcasme sous ta moustache.

Tu nous lorgnes, pensant tout bas

Que nos fronts pâles, que nos lèvres

Déteintes en de folles fièvres,

Que nos yeux creux ne valent pas

Ton museau que ton nez termine,

Rose comme un bouton de sein,

Tes oreilles dont le dessin

Couronne fièrement ta mine.

Pourquoi cette sérénité ?

Aurais-tu la clé des problèmes

Qui nous font, frissonnants et blêmes,

Passer le printemps et l'été ?

Devant la mort qui nous menace,

Chats et gens, ton flair, plus subtil

Que notre savoir, te dit-il

Où va la beauté qui s'efface,

Où va la pensée, où s'en vont

Les défuntes splendeurs charnelles ?

Chatte, détourne tes prunelles ;

J'y trouve trop de noir au fond.

jeudi 10 janvier 2008

Dans la clairière (Charles Cros)

Après la série sur Evangeline, voici, sur le comptoir des vers, une brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" (voire avec la syllabe mo ...).
Car, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
"C'est toute la musique que j'aime !"



Pour plus d'agilité, pour le loyal duel,

Les témoins ont jugé, qu'elles se battraient nues.

Les causes du combat resteront inconnues.

Les deux ont dit : Motif tout individuel.

La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel,

Le sang rougit ses seins blancs et ses lèvres charnues.

La brune a le corps d'ambre et des formes ténues ;

Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard cruel.

Cette haie où l'on a jeté chemise et robe,

Ce corps qui tour à tour s'avance ou se dérobe,

Ces seins dont la fureur fait se dresser les bouts,

Ces battements de fer, ces sifflantes caresses,

Tout paraît amuser ce jeune homme à l'oeil doux

Qui fume en regardant se tuer ses maîtresses.

samedi 27 octobre 2007

Inscription (Charles Cros)

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;

Elle a des immensités mornes

Et d'innombrables soleils clairs ;

Aussi, malgré le mal, ma vie

De tant de diamants ravie

Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles

Mes visions qu'on croyait folles,

Ma réponse aux mondes lointains

Qui nous adressaient leurs messages,

Eclairs incompris de nos sages

Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière

Tous les secrets de la lumière,

Tous les mystères du cerveau,

J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,

Faire pleurer et faire rire

Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,

Tout ce que reflète une glace,

L'ivresse d'un bal d'opéra,

Les soirs de rubis, l'ombre verte

Se fixent sur la plaque inerte.

Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées

J'ai voulu que les voix aimées

Soient un bien, qu'on garde à jamais,

Et puissent répéter le rêve

Musical de l'heure trop brève ;

Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,

Diront que j'avais du génie

Et, dans les siècles apaisés,

Les femmes diront que mes lèvres,

Malgré les luttes et les fièvres,

Savaient les suprêmes baisers.

jeudi 26 juillet 2007

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.