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lundi 25 août 2008

Simple agonie (Jules Laforgue)

Continuons cette rentrée en persistant dans le genre pathétique avec à la carte du comptoir des vers ce poème lugubre de Jules Laforgue bien loin d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation, du Dormeur du Val et de voyelles ou de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane.

Ô paria ! - Et revoici les sympathies de mai.

Mais tu ne peux que te répéter, ô honte !

Et tu te gonfles et ne crèves jamais.

Et tu sais fort bien, ô paria,

Que ce n'est pas du tout ça.

Oh ! que

Devinant l'instant le plus seul de la nature,

Ma mélodie, toute et unique, monte,

Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu'elle peut

Et dise la chose qu'est la chose,

Et retombe, et reprenne,

Et fasse de la peine,

Ô solo de sanglots,

Et reprenne et retombe

Selon la tâche qui lui incombe.

Oh ! que ma musique

Se crucifie,

Selon sa photographie

Accoudée et mélancolique !

Il faut trouver d'autres thèmes,

Plus mortels et plus suprêmes.

Oh ! bien, avec le monde tel quel,

Je vais me faire un monde plus mortel !

Les âmes y seront à musique,

Et tous les intérêts puérilement charnels,

Ô fanfares dans les soirs,

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Enquêtes, enquêtes,

Seront l'unique fête !

Qui m'en défie ?

J'entasse sur mon lit, les journaux linge sale,

Dessins de mode, photographies quelconques,

Toute la capitale,

Matrice sociale.

Que nul n'intercède,

Ce ne sera jamais assez,

Il n'y a qu'un remède,

C'est de tout casser.

Ô fanfares dans les soirs !

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Et nous aurons beau la piétiner à l'envi,

Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,

Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés,

Et des femmes à jamais laides ...

Que nul n'intercède,

Il faut tout casser.

Alléluia, Terre paria.

Ce sera sans espoir,

De l'aurore au soir,

Quand il n'y en aura plus il y en aura encore,

Du soir à l'aurore.

Alléluia, Terre paria !

Les hommes de l'art

Ont dit : "Vrai, c'est trop tard".

Pas de raison,

Pour ne pas activer sa crevaison.

Aux armes, citoyens ! Il n'y a plus de raison :

Il prit froid l'autre automne,

S'étant attardé vers les peines des cors,

Sur la fin d'un beau jour.

Oh ! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l'automne,

Qu'il nous montra qu'on meurt d'amour !

On ne le verra plus aux fêtes nationales,

S'enfermer dans l'Histoire et tirer les verrous,

Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale ;

Ô vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous.

vendredi 29 février 2008

A la musique (Arthur Rimbaud)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se poursuit.
Comme le proclame un chanteur inénarrable et
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes ...".



Place de la Gare, à Charleville.


Sur la place taillée en mesquines pelouses,

Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,

Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs

Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,

Balance ses schakos dans la Valse des fifres :

Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;

Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :

Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames

Auprès desquelles vont, officieux cornacs,

Celles dont les volants ont des airs de réclames,

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités

Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,

Fort sérieusement discutent les traités,

Puis prisent en argent, et reprennent : " En somme !"

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,

Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,

Savoure son onnaing d'où le tabac par brins

Déborde - vous savez, c'est de la contrebande,

Le long des gazons verts ricanent les voyous,

Et, rendus amoureux par le chant des trombones,

Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious

Caressent les bébés pour enjôler les bonnes ...

Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,

Sous les marronniers verts les alertes fillettes :

Elles le savent bien ; et tournent en riant,

Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours

La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :

Je suis, sous le corsage et les frêles atours,

Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas ...

Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.

Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas ...

Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres ...

samedi 3 novembre 2007

Mais musique alors ... (Max Elskamp)

Mais musique alors

De mots qui s'avère,

Parlers étrangers

Du sud et du nord,

Offices, bureaux

Et comptoirs ouverts

Où s'en vont pressés

Commis et clercs d'eau,

Rue qui dit sa vie

Toute de gens pleine,

Dans le vent qui rit,

Qui le suit son lot,

Musiques dans l'air

Des heures qui viennent,

Dites à voix pleine

Par des cloches claires,

C'est au long des mois,

Dans l'an qui s'enchaîne,

A chacun sa joie,

A chacun sa peine,

Et saison qui vient,

Dans le temps qui va,

Rue fêtant le saint

Ou le jour qu'elle a.

mardi 21 août 2007

Soir de bataille (José Maria de Heredia)

Le choc avait été très rude. Les tribuns

Et les centurions, ralliant les cohortes,

Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes

La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts,

Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,

Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes ;

Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches,

Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,

Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,

Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,

Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.