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vendredi 7 novembre 2008

Le palais du tonnerre (Guillaume Apollinaire)

Bientôt le quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918 et bientôt le 11 novembre, aussi la série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée, 14 juin 1915, Simultanéités ...) s'allonge sur la carte du comptoir des vers avec encore un poème sur la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire - engagé volontaire en 1914 dans l'armée française - a combattu durant la première guerre mondiale comme "poilu" dans l'artillerie, particulièrement en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui permit d'être naturalisé
français en 1917 (il avait avant cela la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut touché à la tête par un éclat d'obus. Cette blessure, qui lui valut une trépanation, affaiblit terriblement
Apollinaire qui mourut de la grippe espagnole juste avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Bien que réputé pour ses poèmes d'amour (notamment "
Pont Mirabeau"), Guillaume Apollinaire est surtout le poète tragique de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire et de guerre de 1914-1918, la carte du comptoir des vers est en panne d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie

En regardant la paroi adverse qui semble en nougat

On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert

Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les caissons

Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte

Et le boyau s'en va couronné de craie semé de branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre

Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites

Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui paraît ancien

Le plafond est fait de traverses de chemin de fer

Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d'aiguilles de sapin

Et de temps en temps des débris de craie tombent comme des morceaux de vieillesse

À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce qui sert généralement aux emballages

Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l'âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il dévore et fugitif

Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches

Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille choses

Comme on fait à la mémoire

Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues

Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs

Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée

Noirs blancs rouges

Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires

Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine

Ornée de six lits placés en fer à cheval

Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie

Et des plaques de tôle ondulée

Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite

Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés

Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes

Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais

Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi petite qu'une souris

Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d'une lunette

Petit palais où tout s'assourdit

Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique

Le goût de l'anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

Plus précieuse

Que ce qu'on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n'ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique

Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d'ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure

De ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre

Le poète (Guillaume Apollinaire)

Alors qu'approche le quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918, la série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée, 14 juin 1915, Simultanéités ...) s'allonge sur la carte du comptoir des vers avec un autre poème datant la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire - engagé volontaire en 1914 dans l'armée française - a combattu durant la première guerre mondiale comme "poilu" dans l'artillerie, particulièrement en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui permit d'être naturalisé
français en 1917 (il avait avant cela la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut atteint à la tête par un éclat d'obus. Cette blessure, qui lui valut une trépanation, affecta durablement
Apollinaire qui mourut de la grippe espagnole juste avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Bien que célèbre pour ses poèmes d'amour (notamment "
Pont Mirabeau"), Guillaume Apollinaire est avant tout le poète tragique de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire et de guerre de 1914-1918, la carte du comptoir des vers est en rupture d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Je me souviens ce soir de ce drame indien

Le Chariot d'Enfant un voleur y survient

Qui pense avant de faire un trou dans la muraille

Quelle forme il convient de donner à l'entaille

Afin que la beauté ne perde pas ses droits

Même au moment d'un crime

Et nous aurions je crois

A l'instant de périr nous poètes nous hommes

Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes

Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté

N'est la plupart du temps que la simplicité

Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée

Étaient restés debout et la tête penchée

S'appuyant simplement contre le parapet

J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait

Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes

Avec l'aspect penché de quatre tours pisanes

Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit

Dans les éboulements et la boue et le froid

Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture

Anxieux nous gardons la route de Tahure

J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir

Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure

Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule

Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'écoule

Parfois une fusée illumine la nuit

C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit

La terre se lamente et comme une marée

Monte le flot chantant dans mon abri de craie

Séjour de l'insomnie incertaine maison

De l'Alerte la Mort et la Démangeaison

mardi 14 octobre 2008

Les poètes de sept ans (Arthur Rimbaud)

La carte du comptoir des vers continue sa série sur la matière première du poème le pied avec la fin du filon d'Arthur Rimbaud.
Cette livraison est un poème tragique sur l'enfance qui mériterait d'être aussi renommé que
Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Mes petites amoureuses ou pourquoi pas l'Orgie parisienne.

Aux dernières nouvelles, toujours pas de
Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...) ...


Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,

L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance ; très

Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits

Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.

Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe

On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,

Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s'illunait,

Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son oeil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,

De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.

C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes,

Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté,

La petite brutale, et qu'elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,

Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons ;

Et, par elle meurtri des poings et des talons,

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;

Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.

Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour,

Font autour des édits rire et gronder les foules.

Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, seul, et couché sur des pièces de toile

Écrue, et pressentant violemment la voile !

dimanche 18 novembre 2007

Le bazar (Emile Verhaeren)

C'est un bazar, au bout des faubourgs rouges :

Etalages toujours montants, toujours accrus,

Tumulte et cris jetés, gestes vifs et bourrus

Et lettres d'or, qui soudain bougent,

En torsades, sur la façade.

C'est un bazar, avec des murs géants

Et des balcons et des sous-sols béants

Et des tympans montés sur des corniches

Et des drapeaux et des affiches

Où deux clowns noirs plument un ange.

On y étale à certains jours,

En de vaines et frivoles boutiques,

Ce que l'humanité des temps antiques

Croyait divinement être l'amour,

Aussi les Dieux et leur beauté

Et l'effrayant aspect de leur éternité

Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes

Et les livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières

Sont là, sur des étaux et s'empoussièrent,

Des mots qui renfermaient l'âme du monde

Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous

Sont charriés et ballottés, dans la faconde

Des camelots et des voyous.

L'immensité se serre en des armoires

Dérisoires et rayonne de plaies,

Et le sens même de la gloire

Se définit par des monnaies.

Lettres jusqu'au ciel, lettres en or qui bouge,

C'est un bazar au bout des faubourgs rouges !

La foule et ses flots noirs

S'y bousculent près des comptoirs
,

La foule, oh ses désirs multipliés,

Par centaines et par milliers !

Y tourne, y monte, au long des escaliers,

Et s'érige folle et sauvage,

En spirale, vers les étages.

Là-haut, c'est la pensée

Immortelle, mais convulsée,

Avec ses triomphes et ses surprises
,

Qu'à la hâte on expertise.

Tous ceux dont le cerveau


S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux,

Tous les chercheurs qui se fixent pour cible

Le front d'airain de l'impossible

Et le cassent, pour que les découvertes

S'en échappent, ailes ouvertes,

Sont là gauches, fiévreux, distraits,

Dupes des gens qui les renient

Mais utilisent leur génie,

Et font argent de leurs secrets.

Oh ! les Edens, là-bas, au bout du monde,

Avec des glaciers purs à leurs sommets sacrés,

Que ces voyants des lois profondes

Ont explorés,


Sans se douter qu'ils sont les Dieux.

Oh ! leur ardeur à recréer la vie,

Selon la foi qu'ils ont en eux

Et la douceur et la bonté de leurs grands yeux
,

Quand, revenus de l'inconnu

Vers les hommes, d'où ils s'érigent,

On leur vole ce qui leur reste aux mains

De vérité conquise et de destin.

C'est un bazar tout en vertiges

Que bat, continûment, la foule, avec ses houles

Et ses vagues d'argent et d'or ;

C'est un bazar tout en décors,

Avec des tours, avec des rampes de lumières ;

C'est un bazar bâti si haut que, dans la nuit,

Il apparaît la bête et de flamme et de bruit

Qui monte épouvanter le silence stellaire.

samedi 17 novembre 2007

La ville (Emile Verhaeren)

Tous les chemins vont vers la ville.

Du fond des brumes,

Avec tous ses étages en voyage

Jusqu'au ciel, vers de plus hauts étages,

Comme d'un rêve, elle s'exhume.

Là-bas,

Ce sont des ponts musclés de fer,

Lancés, par bonds, à travers l'air ;

Ce sont des blocs et des colonnes

Que décorent Sphinx et Gorgones ;

Ce sont des tours sur des faubourgs ;

Ce sont des millions de toits

Dressant au ciel leurs angles droits :

C'est la ville tentaculaire,

Debout,

Au bout des plaines et des domaines.

Des clartés rouges

Qui bougent

Sur des poteaux et des grands mâts,

Même à midi, brûlent encor

Comme des oeufs de pourpre et d'or ;

Le haut soleil ne se voit pas :

Bouche de lumière, fermée

Par le charbon et la fumée.

Un fleuve de naphte et de poix

Bat les môles de pierre et les pontons de bois,

Les sifflets crus des navires qui passent

Hurlent de peur dans le brouillard,

Un fanal vert est leur regard

Vers l'océan et les espaces.

Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons,

Des tombereaux grincent comme des gonds,

Des balances de fer font choir des cubes d'ombre

Et les glissent soudain en des sous-sols de feu,

Des ponts s'ouvrant par le milieu,

Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres

Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,

Immensément, par à travers

Les toits, les corniches et les murailles,

Face à face, comme en bataille.

Et tout là-bas, passent chevaux et roues,

Filent les trains, vole l'effort,

Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues

Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.

Des rails ramifiés y descendent sous terre

Comme en des puits et des cratères

Pour reparaître au loin en réseaux clairs d'éclairs

Dans le vacarme et la poussière.

C'est la ville tentaculaire.

La rue - et ses remous comme des câbles

Noués autour des monuments

Fuit et revient en longs enlacements ;

Et ses foules inextricables,

Les mains folles, les pas fiévreux,

La haine aux yeux,

Happent des dents le temps qui les devance.

A l'aube, au soir, la nuit,

Dans la hâte, le tumulte, le bruit,

Elles jettent vers le hasard l'âpre semence

De leur labeur que l'heure emporte.

Et les comptoirs mornes et noirs

Et les bureaux louches et faux

Et les banques battent des portes

Aux coups de vent de la démence.

Le long du fleuve, une lumière ouatée,

Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,

De réverbère en réverbère se recule.

La vie avec des flots d'alcool est fermentée.

Les bars ouvrent sur les trottoirs

Leurs tabernacles de miroirs

Où se mirent l'ivresse et la bataille,

Une aveugle s'appuie à la muraille

Et vend de la lumière, en des boîtes d'un sou ;

La débauche et le vol s'accouplent en leur trou ;

La brume immense et rousse

Parfois jusqu'à la mer recule et se retrousse

Et c'est alors comme un grand cri jeté

Vers le soleil et sa clarté :

Places, bazars, gares, marchés,

Exaspèrent si fort leur vaste turbulence

Que les mourants cherchent en vain le moment de silence

Qu'il faut aux yeux pour se fermer.

Telle, le jour - pourtant, lorsque les soirs

Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,

La ville au loin s'étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir,

Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,

Ses rails sont des chemins audacieux

Vers le bonheur fallacieux

Que la fortune et la force accompagnent ;

Ses murs se dessinent pareils à une armée

Et ce qui vient d'elle encore de brume et de fumée

Arrive en appels clairs vers les campagnes.

C'est la ville tentaculaire,

La pieuvre ardente et l'ossuaire

Et la carcasse solennelle.

Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini

Vers elle.

mardi 13 novembre 2007

L'étal (Emile Verhaeren)

Au soir tombant, lorsque déjà l'essor

De la vie agitée et rapace s'affaisse,

Sous un ciel bas et mou et gonflé d'ombre épaisse,

Le quartier fauve et noir dresse son vieux décor

De chair, de sang, de vice et d'or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil de portes basses,

Les gens qui passent ;

Derrière elles, au fond de couloirs rouges

Des feux luisent, un rideau bouge

Et se soulève et permet d'entrevoir

De beaux corps nus en des miroirs.

Le port est proche. A gauche, au bout des rues,

L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue

Un pan de ciel énorme,

droite, un tas grouillant de ruelles difformes

Choit de la ville - et les foules obscures

S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,

Ceux qui veillent, mélancoliques, aux bancs de quart

Et les mousses dont les hardes sont suspendues

A des mâts abaissés ou des cordes tendues,

Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs,

Le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;

Les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;

La vague éveille en eux des images qui brûlent ;

Et leurs deux mains et leurs deux bras se désespèrent

Ou s'exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars,

Chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,

Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,

Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,

Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;

On les entend descendre en troupeaux noirs,

Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,

Et la débauche en eux si fortement bouscule

Leur avarice et leur prudence routinière

Qu'elle les use et les ruine, avec colère.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


Venus de quels lointains heureux ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,

Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse,

Autour de femelles rouges qui les affolent,

Ils s'assemblent et s'ameutent en ardentes paroles.

Des mascarons fougueux et des ornements crus

Luisent au long des murs et dans l'ombre se dardent ;

Des satyres sautants et des Bacchus ventrus

Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes ;

Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,

Les bols chauffent, tordant leur flamme en drapeaux bleus,

Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère ;

Une chatte bondit vers des mouches, légère,

Un ivrogne sommeille étendu sur un banc,

Et des femmes viennent à lui et se penchant

Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes.

Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,

Sur des fauteuils et des divans sont empilées,

La chair morne déjà d'avoir été foulée

Par les premiers passants de la vigne banale.

L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or,

Une autre bâille et s'étire, d'autres encor

Flambeaux défunts, thyrses usés des bacchanales

Sentant l'âge et la fin les flairer du museau,

Les yeux fixes, se caressent la peau,

D'une main lente et machinale.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


D'après l'argent qui tinte dans les poches,

La promesse s'échange ou le reproche ;

Un cynisme tranquille, une ardeur lasse

Préside à la tendresse ou bien à la menace.

L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent,

Lorsque les poings s'entrecognent, au vent

Des insultes et des jurons, toujours les mêmes,

Quelque gaîté s'essore et jaillit des blasphèmes,

Mais aussitôt retombe - et parfois l'on entend,

Dans le silence inquiétant,

Un clocher proche et haletant

Sonner l'heure lourde et funèbre,

Sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, au long des jours, quand les fêtes émargent,

Soit en hiver, Noël, soit en été, Saint-Pierre,

Le vieux quartier de crasse et de lumière

Monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :

Fenêtre par fenêtre, étage par étage,

Ses façades dardent, de haut en bas,

Le vice - et jusqu'au fond des galetas,

Brame l'ardeur et s'accouplent les rages.

Dans la grande salle, où les marins affluent,

Poussant au-devant d'eux quelque bouffon des rues

Qui se convulse en mimiques obscènes,

Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaine ;

Les hommes saouls braillent comme des fous,

Les femmes se livrent - et, tout à coup,

Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,

On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent,

Des seins offerts, des ventres pris et l'incendie

Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure,

Où le crime plante ses couteaux clairs,

Où la folie, à coups d'éclairs,

Fêle les fronts de meurtrissures,

C'est l'étal flasque et monstrueux,

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

Tributaires de la cité et de la mer.

dimanche 4 novembre 2007

L'incendie du bazar (Petrus Borel)

J'habite la montagne et j'aime à la vallée.


Ô toi, dont j'avais fait l'emplette

Pour danse au bois neige-noisette !

L'as-tu toujours, ma Jeanneton,

Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Pour quelque muscadin, matière à comédie

Ne va pas m'oublier dans ce coquet bazar,

Où tu trône au comptoir. Colombine hardie !

Perçant l'horizon gris d'un oeil au vif regard,

Flamboyant vois mon coeur, d'amour vois l'incendie !

Et si tu l'as encore, écris-moi, Jeanneton,

Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Au feu ! au feu ! au feu ! la Vierge à perdre haleine

Court... le bazar rissole ! au feu ! au feu ! au feu !

N'est-ce pas Margoton, Cathin ou Madeleine ?... -

Non, c'est la demoiselle au gendarme Mathieu.

Fleur d'un jour, du ciel noir à la lueur soudaine,

Fuis !... et si tu l'emporte, écris-moi, Jeanneton,

Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Plus que feu, grand mangeur, crains l'ardeur déréglée

Du bourgeois camisard, du rustre porteur d'eau,

Du beau sapeur-pompier, à coiffe ciselée,

Gare au rapt ! une fille est un léger fardeau.

À Blois, vers ton Titi, clerc à l'âme isolée,

Vole !... et si tu l'emporte, écris-moi, Jeanneton,

Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Ô toi, dont j'avais fait l'emplette

Pour danse au bois neige-noisette !

L'as-tu sauvé, ma jeanneton,

Ton jupon blanc, ton blanc jupon !

samedi 3 novembre 2007

Mais musique alors ... (Max Elskamp)

Mais musique alors

De mots qui s'avère,

Parlers étrangers

Du sud et du nord,

Offices, bureaux

Et comptoirs ouverts

Où s'en vont pressés

Commis et clercs d'eau,

Rue qui dit sa vie

Toute de gens pleine,

Dans le vent qui rit,

Qui le suit son lot,

Musiques dans l'air

Des heures qui viennent,

Dites à voix pleine

Par des cloches claires,

C'est au long des mois,

Dans l'an qui s'enchaîne,

A chacun sa joie,

A chacun sa peine,

Et saison qui vient,

Dans le temps qui va,

Rue fêtant le saint

Ou le jour qu'elle a.

mercredi 12 septembre 2007

Stances (Théophile Gautier)

Maintenant, dans la plaine ou bien dans la montagne,

Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser,

En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne,

Un arbre sous lequel un jour je puis passer.

Maintenant, sur le seuil d'une pauvre chaumière,

Une femme, du pied agitant un berceau,

Sans se douter qu'elle est la Parque filandière,

Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.

Maintenant, loin du ciel à la splendeur divine,

Comme une taupe aveugle en son étroit couloir,

Pour arracher le fer au ventre de la mine,

Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.

Maintenant, dans un coin du monde que j'ignore,

Il existe une place où le gazon fleurit,

Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore,

Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.

Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches,

Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'oeil,

Dans son tronc renversé l'on taillera des planches,

Les planches dont un jour on fera mon cercueil !

Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile,

Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi,

À l'orgie une nappe, à la pudeur un voile,

Linceul, revêtira mon cadavre verdi !

Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre

Aux brumeuses clartés de son pâle fanal,

Hélas ! le forgeron quelque jour en doit faire

Le clou qui fermera le couvercle fatal !

A cette même place où mille fois peut-être

J'allai m'asseoir, le coeur plein de rêves charmants,

S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître,

Pour descendre au séjour des épouvantements !