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samedi 28 juillet 2007

Chant royal de la plus belle qui jamais fut au monde (Catherine d'Amboise)

Anges, Trônes et Dominations,
Principautés, Archanges, Chérubins,
Inclinez-vous aux basses régions
Avec Vertus, Potestés, Seraphins,
Transvolitez des hauts cieux cristalins
Pour decorer la triomphante entrée
Et la très digne naissance adorée,
Le saint concept par mystères tres hauts
De celle Vierge, ou toute grace abonde,
Decretée par dits imperiaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Faites sermons et predications,
Carmes devots, Cordeliers, Augustins ;
Du saint concept portez relations,
Caldeyens, Hebrieux et Latins ;
Roumains, chantez sur les monts palatins
Que Jouachim Saincte Anne a rencontree,
Et que par eux nous est administr'e
Cette Vierge sans amours conjugaux
Que Dieu crea de plaisance féconde,
Sans point sentir vices originaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

Ses honnêtes belles réceptions
D'ame et de corps aux beaux lieux intestins
Ont transcendé toutes conceptions
Personnelles, par mysteres divins.
Car pour nourrir Jésus de ses doux seins
Dieu l'a toujours sans maculle monstree,
La declarant par droit et loi outree :
Toute belle pour le tout beau des beaux,
Toute claire, nette, pudique et monde,
Toute pure par dessus tous vaisseaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

Muses, venez en jubilations
Et transmigrez vos ruisseaux cristalins,
Viens, Aurora, par lucidations,
En precursant les beaux jours matutins ;
Viens, Orpheus, sonner harpe et clarins,
Viens, Amphion, de la belle contree,
Viens, Musique, plaisamment acoustrée,
Viens, Royne Hester, parée de joyaulx,
Venez, Judith, Rachel et Florimonde,
Accompagnez par honneurs spéciaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Tres doux zephirs, par sibilations
Semez partout roses et roumarins,
Nymphes, laissez vos inundations,
Lieux stigieulx et carybdes marins ;
Sonnez des cors, violes, tabourins ;
Que ma maitresse, la Vierge honnorée
Soit de chacun en tous lieux decoree
Viens, Apollo, jouer des chalumeaux,
Sonne, Panna, si haut que tout redonde,
Collaudez tous en termes generaux
La plus belle qui jamais fut au monde.

Esprits devots, fideles et loyaux,
En paradis beaux manoirs et chateaux,
Au plaisir Dieu, la Vierge pour nous fonde
Ou la verrez en ses palais royaux,
La plus belle qui jamais fut au monde.

samedi 14 juillet 2007

Chambre d'amour (Pierre Quillard)

La nuit tiède est clémente à la ville qui dort ;

Des lys impérieux triomphent dans la chambre

Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre

Et nos baisers d'amour amers comme la mort.

Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres

Et tes seins bienveillants accueillent mon front las ;

Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas

Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.

Qu'importe ? viens vers moi, triste soeur ; aimons-nous,

Sans craindre la saveur glorieuse des larmes,

Tels des héros blessés avec leurs propres armes

Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.

Viens ! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes

En cette chambre morne et veuve de flambeaux,

Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux,

Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.

La vieille femme de la Lune (Sabine Sicaud)

On a beaucoup parlé dans la chambre, ce soir.

Couché, bordé, la lune entrant par la fenêtre,

On évoque à travers un somnolent bien-être,

La vieille qui, là-haut, porte son fagot noir.

Qu'elle doit être lasse et qu'on voudrait connaître

Le crime pour lequel nous pouvons tous la voir

Au long des claires nuits cheminer sans espoir !

Pauvre vieille si vieille, est-ce un vol de bois mort

Qui courbe son vieux dos sur la planète ronde ?

Elle a très froid, qui sait, quand le vent souffle fort.

Va-t-elle donc marcher jusqu'à la fin du monde ?

Et pourquoi dans le ciel la traîner jusqu'au jour !

On dort... Nous fermerons les yeux à double tour...

Lune, laisse-la donc s'asseoir une seconde.

Le refus (Anatole France)

Au fond de la chambre élégante

Que parfuma son frôlement,

Seule, immobile, elle dégante

Ses longues mains, indolemment.

Les globes chauds et mats des lampes

Qui luisent dans l'obscurité,

Sur son front lisse et sur ses tempes

Versent une douce clarté.

Le torrent de sa chevelure,

Où l'eau des diamants reluit,

Roule sur sa pâle encolure

Et va se perdre dans la nuit.

Et ses épaules sortent nues

Du noir corsage de velours,

Comme la lune sort des nues

Par les soirs orageux et lourds.

Elle croise devant la glace,

Avec un tranquille plaisir,

Ses bras blancs que l'or fin enlace

Et qui ne voudraient plus s'ouvrir,

Car il lui suffit d'être belle :

Ses yeux, comme ceux d'un portrait,

Ont une fixité cruelle,

Pleine de calme et de secret ;

Son miroir semble une peinture

Que quelque vieux maître amoureux

Offrit à la race future,

Claire sur un fond ténébreux,

Tant la beauté qui s'y reflète

A d'orgueil et d'apaisement,

Tant la somptueuse toilette

Endort ses plis docilement,

Et tant cette forme savante

Paraît d'elle-même aspirer

A l'immobilité vivante

Des choses qui doivent durer.

Pendant que cette créature,

Rebelle aux destins familiers,

Divinise ainsi la Nature

De sa chair et de ses colliers,

Le miroir lui montre, dans l'ombre,

Son amant doucement venu,

Au bord de la portière sombre,

Offrir son visage connu.

Elle se retourne sereine,

Dans l'amas oblique des plis,

Qu'en soulevant la lourde traîne

Son talon disperse, assouplis,

Darde, sans pitié, sans colère,

La clarté de ses grands yeux las,

Et, d'une voix égale et claire,

Dit : " Non ! je ne vous aime pas. "

mercredi 11 juillet 2007

Le chateau du souvenir (Théophile Gautier)

La main au front, le pied dans l'âtre,

Je songe et cherche à revenir,

Par delà le passé grisâtre,

Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompe

Arbres, maisons, plaines, coteaux,

Et l'oeil au carrefour qui trompe

En vain consulte les poteaux.

J'avance parmi les décombres

De tout un monde enseveli,

Dans le mystère des pénombres,

A travers des limbes d'oubli.

Mais voici, blanche et diaphane,

La Mémoire, au bord du chemin,

Qui me remet, comme Ariane,

Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine ;

Le soleil voilé reparaît,

Et du château la tours lointaine

Pointe au-dessus de la forêt.

Sous l'arcade où le jour s'émousse,

De feuilles, en feuilles tombant,

Le sentier ancien dans la mousse

Trace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s'enlace ;

La liane tend son filet,

Et la branche que je déplace

Revient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière,

Je découvre du vieux manoir

Les tourelles en poivrière

Et les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fumée

Rayant le ciel d'un bleu sillon ;

Pas une fenêtre allumée

D'une figure ou d'un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées ;

Aux fossés la lentille d'eau

De ses taches vert-de-grisées

Étale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierre

Pénètrent dans chaque refend,

Payant la tours hospitalière

Qui les soutient... en l'étouffant.

Le porche à la lune se ronge,

Le temps le sculpte à sa façon,

Et la pluie a passé l'éponge

Sur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porte

Qui cède et geint sur ses pivots ;

Un air froid en sort et m'apporte

Le fade parfum des caveaux.

L'ortie aux morsures aiguës,

La bardane aux larges contours,

Sous les ombelles des ciguës,

Prospèrent dans l'angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre,

Gardiennes du perron verdi,

Se découpe l'ombre d'un arbre

Pendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionne

Elles se mettent en arrêt.

Leur regard blanc me questionne,

Mais je leur dis le mot secret.

Et je passe. - Dressant sa tête,

Le vieux chien retombe assoupi,

Et mon pas sonore inquiète

L'écho dans son coin accroupi.


N.B. : quelques libertés ont été prises avec l'orthographe des mots tour et Tours.

mardi 10 juillet 2007

Chateaux de Loire (Charles Péguy)

Le long du côteau courbe et des nobles vallées

Les châteaux sont semés comme des reposoirs

Et dans la majesté des matins et des soirs,

La Loire et ses vassaux s'envont par ces allées.

Cent vingt chateaux lui font une suite courtoise

Plus nombreux , plus nerveux, plus fins que des palais.

Ils ont Valençay, Saint Aignan et Langeais

Chenonceaux et Chambord, Azay , le Lude, Amboise.

Et moi j'en connais un dans ces châteaux de Loire

Qui s'élève plus haut que le château de Blois

Plus haut que la terrasse où le dernier valois

Regardait le soleil se coucher dans sa gloire.

La moulure est plus fine et l'arceau plus léger.

La dentellle de pierre est plus noble et plus grave.

La décence et l'honneur et la mort qui s'y grave

Ont inscrit leur histoire au coeur de ce verger.

Car celle qui venait du pays Tourangeau

C'était la même enfant qui quelques jours plus tard

Gouvernant d'un seul mot, le rustre et le soudard

Descendait devers Meung ou montait vers Jargeau.


N.B. : le chateau de Chenonceau s'écrit parfois, comme dans ce poème de Péguy, Chenonceaux.

N.B. 2 : il est notable que Péguy a cité dans ce poème de nombreux châteaux de la Loire sauf celui de Cheverny.

Rimes riches à l'oeil (Alphonse Allais)

L'homme insulté‚ qui se retient

Est, à coup sûr, doux et patient.

Par contre, l'homme à l'humeur aigre

Gifle celui qui le dénigre.

Moi, je n'agis qu'à bon escient :

Mais, gare aux fâcheux qui me scient !

Qu'ils soient de Château l'Abbaye

Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,

Je les rejoins d'où qu'ils émanent,

Car mon courroux est permanent.

Ces gens qui se croient des Shakespeares

Ou rois des îles Baléares !

Qui, tels des condors, se soulèvent !

Mieux vaut le moindre engoulevent.

Par le diable, sans être un aigle,

Je vois clair et ne suis pas bigle.

Fi des idiots qui balbutient !

Gloire au savant qui m'entretient !

lundi 9 juillet 2007

Ô saisons, Ô chateaux ! (Arthur Rimbaud)

Ô saisons ô châteaux,

Quelle âme est sans défauts ?

Ô saisons, ô châteaux,

J'ai fait la magique étude

Du Bonheur, que nul n'élude.

Ô vive lui, chaque fois

Que chante son coq gaulois.

Mais ! je n'aurai plus d'envie,

Il s'est chargé de ma vie.

Ce Charme ! il prit âme et corps.

Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole ?

Il fait qu'elle fuie et vole !

Ô saisons, ô châteaux !

Et, si le malheur m'entraîne,

Sa disgrâce m'est certaine.

Il faut que son dédain, las !

Me livre au plus prompt trépas !

- Ô Saisons, ô Châteaux !

dimanche 8 juillet 2007

Sonnet Renaissance (Jean Richepin)

D'un pas leste et galant sautant hors du bateau,

Un grand seigneur, en très somptueux équipage

Pose ses doigts gantés sur l'épaule du page

Qui porte dans ses bras l'épée et le manteau.

Le compliment en vers qu'on remettra bientôt

Est barbouillé par un pédant sur une page,

Et les musiciens en chœur font du tapage

Sous la fenêtre ouverte et sombre du château.

De son retrait, la dame entend voix et guitares,

Tandis que sort mari, truste, en proie aux catharres,

Fait dans l'herbe du parc tendre maint piége-à-loups.

Mais près du mur, caché dans l'ombre, sur la pierre.

Pour donner un grand coup d'estoc au vieux jaloux,

Le rouge spadassin aiguise sa rapière.