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samedi 20 juin 2009

Les sapins (Anatole France)

"Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs" ...
Après une longue pause, la carte du comptoir des vers reprend avec un Anatole France fleurant bon la résine et beau comme l'antique !
La carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, analyse ou explication de texte, propose aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


On entend l'Océan heurter les promontoires,

De lunaires clartés blêmissent le ravin

l'homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,

Sur les choses sans forme épand l'effroi divin.

Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs,

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d'iniques pesanteurs.

Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière,

Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d'eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,

Divine volupté des êtres, don des fleurs,

Seule source de joie et trésor de douleurs,

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l'assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l'univers.

Pour la fraîcheur du sol d'où leur pied blanc s'élève,

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l'air, leur pâture, avec la vive sève,

Coulent dans tout leur sein d'insensibles amours.

En souvenir de l'âge où leurs aïeux antiques,

D'un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l'escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,

L'hiver les réjouit dans l'engourdissement.

Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai,

En de divines fleurs d'elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s'épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s'envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu'en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d'or.

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d'un vent mystérieux ;

C'est ainsi qu'à leur tour, pères laborieux,

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.

Car l'ancêtre premier dont ils ont reçu l'être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins ;

Et les sapins, encor semblables à l'ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau
, le cheval s'étant voulu venger du cerf


- Victor Hugo : l'an neuf de l'Hegire, ce siècle avait deux ans, demain dès l'aube, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Bruxelles, petites amoureuses, ma Bohème, à la musique, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, ô naturel désir, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, j'arrive où je suis étranger, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", le soleil, une martyre, à une dame créole, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le voeu, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Et, aussi, l'indépassable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 14 février 2009

A une dame créole (Charles Baudelaire)

Sans bijoux, la carte du comptoir des vers insiste dans sa série sur Charles Baudelaire. Après toute entière, le chat, confession, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, l'albatros, à celle qui est trop gaie, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", correspondances, une mendiante rousse, une martyre et les bijoux, voici une autre courte oeuvre classique du poète tourmenté.
Pour les puristes, la carte du comptoir des poésies mentionne que à une dame créole était initialement composées de quatre stophes, deux de quatre vers et deux de trois vers et a été publiée dans les Fleurs du mal .

La production sans crise de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, amènent la carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, à ne plus fournir d'Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars), de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Ô naturel désir, Acousmate, Annie, l'Adieu, La Victoire, A l'Italie, l'Emigrant de Landor Road, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Marizibill, Nocturne, Le Vigneron Champenois, Nuit Rhénane, Chant de l'Horizon en Champagne, A la Santé ...), d'Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Charlot mystique, Nous dormirons ensemble, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, L'affiche rouge, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Un jour un jour, Santa Espina, La rose et le réséda, La belle italienne, J'arrive où je suis étranger, Les yeux d'Elsa), d'Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), de Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire) et d'Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, le Dormeur du Val, Chanson de la plus haute tour, Ma Bohème, Sensations, Voyelles, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Au pays parfumé que le soleil caresse,

J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés

Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés,

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la
Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d'orner les
antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

vendredi 7 novembre 2008

Le palais du tonnerre (Guillaume Apollinaire)

Bientôt le quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918 et bientôt le 11 novembre, aussi la série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée, 14 juin 1915, Simultanéités ...) s'allonge sur la carte du comptoir des vers avec encore un poème sur la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire - engagé volontaire en 1914 dans l'armée française - a combattu durant la première guerre mondiale comme "poilu" dans l'artillerie, particulièrement en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui permit d'être naturalisé
français en 1917 (il avait avant cela la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut touché à la tête par un éclat d'obus. Cette blessure, qui lui valut une trépanation, affaiblit terriblement
Apollinaire qui mourut de la grippe espagnole juste avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Bien que réputé pour ses poèmes d'amour (notamment "
Pont Mirabeau"), Guillaume Apollinaire est surtout le poète tragique de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire et de guerre de 1914-1918, la carte du comptoir des vers est en panne d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie

En regardant la paroi adverse qui semble en nougat

On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert

Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les caissons

Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte

Et le boyau s'en va couronné de craie semé de branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre

Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites

Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui paraît ancien

Le plafond est fait de traverses de chemin de fer

Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d'aiguilles de sapin

Et de temps en temps des débris de craie tombent comme des morceaux de vieillesse

À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce qui sert généralement aux emballages

Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l'âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il dévore et fugitif

Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches

Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille choses

Comme on fait à la mémoire

Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues

Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs

Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée

Noirs blancs rouges

Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires

Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine

Ornée de six lits placés en fer à cheval

Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie

Et des plaques de tôle ondulée

Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite

Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés

Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes

Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais

Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi petite qu'une souris

Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d'une lunette

Petit palais où tout s'assourdit

Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique

Le goût de l'anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

Plus précieuse

Que ce qu'on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n'ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique

Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d'ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure

De ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre

jeudi 6 novembre 2008

Simultanéités (Guillaume Apollinaire)

A l'approche du quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918, la longue série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée, 14 juin 1915 ...) continue d'enrichir la carte du comptoir des vers avec encore un poème datant la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire s'est engagé volontairement en 1914 dans l'armée française et a combattu durant la première guerre mondiale comme "poilu" dans l'artillerie, particulièrement en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui permit d'être naturalisé
français en 1917 (il avait avant cela la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut atteint à la tête par un éclat d'obus. Cette blessure, qui lui valut une trépanation, affecta durablement
Apollinaire qui mourut de la grippe espagnole juste avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Bien que célèbre pour ses poèmes d'amour (notamment "
Pont Mirabeau"), Guillaume Apollinaire est avant tout le poète tragique de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire et de guerre de 1914-1918, la carte du comptoir des vers ne propose plus d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Les canons tonnent dans la nuit

On dirait des vagues tempête

Des cœurs où pointe un grand ennui

Ennui qui toujours se répète

Il regarde venir là-bas

Les prisonniers L'heure est si douce

Dans ce grand bruit ouaté très bas

Très bas qui grandit sans secousse

Il tient son casque dans ses mains

Pour saluer la souvenance

Des lys des roses des jasmins

Éclos dans les jardins de France

Et sous la cagoule masqué

Il pense à des cheveux si sombres

Mais qui donc l'attend sur le quai

Ô vaste mer aux mauves ombres

Belles noix du vivant noyer

La grand folie en vain vous gaule

Brunette écoute gazouiller

La mésange sur ton épaule

Notre amour est une lueur

Qu'un projecteur du cœur dirige

Vers l'ardeur égale du cœur

Qui sur le haut Phare s'érige

Ô phare-fleur mes souvenirs

Les cheveux noirs de Madeleine

Les atroces lueurs des tirs

Ajoutent leur clarté soudaine

À tes beaux yeux ô Madeleine

14 juin 1915 (Guillaume Apollinaire)

Alors que le quatre vingt dixième anniversaire du décès du poète le 9 novembre 1918 approche, la série sur Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée ...) se maintient sur la carte du comptoir des vers avec un autre poème datant la première guerre mondiale.

Guillaume Apollinaire s'est engagé volontairement en 1914 dans l'armée française et a combattu comme "poilu" dans l'artillerie, particulièrement en 1915 sur le front de Champagne.
Cet engagement lui permit d'être naturalisé
français en 1917 (il avait auparavant la nationalité polonaise de sa mère).
En 1916, le poète fut atteint à la tête par un éclat d'obus. Cette blessure, difficilement soignable, affecta durablement
Apollinaire qui mourut de la grippe espagnole juste avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Bien que célèbre pour ses poèmes d'amour (notamment "
Pont Mirabeau"), Guillaume Apollinaire est avant tout le poète de la Grande Guerre et de ses horreurs.


Pour cause d'Apollinaire et de guerre de 1914-1918, la carte du comptoir des vers ne propose plus d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


On ne peut rien dire

Rien de ce qui se passe

Mais on change de Secteur

Ah ! voyageur égaré

Pas de lettres

Mais l'espoir

Mais un journal

Le glaive antique de la Marseillaise de Rude

S'est changé en constellation

Il combat pour nous au ciel

Mais cela signifie surtout

Qu'il faut être de ce temps

Pas de glaive antique

Pas de Glaive

Mais l'Espoir

dimanche 18 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [première partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.


C'est l'antique forêt ! . . . Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers,
Qui bercent aujourd'hui, sur des fauves sentiers,
Les nids harmonieux, sont semblables aux bardes
Qui venaient, chevelus, chanter dans les mansardes,
Aux druides sacrés dont la lugubre voix
S'élevait, prophétique, au fond des vastes bois.
Sauvage et tourmenté, l'océan vert, tout proche,
Se lamente sans cesse en ses antres de roche,
Et la forêt répond, par de profonds sanglots,
Au long gémissement qui monte de ses flots.

C'est l'antique forêt, et c'est l'efflorescence !
Mais tous ces coeurs naïfs, et charmants d'innocence,
Que l'on voyait bondir comme bondit le daim,
Quand le cri du chasseur a retenti soudain,
Que sont-ils devenus ? Et les modestes chaumes ?
Et les vergers en fleurs d'où montaient tant de baumes ?

Et les jours qui coulaient, comme au bois les ruisseaux
Dans la clairière bleue ou sous les noirs arceaux,
Ensoleillés souvent par une paix profonde,
Assombris quelquefois par la crainte du monde,
Que sont-ils devenus ? . . . Quel calme dans les champs !
Plus de gais laboureurs. La haîne des méchants

Jadis les a chassés, comme, au bord d'une grève,
Quand octobre est venu, l'ouragan qui s'élève
Chasse et disperse au loin, sur l'onde ou les sillons,
Des feuilles et des fleurs les légers tourbillons.
Grand-Pré n'existe plus; nul n'en a souvenance,
Mais il vit dans l'histoire, il vit dans la romance.

Ô vous qui croyez à cette affection
Qui s'enflamme et grandit avec l'affliction,
Ô vous tous qui croyez au bon coeur de la femme,
A la force, au courage, à la foi de son âme
Écoutez un récit que disent, tour à tour,
Et l'océan plaintif, et les bois d'alentour.
C'est un poème doux que le coeur psalmodie,
C'est l'idylle d'amour de la belle Acadie !


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

Le bazar (Emile Verhaeren)

C'est un bazar, au bout des faubourgs rouges :

Etalages toujours montants, toujours accrus,

Tumulte et cris jetés, gestes vifs et bourrus

Et lettres d'or, qui soudain bougent,

En torsades, sur la façade.

C'est un bazar, avec des murs géants

Et des balcons et des sous-sols béants

Et des tympans montés sur des corniches

Et des drapeaux et des affiches

Où deux clowns noirs plument un ange.

On y étale à certains jours,

En de vaines et frivoles boutiques,

Ce que l'humanité des temps antiques

Croyait divinement être l'amour,

Aussi les Dieux et leur beauté

Et l'effrayant aspect de leur éternité

Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes

Et les livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières

Sont là, sur des étaux et s'empoussièrent,

Des mots qui renfermaient l'âme du monde

Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous

Sont charriés et ballottés, dans la faconde

Des camelots et des voyous.

L'immensité se serre en des armoires

Dérisoires et rayonne de plaies,

Et le sens même de la gloire

Se définit par des monnaies.

Lettres jusqu'au ciel, lettres en or qui bouge,

C'est un bazar au bout des faubourgs rouges !

La foule et ses flots noirs

S'y bousculent près des comptoirs
,

La foule, oh ses désirs multipliés,

Par centaines et par milliers !

Y tourne, y monte, au long des escaliers,

Et s'érige folle et sauvage,

En spirale, vers les étages.

Là-haut, c'est la pensée

Immortelle, mais convulsée,

Avec ses triomphes et ses surprises
,

Qu'à la hâte on expertise.

Tous ceux dont le cerveau


S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux,

Tous les chercheurs qui se fixent pour cible

Le front d'airain de l'impossible

Et le cassent, pour que les découvertes

S'en échappent, ailes ouvertes,

Sont là gauches, fiévreux, distraits,

Dupes des gens qui les renient

Mais utilisent leur génie,

Et font argent de leurs secrets.

Oh ! les Edens, là-bas, au bout du monde,

Avec des glaciers purs à leurs sommets sacrés,

Que ces voyants des lois profondes

Ont explorés,


Sans se douter qu'ils sont les Dieux.

Oh ! leur ardeur à recréer la vie,

Selon la foi qu'ils ont en eux

Et la douceur et la bonté de leurs grands yeux
,

Quand, revenus de l'inconnu

Vers les hommes, d'où ils s'érigent,

On leur vole ce qui leur reste aux mains

De vérité conquise et de destin.

C'est un bazar tout en vertiges

Que bat, continûment, la foule, avec ses houles

Et ses vagues d'argent et d'or ;

C'est un bazar tout en décors,

Avec des tours, avec des rampes de lumières ;

C'est un bazar bâti si haut que, dans la nuit,

Il apparaît la bête et de flamme et de bruit

Qui monte épouvanter le silence stellaire.